Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 5/6 : Les émotions et la rationalité

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Avant de conclure cette série, nous souhaitons faire un dernier point, sur une idée très répandue dans les milieux rationalistes, c’est que les émotions et la raison sont antinomiques.

/!\Avertissement: la partie D du présent article contient des références au viol sur mineur. Nous conseillons à celleux de nos lectrices et lecteurs auxquel.le.s de telles références sont susceptibles de provoquer des crises de stress post-traumatique de passer cette partie (« Quand la préférence de la minorité doit primer ») jusqu’à la partie E (« Oui mais quid de l’appel à l’émotion en politique ? »). Il y a également une mention rapide dans la partie F qui synthétise nos propos.

Note : suite au retours critiques, il nous a paru évident que certaines de nos explications manquaient de clarté (par exemple dans ce que nous entendons par « changer le système », et sur notre définition de l’utilitarisme et ses liens avec l’altruisme efficace). Nous avons donc fait un complément explicatif qui se trouve en section commentaire et que nous vous invitons à lire.

A. La vérité qui blesse

Première dimension de l’opposition raison / émotion : la douleur qu’on est sensé ressentir quand on fait face à une vérité 1. Les mensonges, malléables, seraient confortables et doux, tandis que les vérités se reconnaissent à leurs piquants. Petites illustrations :

Une illustration qui a circulé dans les sphères zets : les mensonges, malléables, seraient confortables et doux, tandis que les vérités se reconnaissent à leur piquant2… et la version texte de cette croyance « si c’est sensible [comprendre si ça pique], c’est parce que ça dérange les certitudes ».

Cependant, il convient d’interroger cette croyance : est-ce que réellement, la douleur face à un énoncé est un indice de véracité ?

Pour toute question polémique, il y a plus de manières de dire les choses de manière fausse, que de manières de dire les choses en s’approchant du vrai. Parmi toutes ces manières, on trouvera des choses fausses plus confortables que les choses vraies, mais aussi des choses plus inconfortables. En outre, un mensonge (ou une erreur) peut être à la fois plus inconfortable et plus séduisant qu’une vérité: c’est sur cet attrait que fonctionne, par exemple, ce qu’on pourrait désigner sous le vocable de pensée crépusculaire, grand classique du discours réactionnaire: parce que ces contre-vérités sont plus difficiles à admettre que le sens commun, fût-il plus proche de la vérité, celui qui les énonce comme ceux qui les admettent peuvent jouir du frisson (et de l’aura sociale) du libre-penseur au-dessus de la mêlée, à qui on ne la fait pas, contrairement à la (supposée) masse des naïfs.

Donc évacuons tout de suite la question : non, la douleur face à un énoncé n’est pas un indice de véracité. A la limite, on peut supposer par défaut une pénibilité médiane à ce qui s’approche du vrai, ne serait-ce parce que la recherche de vérité demande un effort méthodologique. Mais les choses fausses peuvent aussi être très douloureuses.

Une logique possible derrière l’idée que la vérité fait mal3.

Par ailleurs, si le faux peut être aussi et même plus douloureux que le vrai, c’est en particulier le cas sur les sujets sensibles. Revenons sur l’affirmation énoncée dans la capture ci-avant: « si c’est sensible, c’est parce que ça dérange des certitudes » (Eugène H., propos de table, ed. du Poncif, 2020). Cette phrase s’appuie sur une compréhension assez étriquée du concept de sensibilité.

Plutôt que d’en parler abstraitement, prenons un exemple : le sujet du racialisme.

Sujet sensible s’il en est, et qui revient pas à pas dans les sciences mainstream depuis les années 90 (on est encore loin de son hégémonie dans les sciences biologiques d’avant la IIe Guerre Mondiale, mais si on veut éviter de se retrouver dans la même situation dans quelques années c’est maintenant qu’il faut intervenir).

Si on prend au sérieux l’idée que « sensible » signifie nécessairement « dérangeant les certitudes » et rien de plus, alors Richard Lynn (par exemple) est effectivement le héros martyr de la liberté académique que dépeignent fascistes et libéraux. Mais en fait, ce qui fait, pour des gens dotés d’une conscience sociale (et éthique), des travaux de Richard Lynn un « sujet sensible », c’est leur capacité à blesser; et le fait que, conséquemment, cette question doit être traitée avec tact et rigueur (deux choses dont, par ailleurs, Richard Lynn est totalement dépourvu4).

Bref, en deux mots comme en cent: si c’est sensible, c’est pas forcément parce que « ça dérange les certitudes ». C’est surtout parce que c’est un sujet qui peut faire très mal s’il est mal traité.

B. La rationalité, kezako ?

Deuxième dimension de l’opposition raison / émotion, c’est l’idée que de manière générale, les « bonnes décisions » ne peuvent pas être guidées par l’émotion.

Qu’est-ce que la rationalité ? C’est une question à laquelle nous avons moins envie de donner une réponse (surtout que d’autres que nous en parlent déjà5), que d’amener le lecteur à avoir en lui-même un vrai questionnement sur ce que c’est censé représenter… pour réaliser que la question n’est jamais « est-ce rationnel ? » mais toujours « quel est le rationnel ? ». L’enjeu, ici, c’est de comprendre qu’il ne suffit pas de se réclamer de la rationalité pour être la seule personne rationnelle dans une discussion, car tout le monde réfléchit, et tout le monde se considère rationnel.

Peut-être vous dites-vous que mais si, enfin, il n’y a qu’une manière d’être rationnel : « être rationnel, c’est adopter une démarche qui permet de faire les meilleurs choix ». Certains diront « un choix basé sur la logique6, et pas sur les émotions ». Mais si je me promène dans la savane, et qu’il y a un bruit derrière un buisson, est-il rationnel de vaincre sa peur qu’il s’agisse d’un lion et d’aller voir ce qui est derrière, plutôt que d’écouter sa peur et de prendre ses jambes à son cou ? Est-ce rationnel de refuser la direction indiquée par la peur et d’aller à l’inverse de ce qu’elle dicte, au prétexte que « la peur est irrationnelle », surtout ? Est-ce rationnel de prendre le temps de penser au-delà des sentiments dans les situations d’urgence ?

