News 002 : La métacritique, kesako?

Temps de lecture : 6 minutes

Dans l’un de nos billets nous avions annoncé que nous souhaiterions prendre le temps de définir le concept de « Métacritique ». Le temps a passé, et il semble qu’il est plus clair pour nous de savoir ce que nous souhaitons voir englobé ou non dans ce concept. 

Ce que la métacritique n’est pas : la contre-critique. Il est normal que des critiques s’échangent et se répondent, ce n’est pas ce que nous entendons par « Métacritique ». La métacritique est plutôt la critique des outils que l’on va utiliser pour émettre ou construire une critique, et la proposition d’outils jugés préférables. Ce n’est pas en soi une prise de position pour ou contre un avis ou une donnée scientifique, mais c’est un outil d’analyse de comment cet avis ou cette donnée s’est formée, qui peut permettre de prendre du recul, et parfois amène à la remettre en question.

La métacritique est donc un outil de réflexion, et comme tout outil on peut avoir des avis différents et des débats concernant son maniement : il est possible de contre-argumenter pour expliquer en quoi, non, les outils proposés dans une analyse métacritique ne sont pas préférables, et les premiers étaient meilleurs, ou d’autres encore sont meilleurs.

La métacritique va utiliser dans son argumentation en faveur ou en défaveur de certains outils des exemples d’application des outils critiques usuels, pour montrer les failles et risques de ces outils. Et il est toujours possible d’argumenter que les nouveaux outils proposés présentent possiblement les mêmes risques, ou d’autres risques1. La métacritique n’est pas en soi un outil de production du savoir ou une méthode d’évaluation absolue, c’est une réflexion permanente sur les outils de production du savoir, c’est une démarche qui consiste avant tout à faire preuve de réflexivité sur les outils critiques que l’on utilise pour argumenter, où qui sont mobilisés par des discours qui nous convainquent. Et la pertinence d’un outil dépendant toujours de ce à quoi on l’applique (essayez de visser une visse avec un marteau…) elle peut donc amener à des réflexions différentes selon les contextes.

On peut donner quelques exemples de métacritique : 

    – Critiquer le debunking (approche dans laquelle les arguments sont « détruits » un par un sans avoir clarifié la thèse attaquée avant) pour défendre à la place une approche où on identifie d’abord clairement la thèse adverse pour évaluer les arguments en fonction de cette thèse (voir la série Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques).

    – Critiquer certaines analyses des « fausses croyances » qui sont individualisantes lorsqu’elles partent du principe que ces « fausses croyances » découlent principalement d’erreurs de raisonnement, d’irrationnalité, de biais cognitifs, de « folie », du fait de « mal penser », d’ « idéologie », pour défendre à la place une approche moins centrée sur le psychisme des individus et plus globale, où on envisage aussi les facteurs sociopolitiques qui augmentent la crédence dans ces affirmations pour certaines personnes. Défendre que cette démarche qui évalue la qualité des informations laisse plus de places pour envisager d’être soi-même celui qui se trompe ou loupe quelque chose, même si la société considère ces affirmations comme fausses (voir Les gens pensent mal : le mal du siècle ?).

– Critiquer l’idée qu’une analyse critique puisse être faite « seul·e » avec l’idée que l’objectivité ou la neutralité seraient atteignables par un individu donné qui ‘pense bien’ (ou même qu’on puisse s’approcher de ce but à un epsilon près) et proposer des manières de faire des analyses critiques collectives pour remplacer l’idéal d’objectivité individuelle par un objectif de rigueur et de confrontation des analyses (voir Comment savoir si on peut faire confiance à quelqu’un, y compris soi-même, ou l’épistémologie des savoirs situés de Haraway2.

– Alerter sur la manière dont certaines approches critiques (comme l’entretien épistémique) peuvent poser des problèmes éthiques quand elles sont conduites d’une certaine manière, et proposer des approches plus éthiques (voir Humilité épistémique : la clef pour convaincre éthiquement).

– Alerter sur le fait que l’on ne peut pas évaluer la qualité d’une démarche critique seulement à ses conclusion, et que l’ensemble de la démarche doit être prise en compte pour faire cette évaluation. Dans le cas contraire, il y a un risque à donner une audience et une légitimité à des démarches critiques fautives, et donc non seulement de les légitimer, mais aussi de donner à leurs auteurs une aura de légitimité qui serait fautive également3.

Ce ne sont que quelques exemples. Dans la métacritique on pourra aussi souligner l’importance des contextes de production et de diffusion des connaissances les plus répandues et légitimées dans la société (ou connaissances « hégémoniques »), et comment ils conduisent à des biais en leur sein (voir Ethiques et sciences: la recherche, un nid de fraudeurs?, Le scepticisme à besoin de la sociologie ou encore les travaux de Haraway déjà recommandés ci-avant).

La métacritique peut conduire à défendre certains savoirs établis mais n’est donc pas une défense sans recul de ces savoirs établis, et ce quelque soit les disciplines dans lesquelles ces savoirs sont formulés4: le meilleur sens qu’on puisse donner à l’expression « métacritique » est, selon nous, précisément la défense de l’importance d’un recul vis-à-vis des outils critiques qu’on mobilise, y compris donc lorsque cela conduit à remettre en question des savoirs établis qui sont convoqués sur une question donnée.