De l’analyse des risques

A ce stade, nous allons devoir faire un peu de théorie d’analyse des risques. Pour cela, rappelons la différence entre danger d’une part, et risque de l’autre. Le danger, ce sont les dommages possibles quand on est exposé à quelque chose. Par exemple le danger de mort face au coronavirus est estimé à environ 2%. Il s’agit d’une moyenne, en réalité le danger varie d’une personne à une autre, selon des facteurs individuels (age, immunité, etc.). Le risque, c’est le danger multiplié par l’exposition au danger. Par exemple, si l’exposition au coronavirus à Pétaouchnok est de 30% (30% des personnes seront tôt ou tard infectées), le risque moyen est de 2% de 30% soit 0.6% de mourir du virus si on vit à Pétaouchnok.

Il convient de rappeler que ces probabilités ne sont pas fixes 7, elles évoluent avec l’information dont on dispose… elles ne représentent donc aucune « réalité physique ». Par exemple, si je prends Robert qui vit à Pétaouchnok, soit il va vivre, et a posteriori on dira toujours que la probabilité qu’il avait de vivre était de 1, et celle qu’il avait de mourir était zéro. La probabilité de 0.6% calculé ci avant, elle, est statistique : c’est une moyenne sur une population, et en réalité, on peut calculer des risques différents pour différentes catégories de la population si on dispose de plus d’informations. Par exemple, on peut savoir que le danger pour les personnes de plus de 80 ans est de 15% et le risque, pour ces personnes, est alors 15% de 30%, soit 4,5% (en supposant que pour cette catégorie de la population, l’exposition soit strictement identique à celle de la population générale de Pétaouchnok).

Plus nous disposons d’informations sur les variables qui déterminent le fait qu’on va vivre ou mourir, plus on pourra s’approcher de la probabilité de 0 ou 1 pour chaque personne prise individuellement. Moins on dispose d’information, plus on sera proche de 0,5 pour chaque personne prise individuellement. Encore une fois, ces probabilités ne représentent que notre incertitude à connaitre l’issue du danger. Elles ne représentent rien d’autre, et en tous cas, rien de « physiquement palpable ». Il est important de comprendre cela dans la mesure ou on entend régulièrement que « légens sont irrationnels car ils ont mal estimé la VRAIE probabilité ». Il n’y a pas de VRAIE probabilité, il n’y a que des probabilités plus ou moins informées. Si on estime le risque pour individu spécifique, une probabilité estimée proche de 0 ou de 1 est très informée, une probabilité estimée proche de 0.5 est peu informée.

Donc, revenons à la question. Est-ce rationnel de prendre le temps de penser au-delà des sentiments dans les situations d’urgence ? Ça dépend toujours des risques et des bénéfices estimés au temps t, en réalité. Le risque de mourir si on se retrouve face à un lion est grand. Alors on s’accordera assez facilement sur le fait que non, prendre ses jambes à son cou n’est pas irrationnel. Mais paradoxalement, on entends souvent de la part des détracteurs du principe de précaution que certaines précautions qui ont été prises lors de l’évènement X ou Y étaient irrationnelles, parce qu’il ne s’est rien passé finalement. Pour rappel, une fois l’évènement passé, la probabilité qu’il ait eu lieu est de 0 ou 1. On ne peut pas juste requalifier la rationalité des choix qui ont été fait en situation d’incertitude comme si faire un pari sur le fait qu’il ne se passerait rien était équivalent à savoir, qu’il ne se passerait rien.

Voilà voilà…

D’autres diront que ce qui est irrationnel, ce n’est pas vraiment de s’être trompé sur l’issue, mais c’est de surestimer les risques, et de sous-estimer les bénéfices, justement. Ou de mal estimer leurs probabilités. Par exemple, et toujours à propos du coronavirus, Gérald Bronner passant dans l’émission de télévision de Yann Barthès: il y avance que les gens ne sont pas rationnels car ils surestiment la probabilité des risques nouveaux. On l’a vu, il n’y a pas de « vraie » probabilité, uniquement des probabilités plus ou moins informées. Il y a donc déjà un problème à dire cela. Mais à la limite, on se dit, « ah oui ok, il compare aux risques estimés par les scientifiques, estimés à partir de données bien plus complètes, donc en fait par irrationnel, là il veut dire moins informé». Mais le problème est le suivant : avec quoi les experts de la rationalité comme Bronner estiment-t-il la manière dont il est pertinent de balancer les risques et bénéfices… si ce n’est avec leur propre rationalité ? Typiquement, on peut en fait opposer un argument à cette conception selon laquelle surestimer le risque serait irrationnel. Par définition, un risque nouveau correspond à un degré d’incertitude plus fort pour tout le monde, y compris les experts, à la fois sur la probabilité d’occurrence, mais également sur les conséquences du risque. Est-il vraiment moins rationnel, quand l’incertitude est plus forte, de placer son estimation du risque dans la fourchette haute plutôt que la fourchette basse ? Peut-être que je surestime la probabilité que le lion me tue. Mais ça ne coûte pas grand-chose de prendre mes jambes à mon cou. Donc sur le principe 8 : bien sûr que non, ce n’est pas nécessairement irrationnel. Mieux vaut des dizaines de fois où on a pris ses jambes à son cou pour rien parce qu’on a surestimé le risque, qu’une seule fois où on le sous-estime et on se fait bouffer par le lion. Ainsi, pour le cas spécifique du coronavirus on pourrait très bien attirer l’attention sur les effets de bord négatifs possible de certaines mesures de précaution, sans pour autant dire que sur-estimer le risque est mauvais juste parce que… on surestime le risque, donc c’est mauvais (cas d’école de raisonnement circulaire) 9. La simple balance des coûts et des bénéfices et la connaissance la plus informée disponible concernant leurs probabilités ne suffit pas à définir ce qui est « rationnel ».

(en remerciant Socrates Memes pour cette image)

C. Tyrannie de la quantité

Cela nous amène à la troisième et dernière dimension de l’opposition raison / émotion que nous voulions traiter. Nous avons largement développé, dans la partie 4 de la série, la manière dont le choix rationnel d’une personne A n’est pas le choix rationnel d’une personne B, tout simplement parce que les coûts et bénéfices pour la personne A, donc ses préférences, ne sont pas ceux de la personne B.

De la même manière, dans l’exemple de la section précédente : si pour un Gérald Bronner jeune et en bonne santé, le coronavirus ne représente un risque que modéré, on estime que sans mesures à la hauteur des enjeux, 40 à 70% des personnes l’attraperaient, et les 1 à 2% des contaminés les plus fragiles vont y passer. Sans mesures pour enrayer l’épidémie, la probabilité d’y passer serait donc pour ces plus fragiles de 5 à 10%. Plus difficile, pour ces derniers, d’entendre qu’on ne va pas tout faire pour sauver leurs vies. Il n’est pas du tout irrationnel, depuis leur perspective, de tout faire pour sauver leur peau (et en l’absence de traitements, ça passe par se protéger des contaminations). 

Ces derniers temps, l’éthique utilitariste (dont la version la plus en vogue consiste à vouloir maximiser le bonheur), parce qu’elle a une dimension quantitative (par exemple on compte le nombre de vies sauvées par le choix 1 versus le choix 2) et que les chiffres « font » rationnels, tend à devenir l’éthique favorite dans les milieux sceptiques (et de cela découle par ailleurs une adhésion de plus en plus forte, dans le milieu, à l’altruisme efficace, nous devrons y revenir dans un prochain article) 10. Cette mode en arrive à un tel point qu’on en vient à définir comme rationnel ce que l’éthique utilitariste défini comme étant « le bien », et à traiter comme irrationnelle toute proposition qui serait différente de ce qu’elle préconise, comme si les questions éthiques elles-mêmes n’étaient plus des questions de valeurs, mais de la pure logique comptable. C’est ainsi qu’on en arrive à définir ce qui va bénéficier le plus à la majorité, donc ce qui forme la préférence de la majorité, comme étant (prétendument) ce qui est «juste » en termes de « bien commun ». Vous voyez en quoi c’est, en réalité, injuste ? S’il y a conflit de préférences, les minorités11 ont perdu d’avance. Elles n’ont même plus droit au chapitre pour défendre les leurs, de préférences.

Pour mieux comprendre toutes les dimensions du problème, prenons un exemple. Imaginez un enfant né sourd et aveugle, qui a besoin d’une personne à plein temps à ses côtés pour avoir une vie normale. La somme qui pourrait financer cette personne pourrait également servir au bonheur de 10’000 enfants qui ont besoin d’un appareil dentaire pour être « beaux » et socialement intégrés, pour ne pas subir le rejet social. Dans une logique purement comptable, 10’000 contre un…. est-ce réglé? Certains diront qu’on doit pondérer par la taille des coûts et bénéfices, mais réfléchissons un instant aux implicites derrière leurs estimations.

Commençons par les coûts. Dans une optique sociale (altruisme efficace, etc.), les coûts envisagés ici sont les coûts économiques. Or, les coût économiques sont actuellement fixés par la loi de l’offre et de la demande et la propriété privée des moyens de production. Ils ne sont, dans ces calculs, à aucun moment envisagés autrement, par exemple, ils ne sont pas envisagés comme temps de travail social nécessaire à la production du service. Entre autres conséquences, tous ces calculs excluent d’emblée toute solution radicale qui remettrait en cause le mode de production capitaliste et l’organisation sociale du travail: toutes les solutions sont envisagées uniquement dans un système où on les ‘achète’, et jamais comme modification du système lui-même. Pour bien comprendre, rappelez vous de ce médicament contre la toxoplasmose important pour les patients atteints du SIDA, passé de 13,50 à 750 dollars, soit une augmentation de 5450%, en une nuit. Vous disposez de 750 dollars à donner en charité… allez-vous accepter de juste vous poser la question de les donner à un patient ou de faire bénéficier un enfant d’une orthodontie? Non, vous allez adopter une 3e option : dépenser cet argent pour lancer un mouvement pour racheter le médicament et rétablir un prix décent, ou en tous cas militer pour que le soin ne soit pas rendu inaccessible par la loi du marché. Et bien si le raisonnement est rendu évident par cet exemple, il s’applique en fait à tous les prix fixés par la loi du marché. Car tous sont injustes, et ce qui serait éthique, ce serait d’abord que tous les médicaments ne « coutent » que le travail nécessaire à leur production, sans prélèvement d’une marge. Ce qui serait éthique également, c’est qu’au lieu d’avoir des personnes au chômage parce que le travail aussi est régulé par l’offre et la demande (on regarde ce que ça coute et on voit si on est prêt à le payer), on pense l’organisation sociale en partant des besoins sociétaux et en répartissant le travail pour que ces besoins soient remplis. Auquel cas on n’aurait plus besoin de choisir entre des soins dentaires et une aide à la l’enfant sourd et aveugle. Partir des besoins et mettre les moyens12, plutôt que partir des moyens et trier les besoins.