Le corolaire c’est qu’un travail métacritique peut conduire à rejeter la pertinence d’un travail scientifique sérieux lorsqu’elle est appliquée à une question particulière – mais ce rejet (comme, par exemple, rejeter la pertinence d’en appeler à des démographes pour réfuter la théorie du « Grand Remplacement ») n’est pas fondé nécessairement sur la pertinence dans l’absolu des outils convoqués (dans l’exemple choisi: la démographie, discipline par elle-même tout-à-fait honorable). En effet, il s’agit d’attacher une importance au contexte des arguments et des outils que l’on mobilise : la pertinence est nécessairement une notion contextuelle, un discours n’est pas pertinent seulement pour sa vérité intrinsèque, mais avant tout pour le rapport qu’il entretient avec la question posée.

Dans le même ordre d’idée, la métacritique pourra conduire à la remise en question de savoirs scientifiques considérés comme établis mais qui n’intègrent pas certaines perspectives minoritaires, du fait d’un biais dans les outils ou le contexte de production ou diffusion des savoirs. Dans ce cas elle devrait évidemment montrer en quoi ces perspectives minoritaires ne sont pas intégrées – ou pourquoi cette non-intégration aboutit à une mutilation de la perspective. 

Une des conditions de bonne implémentation de la métacritique est de faire de la place aux perspectives minoritaires pour qu’elles puissent pointer les angles morts qui font que les outils et démarches critiques usuels présentent des failles et des risques5. Le concept devrait donc rester attaché à son contexte d’élaboration: un contexte où des minorités sociales ont dû lutter après un rassemblement collectif pour obtenir un espace permettant d’élaborer cette « métacritique ».

Quoiqu’il en soit, merci à toutes celles et tous ceux qui nous ont soutenus pour faire entendre nos voix, et ont ainsi participé à faire bouger les lignes sur ce que seraient des bonnes pratiques critiques !

  1. En tant qu’étant à la fois outil et critique des outils, il est important qu’il reste réflexif: on devrait pouvoir autant que possible l’appliquer à lui-même pour critiquer les outils que son application dégage. Oui, on sait, la tâche est virtuellement infinie; mais on peut en dire autant des sciences elles-mêmes et c’est comme ça, finalement, que l’aventure intellectuelle collective de l’humanité avance.
  2. Par exemple, dans « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and The Privilege of Partial Perspective », in Feminist Studies Vol. 14, No. 3 (Automne 1988). Nous avons nos points de désaccord sur ce que dit Haraway sur certains aspects; mais cette perspective, déjà ancienne, atteste que c’est un questionnement récurrent sur la manière dont se construit l’objectivité scientifique : Haraway – qui défend une objectivité forte mais obtenue par la composition de points de vue divergents. La version traduite en français peut être trouvée dans cet ouvrage.
  3. On peut citer comme exemple de démarche fautive celle mobilisée par Sophie Robert dans son film « Le Mur, La psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » qui consiste essentiellement à bombarder l’audience d’extraits choisis pour choquer, sans fournir ni analyse, ni contextualisation. Cette démarche relève exclusivement de l’appel à l’émotion, mais l’intégralité des sphères critiques ont loué ce film, parce qu’il s’attaquait à un vrai problème, et de vrais enjeux, qu’il fallait dénoncer. Cependant, l’autrice utilise désormais sa légitimité et les mêmes méthodes pour mener une croisade transphobe, elle prévoit un prochain film de diffuser ses thèses conspirationnistes sur la soi-disant « idéologie transgenre » à base de concepts discrédités comme le fameux Rapid Onset Gender Dysphoria, une théorie visant à interpréter la transition comme l’effet d’une « contamination sociale ». Au sujet de ce film et de ses attendus, vous pouvez vous référer à ce thread de Pandov Strochnis, ainsi qu’au thread de Bunker D qu’il QRT.
  4. Pour être explicite : nous ne défendons pas par principe tout savoir issu de la biologie, mais nous ne défendons pas d’avatange juste par principe tout savoir issu de la sociologie : il faudra regarder si la méthodologie mobilisée pour établir ces savoirs est à la hauteur de ses prétentions, et ce quelque soit la discipline, avant de les considérer comme acquis OU des les mettre en doute.
  5. Sans toutefois, soyez rassurés, balayer d’un revers de la main tout travail qui possède des angles morts; et déjà parce que la présence d’angles morts est de toute façon inévitable et qu’on ne va pas condamner un travail simplement parce qu’il n’a pas atteint un idéal de perfection impossible à tenir. Mais il s’agit d’évaluer la portée que peut avoir une démarche, et cette portée va nécessairement être limitée par les angles morts qu’elle contient. On peut penser au récet exemple de la métaétude portant sur l’usage des trigger warnings, qui tire ses conclusions d’un nombre limité d’études qui souffrent toutes du problème de ne pas être des études écologiques, ie qui évaluent leurs effets dans des conditions qui sont notablement différentes de leur usage habituel: la conclusion de cette métaétude n’est pas totalement dénuée d’intérêt, mais cet intérêt est limité notamment par cette approche non-écologique. Par ailleurs, le fait de ne pas pouvoir résorber totalement les angles morts ne peut pas servir d’excuses à ne pas chercher à le faire du tout.
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