Les bénéfices, quant à eux ne sont pas vraiment estimables en termes quantitatifs. Certains s’imaginent probablement qu’ils ‘savent bien » ce que « ça doit faire », de vivre ceci ou cela, et ce que ça pourrait changer, de bénéficier de telle ou telle aide. Mais ils se trompent, et ils n’ont pas de moyens de s’en rendre compte en comparant ce qu’ils s’imaginent qui est et ce qui est 13, car on parle de bien être et d’augmentation du bien-être ici, et ce sont des ressentis incommunicables, ou qualia 14. On peut cependant tenter de se projeter, les apprécier un peu, subjectivement et qualitativement (x conduirait à une augmentation de bien être plus importante que y), et ce grâce à notre empathie (n’en déplaise à DirtyBiology dans sa vidéo « Réparer une émotion », liké à notre grand désarroi par plus de 5’000 personnes en quelques heures). En utilisant cette appréciation subjective du bien-être et une analyse qualitative, on aura envie de dire que le problème de l’enfant aveugle et sourd est quand même un peu plus important, et par analyse contextuelle également qualitative, on pourra par ailleurs entrevoir que les problèmes de dents des 10’000 enfants qui ont besoin d’un appareil peut possiblement trouver une autre solution moins onéreuse (une lutte pour une acceptation sociale des dents tordues), alors que l’enfant sourd et aveugle n’a, pour sa part, pas d’autre solution qui s’offre à lui.

Ainsi, selon la logique comptable de l’éthique utilitariste, on pourrait se retrouver dans des cas de figure où « l’enfant sourd et aveugle passe après ». ¨Mais non, pensez-vous sans doute, car « on est pas si cons quand même ». Attention… c’est un exercice de pensée : cet exemple est choisi pour faciliter la perception du problème, mais tachez de transposer la logique à une application générale de l’utilitarisme qui ignorerait que d’autres cas sont plus complexes, et se passerait d’une analyse qualitative, et du passage par une concertation avec les concernés et un travail d’empathie… l’important ici, c’est de comprendre l’argument . C’est uniquement grâce au qualitatif, à une analyse contextuelle et à notre empathie (notre capacité à se projeter dans les émotions et ressentis des autres) qu’on est en mesure de percevoir qu’en fait, mettre les moyens dans les 10’000 appareils dentaires n’est pas du tout évidemment plus juste que de les mettre dans une personne à plein temps pour l’enfant aveugle et sourd.

Les personnes issues des minorités (que ce soit en nombre ou en représentation politique) sont déjà celles qui, de base, voient le plus souvent leurs « préférences » et leurs « intérêts » relégués aux oubliettes. Le bien commun qui serait le bien telle que le perçoit la majorité (comprendre, ceux qui ont la main sur les décisions du fait des rapports de domination), a tout le potentiel pour devenir la justification de la domination du futur.

D. Quand la préférence de la minorité doit primer

Nous réitérons notre avertissement de début d’article: il va être question – assez longuement – de viol sur mineur, si une telle chose est susceptible de réveiller en vous un stress post-traumatique, ne vous infligez pas ça et passez directement à la partie suivante.

Imaginez que vous fassiez partie d’une minorité. N’importe laquelle, juste une chose pour laquelle vous vous sentez minoritaire. Imaginez que vous discutiez avec quelqu’un et que cette personne affirme que quelque chose est « bon », de manière péremptoire, comme si cela était universel et indiscutable. Ni vous ni l’autre personne n’a mis le doigt sur la source de vos désaccords, encore, mais vous sentez au fond de vous que c’est évidemment faux, que cette chose n’est pas « bonne » de manière certaine et absolue, la preuve, vous ressentez que vous, vous ne préférez pas cette chose, elle vous rebute : elle n’est pas bonne au moins pour vous. Il y a des chances que, cherchant les arguments factuels qui sont à la source de vos désaccords et n’en trouvant pas, vous allez vous énerver. Alors que vous avez raison sur un point : cette chose n’est pas bonne de manière « universelle » puisqu’elle ne l’est pas au moins pour vous.

Typiquement, en février, Franck Ramus postait un billet à propos des réactions scandalisées vis-à-vis des propos de Françoise Dolto, qui portaient sur le prétendu désir sexuel des enfants victimes d’abus. Il estimait que « la plupart des commentateurs, emportés par l’émotion, raisonnent sur le mode ‘’c’est tellement scandaleux et immoral que c’est ridicule et nécessairement faux’’ » [Alors que] « ce qu’a dit Dolto pourrait être vrai. Il pourrait être vrai que les enfants dont elle parle ont véritablement eu des désirs sexuels pour des adultes, et les ont séduits activement, et ont ‘’pris leur pied’’ au cours de relations sexuelles avec ces adultes. ». Il est clair que Franck Ramus n’a pas compris les motivations profondes du scandale, ici.

Déjà, mettons un instant l’aspect moral pour évacuer l’aspect factuel : de nombreuses personnes, victimes d’inceste et de viol, savent déjà (connaissance empirique liée à leur vécu) que le viol et l’inceste ne découlent pas d’un désir des enfants pour les adultes. De nombreuses victimes témoignent de la violence du viol dans l’enfance et de l’inceste, et personne ne témoigne de la violence d’avoir été privé de rapports sexuels avec leur parent alors qu’ils étaient enfants. Et ça, ce sont des données : on ne part pas de rien. Ainsi, quand il affirme « La rigueur et la neutralité scientifique imposent de considérer les affirmations de Dolto comme des hypothèses, qui pourraient être justes comme elles pourraient être fausses », il fait comme si ces données n’étaient pas disponibles, et ne suffisaient pas à ce qu’on n’en soit largement plus au stade d’hypothèses de probabilités équivalentes. Donc : c’est nécessairement faux, oui, pas parce que c’est scandaleux et immoral 15, mais parce que les données le montrent déjà !

Maintenant, c’est aussi scandaleux et immoral de tenir de tels propos. Mais contrairement à ce qu’il semble croire, le scandale ne porte pas tant sur le fait de juger que ces hypothèses pourraient être vraies ou fausses (c’est d’autant plus scandaleux que c’est faux, en fait, le fait que ce soit faux n’est qu’un multiplicateur ici). Le scandale porte sur une préférence implicite qu’il a mais qu’il ne voit clairement pas comme étant une préférence qui lui est propre, puisqu’il met les pieds totalement dans le plat quand il dit « Et si elles étaient justes, quand bien même ces idées nous paraîtraient scandaleuses et leurs conséquences nous effraieraient, alors il faudrait bien en tenir compte, à la fois pour notre compréhension de la psychologie humaine, pour nos jugements moraux, et pour les décisions de justice. ». Sa préférence serait qu’on tienne compte de la véracité des propos de Dolto pour savoir s’il est moral ou non, juste ou non, de condamner les auteurs de viols d’enfants et d’incestes. Or du point de vue des victimes, même s’il s’avérait que des enfants aient désiré des adultes, ça ne change rien : il faut interdire tous les rapports entre adultes et enfants, car au moins une part d’entre eux (et mettons-nous bien d’accord, ici nous accordons un crédit exorbitant au discours de Franck Ramus, uniquement pour les besoins de la démonstration ; la réalité est qu’un rapport aussi asymétrique ne peut pas résulter d’un consentement éclairé16) ne sont pas en état d’être consentis (dont ceux dont ils ont été victimes) du fait du rapport de domination propre à la relation enfant-adulte, et que les conséquences que ça a sur eux représentent un coût beaucoup trop élevé pour laisser quelque flexibilité que ce soit à ce sujet.

Lorsque les commentateurs disent « c’est scandaleux, c’est faux », il manque à Franck Ramus tous les liens logiques qui permettent de comprendre ce qu’ils veulent dire. Il lui manque à la fois les données empiriques (tant mieux pour lui) que sont le fait d’avoir été victime sans avoir désiré l’adulte, et sans doute par un manque de proximité avec les milieux militants ou avec les données disponibles en sciences humaines, il lui manque l’accès à tous les témoignages sur le sujet. Mais il lui manque aussi de mettre le doigt sur le fait que ce qui les scandalise, c’est moins le fait que ce soit faux que le fait que la personne qui défend la possibilité même que ce soit vrai a en tête, pour implicite, qu’il faudrait en tenir compte pour juger de ce qui est moralement et légalement acceptable.

C’est un cas de figure où le tort infligé à une minorité est d’une telle ampleur si on fait le choix A (ici, normaliser le rapport d’un adulte avec un enfant) plutôt que B (ici, moraliser toute possibilité de rapport entre un adulte et un enfant), qu’il suffit qu’une seule personne se signale comme étant de cette minorité pour valider le choix B plutôt que le choix A. Le « meilleur choix », le choix éthique, n’est pas le choix qui remporte la majorité des préférences 17.

Clairement, l’éthique à adopter ne peut pas être définie seulement en fonction de ce qui augmente le plus le confort ou bien être au total. On devrait pouvoir donner un surplus de bonheur moindre à une personne plutôt qu’une somme plus grande à plein de personnes si ça lui permet de se rapprocher de la moyenne dont les autres sont déjà proches alors qu’elle était plus loin, ou si ça lui permet de ne pas s’en éloigner. Augmenter ou perdre un peu en bien être quand on est dans une moyenne de bien être acceptable n’est PAS équivalent à augmenter ou perdre en bien être quand on est très en dessous de la moyenne de bien être acceptable18. On doit pouvoir minimiser les inégalités d’accès au bonheur, en fait. Et ce n’est plus du tout le même critère que maximiser le bonheur, qui est celui que se fixe la version la plus courante de l’éthique utilitariste. Au delà d’une définition limitante des coûts, et de l’impossibilité de réellement estimer les bénéfices, de son incapacité à envisager des solutions en dehors de celles qui sont mises en regard l’une de l’autre, l’éthique utilitariste oblitère en fait toute la question des inégalités de bien-être en se concentrant uniquement sur les variations sans prendre en compte le contexte dans lequel elles s’opèrent, ce qui est extrêmement problématique.

E. Oui mais quid de l’appel à l’émotion en politique ?

Suite à tous ces développements sur le fait que l’émotion ne s’oppose pas à la raison, voir lui est nécessaire, peut-être aurez vous cette objection à faire : « mais les émotions sont utilisées pour manipuler les gens, n’est-ce pas? ».Certes, un appel à l’émotion a un fort potentiel pour remporter l’adhésion – c’est un principe rhétorique connu. Certes, en appeler aux émotions de l’auditoire ne doit pas se substituer à des arguments plus ancrés dans la démonstration logique et/ou factuelle. Mais est-ce suffisant pour disqualifier les appels à l’émotion? Si vous répondez « oui » à cette question, vous devriez garder à l’esprit que pour faire une tarte, il faut de la farine. Essayez de bouffer de la farine seule. Ouaip, c’est imbouffable. Pour la rhétorique, et notamment la mobilisation rhétorique des émotions, c’est comme pour la farine dans la tarte: oui, tout seul, c’est dégueulasse; n’allez pas en conclure que le problème, c’est la farine elle-même. Un appel aux émotions n’est un paralogisme que quand il se substitue aux arguments logiques et factuels; dans les autres cas, non seulement ce n’est pas un paralogisme, mais l’appel aux émotions peut être lui-même vecteur d’information pour aider à la décision: si vous ressentez de la tristesse à l’évocation du sort d’un réfugié, c’est que vous avez, un peu, touché du doigt sa douleur. Votre tristesse vous informe (un peu) de cette douleur, de l’impact que sa situation a sur sa vie19.

Et ne pas en appeler à votre capacité d’empathie pour ce réfugié est tout aussi manipulatoire que se contenter d’en appeler à ladite capacité d’empathie. Ne pas mobiliser les émotions rend plus supportable d’ignorer la douleur des autres pour préférer des solutions plus égoïstes – et il n’est pas dur de les rationaliser: oui mais et le coût économique de les accueillir, hein? C’est très rationnel, après tout, de se refuser à les aider: un coût, ça se chiffre, et le chiffre, c’est du solide. Un argument se présentant comme purement rationnel et dépourvu d’émotion peut être tout aussi manipulatoire qu’un argument purement émotionnel.

Par ailleurs, lorsque les émotions (comme par ailleurs, en fait, toutes les fallacies rhétoriques) peuvent être utilisées pour manipuler, le problème n’est pas la configuration des cerveaux mais la manière dont en face l’interlocuteur cherche à manipuler, tromper. La tromperie est conçue pour utiliser la manière dont l’esprit fonctionne: cette manière est un donné, et le manipulateur, s’il est compétent, peut l’exploiter aussi aisément qu’on pourrait se déplacer dans un labyrinthe avec un plan et un GPS. Le labyrinthe pourrait être aussi bien conçu que possible, connaître sa configuration le rendra de toute façon inefficace. C’est une règle basique de stratégie: l’avantage est à l’offensive, pas à la défense; si l’on veut aider les personnes à se prémunir contre les manipulations, il faut mettre le projecteur sur la tromperie, pas le trompé. Pour bien comprendre, regardez comme on procède pour détromper d’un tour de magie : on n’explique pas tant la manière dont le cerveau se trompe, que le truc du magicien pour le tromper.

Pour se prémunir des manipulations émotionnelles, il conviendra donc de comprendre les diverses utilisations qui peuvent ou non être faites des émotions dans un argumentaire , plutôt que de rejeter tout argument au seul prétexte qu’il est exprimé avec émotion.

F. Émotion versus rationalité, la synthèse

Nous avons vu que le fait qu’une chose soit rationnelle ou non découle forcément des préférences des individus. Or, ces préférences, elles sont nécessairement émotionnelles. Les émotions sont donc en fait intimement liée à la rationalité, et le fait de qualifier comme étant « davantage rationnel » les options qui, dans une logique comptable, ne correspondent en réalité qu’à la préférence d’une majorité, doit être discuté. Dans un débat, l’émotion (colère, peur) naît pratiquement toujours de la négation de préférences et de l’incompréhension du fait que ces préférences ne soient pas connues de tous. Il y a incompréhension totale face au manque d’intelligence émotionnelle de la part des personnes dont la rationalité se veut froide – car elles associent froideur des émotions et raison – mais qui les conduit en réalité à négliger toute une partie du problème : le fait que d’autres aient des préférences différentes des leurs. Typiquement : les victimes d’abus ne comprennent pas (et faites un effort, ça n’est pas bien difficile de comprendre pourquoi elles ne comprennent pas) que les « rationalistes dépassionnés » semblent ignorer à ce point ce qui s’impose à elles en tant que victimes (à la fois les données qui infirment les affirmations de Dolto, et le fait que peu importe les données sur les désirs putatifs d’enfants, en fait, avoir des relations avec un enfant quand on est un adulte, c’est mal). Le fait que l’interlocuteur ne « voit » pas l’évidence sera d’autant plus violent que le problème a eu des conséquences graves sur la victime, en fait, donc d’autant plus violent… qu’elle a raison (de penser que les implicites de l’interlocuteur ayant une rationalité froide auront des conséquences graves pour de potentielles futures victimes, donc par exemple que les relations enfant-adulte, c’est mal). Il faut aussi garder en tête qu’il est extrêmement déstabilisant d’avoir à expliquer ce qui relève de l’évidence (il m’est plus difficile d’expliquer pourquoi 2+2=4, que d’expliquer le principe d’une analyse de variance, à quelqu’un qui ne le comprend pas du premier coup).

Anonyme, La Brutalité prenant les atours de l’intelligence, allégorie. Merde sur publication facebook, 2020, coll. privée de Franck Ramus.

Quelles leçons pratiques tirer de tout cela ? Dans un argumentaire, il convient de distinguer les arguments factuels et les arguments de préférence, y compris les arguments de préférence morale. Le fait que l’argumentaire auquel vous faites face semble teinté d’émotion, faillible ou illogique n’implique pas du tout que vous ayez d’avantage raison, mais plutôt qu’il y a probablement en jeu des prémisses implicites (en termes de connaissances des faits ET de préférences) qu’il va falloir expliciter. Bien distinguer les arguments factuels des arguments de préférences nécessite une intelligence émotionnelle (qui permette d’envisager que les autres aient des préférences différentes de celles que l’on a soi-même). La capacité à comprendre les émotions (voir à faire preuve d’empathie émotionnelle, à se projeter dans les émotions d’autrui) n’est pas une barrière, mais une aide précieuse, lorsque l’on mène des débats difficiles. Il convient d’entendre l’émotion, et de commencer par creuser pour comprendre de quelles différences de préférences elles naissent, pour débroussailler la discussion et permettre ensuite d’établir un consensus sur ce qui est vrai ou non de manière conditionnelle aux préférences (rappel de la partie 4 : il ne faut pas approcher du soleil SI on ne veut pas mourir).

Attention /!\, on voit venir les bougres : la conditionnalité doit émerger de l’échange. Il serait fallacieux de penser que untel est contre les OGMs parce qu’il préfère voir les enfants pauvres mourir de famine, juste parce que c’est tout ce que vous avez réussi envisager vous comme hypothèse.

En bref, plus d’intelligence émotionnelle et d’empathie, de meilleurs débats et de meilleurs choix en perspective. Et non, une bonne fois pour toute, il n’est pas plus rationnel de mettre ses émotions de côté quand il est justement question d’émotions que de réclamer des sources à quelqu’un qui parle de son vécu quand il est justement question de son vécu.


Merci à Arnauld, Liliane, John, Marlon Sidore, et les autres amis et relecteurs pour les coups de mains et inspirations!


× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 1/6 : Critique du concept de biais cognitif
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 2/6 : Premier cas pratique, les « biais cognitifs » des médecins et les soins aux patients
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 3/6 : Second cas pratique, le fanatisme religieux et les biais cognitifs
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 4/6 : La réduction aux biais cognitifs ; une approche politiquement située à droite
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 5/6 : Les émotions et la rationalité
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 6/6 : Synthèse – Contre la technocratie

Notes:

  1. On peut s’interroger sur l’influence exercée sur cette idée par une incompréhension du concept de dissonance cognitive. D’après Wikipédia en français, « en psychologie sociale, la dissonance cognitive est la tension interne propre au système de pensées, croyances, émotions et attitudes (cognitions) d’une personne lorsque plusieurs d’entre elles entrent en contradiction l’une avec l’autre. » Le concept n’a pas le moindre rapport avec l’idée que la vérité serait difficile à admettre (deux idées fausses mais incompatibles sont tout aussi capables d’induire la dissonance cognitive), et par ailleurs, la DC ne se produit que lorsque les deux idées (ou l’idée et le comportement) font partie de l’idéologie (au sens psychologique) du sujet, ce qui n’est pratiquement jamais le cas dans les débats où l’argument ‘la vérité fait mal’ est invoqué. Au mieux, le rejet d’une idée qui rentrerait en contradiction, par exemple, avec les valeurs d’un sujet sont au contraire un moyen d’éviter la dissonance cognitive.
  2. On passe rapidement sur le fait d’opposer la vérité au mensonge plutôt qu’à l’erreur, ce qui ne reflète que partiellement le concept de vérité.
  3. On reconnait dans cette logique un paralogisme formel du type « affirmation du conséquent » : si A implique B on déduit, faussement que B doit impliquer A. En réalité, de la première affirmation (la vérité peut faire mal), on devrait plutôt conclure qu’il faut réfléchir pour savoir si toute vérité est bonne à dire. Un point de départ à la réflexion, c’est que si le bénéfice attendu n’est pas supérieur aux coûts attendus, on doit se taire. A noter, il revient aux personnes qui peuvent subir les coûts (donc sont en mesure de les estimer) de décider si les bénéfices dépassent les coûts pour fixer « la maxime sur laquelle régler son action », comme disait Kant.
  4. Ajoutons, quoique ce ne soit pas la question ici, que Richard Lynn, tout comme ses émules, sont mus par un agenda politique raciste et eugéniste et inventent à la volée une science capable de les justifier. Si vous avez un problème avec le lyssenkisme, ce qui est logique, mais pas avec les productions théoriques du Pioneer Fund, c’est qu’en définitive vous n’avez pas un problème avec les fameuses « pseudosciences », mais juste avec le communisme.
  5. Au-delà des rêveries boudonniennes de l’individualisme méthodologique telles qu’elles sont exposées, par exemple, dans cette vidéo de Tranxen, rêveries qui n’emportent que notre mépris, la critique de la notion de rationalité traverse la pensée philosophique et sociale depuis Weber, et au-delà dans l’Ecole de Franckfort, jusque Honnet. Voir par exemple ce cours en vidéo sur la critique de la rationalité dite instrumentale, à laquelle on ne peut pas réduire le concept de rationalité.
  6. Où « logique » est utilisé dans une acception ambigûe, située entre son sens commun et le sens mathématique. A propos lire The logic fetishists
  7. D’ailleurs, la valeur de ces probabilités à pu évoluer entre la publication de cet article et le moment où vous le lisez.
  8. En mettant de côté les effets annexes de la panique (prise de mesures qui ont des effets négatifs en feedback)
  9. Nous ferons plus tard un article sur le principe de précaution et la perception des risques, mais en gros, pour être en mesure d’éviter les gros problèmes, les scandales sanitaires, les fausses alertes sont nécessaires. Pour utiliser le vocabulaire dédié au diagnostic : Les faux-négatifs sont généralement bien plus coûteux que les faux-positifs, et il faut des outils de diagnostic ayant une forte sensibilité, aux dépens, certes, de la spécificité, pour éviter au maximum les faux-négatifs.
  10. Le lendemain de l’écriture de cette phrase, DirtyBiology a d’ailleurs publié une vidéo qui incarne parfaitement cette tendance dans les milieux rationalistes, mais Science4all est un des prédicateurs les plus actifs de la chose dans le milieu, avec une défense de l’utilitarisme poussée à son paroxysme, comme on peut le voir par exemple dans ses interventions dans les vidéos de Grain de Philo
  11. En tant que nombre et en tant que groupe dont les intérêts ne sont pas défendus, mais cela sera explicité au cours de l’argumentaire qui suit.
  12. Si on estime le coût en quantité de travail nécessaire à la production, y compris la production des matières premières, avec une perspective marxiste, alors sachant le nombre de personnes sans emploi, on sait d’emblée que l’on dispose des « moyens » nécessaires.
  13. Il est possible de s’en rendre compte quand on subit les effets de ce déni, par contre. Plus généralement quand on appartient à une minorité dont les ressentis et préférences ne servent pas à définir ce que doit être le monde, donc quand il y a un décalage entre ce que l’on préfère et ce qui est fait par ceux qui pensent « bien faire’.
  14. Qualia : Propriété de la perception, c’est-à-dire ce qui est ressenti par une personne. Les qualia ne sont connus que par intuition directe et ne peuvent donc pas être communiqués.
  15. Un argument assez commun des scientistes, sur les questions marquées à droite voire à l’extrême-droite, comme les sciences de la race et du QI, les différences « biologiques » (c’est-à-dire, dans un langage plus précis, génétiques) entre hommes et femmes, etc. est, sous une forme ou sous une autre, que ce n’est pas parce que c’est immoral que c’est faux. Déjà, ce qui devrait inquiéter les sceptiques qui ne sont pas de droite, c’est que c’est un argument qui vient de la droite dure (le propagandiste racialiste Stefan Molyneux aime d’ailleurs présenter ses délires racistes vaguement scientifisés comme la vérité la plus difficile qui lui ait été donné de digérer) ; mais perdus dans le mythe du « il faut écouter les arguments et pas d’où ils viennent », c’est une inquiétude à laquelle même les sceptiques de gauche sont hélas trop souvent immunisés. Ce qui leur parlera sans doute plus, c’est qu’il est assez curieux d’accepter un tel argument, qui est du point de vue de la forme strictement identique à l’argument théiste le plus courant, ce n’est pas parce qu’on ne peut pas prouver l’existence de D.ieu qu’il n’existe pas. Face à un théiste, le sceptique sait dégainer son rasoir de Hitchens, et trancher dans le vif. Ce qui est affirmé sans preuves peut être refusé sans preuves, pif pouf problème réglé (que le Rasoir de Hitchens soit, en réalité, une réponse de brute, est un autre débat). En revanche, face à un discours sexiste, par exemple, comme mettons, les ratiocinations d’une Peggy Sastre, ou un discours raciste et pétri de mépris de classe comme les rêveries eugénistes d’un Charles Murray (cf article, à venir, sur The Bell Curve, ses sources idéologiques, ses buts, sa supposée scientificité, et son traitement, dans les colonnes de « Science et Pseudo-sciences », par Nicolas Gauvrit. Le lien sera rajouté aussi sur le présent article), il est pourtant assez commun que l’argument soit accepté tel quel. Il faut dire aussi qu’il est nourri par un mythe constitutif de l’idéologie de profession du scientifique : les sciences comme cassant les mythes et les croyances pour les remplacer par la Vérité.
  16. Et nous insistons sur éclairé. Cet adjectif n’est pas juste décoratif, et si vous ignorez la différence entre consentement et consentement éclairé, vous êtes au sexe ce qu’un conducteur qui n’a pas validé son code de la route est à la conduite. Nota : en fouillant pour donner une référence, nous avons remarqué qu’il manque cruellement de ressources sur les raisons pour lesquelles le consentement des mineurs ne peut être éclairé. Cela découle probablement du sentiment d’évidence pour toute personne décente, et aussi, hélas, des lacunes abyssales du droit français sur cette question… mais étant donné la polémique décrite dans l’article, il semble que des personnes aient besoin qu’on leur explique. Si un-e de nos lecteurices compétents sur le sujet se met à la tâche, qu’iel n’hésite pas à nous donner le lien pour qu’on le mette ici. En attendant, le visionnage de ce témoignage, sur Mediapart, de l’actrice Adèle Hanaël, sur ce qu’elle a subi à 15 ans, permet de mieux cerner cette problématique.
  17. Cette situation éthique se retrouve dans de nombreuses situations sociales, du harcèlement de rue (même si de nombreuses femmes aimaient se faire draguer lourdement dans la rue, le fait que certaines expriment ce que ça leur coûte de le subir suffit à rendre ce comportement non éthique) à la question d’avoir des rapports sexuels avec une personne qui dit non (au prétexte que certaines autres personnes disent « non » parce que ça augmente leur désir, mais voudraient en réalité dire « oui » – même si c’était vrai, même si c’était souvent vrai, de trop nombreuses femmes ont témoigné avoir été violée à cause de cette certitude que leur « non » voudraient dire « oui » pour qu’il soit éthique de poursuivre ce type de pratique sans avoir d’abord une discussion sérieuse avec sa partenaire et sans mettre en place au minimum les règles de sécurité élémentaires du BDSM – car être excité par le viol, c’est du BDSM). On peut imaginer d’autres cas de figure, comme les blagues qui font rire plein de copains mais en blessent profondément d’autres (si une blague est ultra blessante pour une seule personne, elle est dispensable). Cela s’applique également à de nombreux choix de santé où on doit choisir entre sauver ou aider une seule personne qui a un gros problème et plein de personnes qui ont de petits problèmes (exemple de l’enfant aveugle et sourd). La liste pourrait être infinie.
  18. De la même manière que 5€ n’ont pas la même valeur quand on est riche ou quand on est pauvre, une variation ∆ de bien être n’a pas la même valeur quand on va bien ou quand on va très mal. C’est en partie ce qui nous gène avec l’exercice de pensée du donneur d’organe : 5 personnes peuvent être sauvées par un don d’organe et une personne saine est compatible avec ces 5 personnes, pourquoi cela nous met-il aussi mal à l’aise d’envisager de sacrifier sa vie pour les cinq autres? Et bien parce qu’on l’éloigne d’un coup de la moyenne…  alors qu’on perçoit jusqu’à la dernière minute que les cinq personnes ne sont *pas encore* mortes et encore sauvables (donc à chaque instant t, leur « bien-être » n’est pas modifié tant qu’on agit pas), et qu’un bus pourrait s’encastrer dans un mur et donner cinq autres donneurs compatibles, nous offrant une solution tierce. On n’est pas certains qu’ils vont mourir tant qu’ils ne sont pas morts, tandis qu’on est certains que le donneur sacrifié sera mort une fois sacrifié. On est réticent parce qu’on cherche en fait une solution autre, qui soit moins inégalitaire. Même si ces objections sont implicites à notre esprit, elles sont bel et bien ce qui nous rend, et c’est en fait tout à fait logique, finalement, aussi réticents à sacrifier le donneur.
  19. Il faut bien comprendre une chose: la rhétorique est l’art de convaincre, mais c’est un art qui est neutre au regard de la vérité de l’idée qu’on essaie de faire passer. En rhétorique, l’appel à l’émotion n’est pas du tout illégitime – ce qui la justifie ou non est justement la qualité de l’idée qu’on veut véhiculer. Cette vidéo du Nerdwriter l’illustre assez bien, en analysant la manière dont Bernie Sanders répond à une question, et en mettant en regard cette analyse avec une analyse précédente de la méthode Trump. Les deux partagent un don pour véhiculer un sentiment à travers leur discours; mais une chose les différencie nettement. L’appareil discursif de Trump substitue l’émotion à la raison, celui de Sanders renforce l’argument rationnel en le liant à l’émotion.