Quelques mots sur l’Éducation aux Médias et à l’Information

Temps de lecture : 18 minutes

Un grand merci à Patchwork et DrSornette pour leur travail de relecture, à BunkerD et à Les Langues de Cha’ pour leurs ajouts, à Omar et Vinteuil pour leurs suggestions de lectures !

Récemment, il a été porté à notre attention une pétition diffusée par les associations Fake Off, Savoir*Devenir et APEM appelant le gouvernement français à faire de l’éducation aux médias l’une des grandes causes du quinquennat qui s’annonce. C’est une initiative compréhensible : la crise sanitaire, la montée en force de l’extrême droite pendant la campagne présidentielle, ainsi que la guerre en Ukraine ont récemment montré que la désinformation était un art se portant bien. Toutefois, nous sommes sceptiques concernant la démarche, quand bien même elle aboutirait à une annonce de la part du président de la République, de la Première Ministre, ou du nouveau Ministre de l’Éducation Nationale. Nous avons en effet plusieurs raisons de voir la tribune elle-même et sa potentielle récupération par le gouvernement d’un œil critique. La tribune, que vous pouvez lire ici, est à présent sortie dans la presse locale : plusieurs voix critiques se sont faites entendre, à la fois avant parution (sans que des modifications ne soient apportées) et après. Nous vous encourageons à jeter un coup d’œil aux autres commentaires et critiques de la tribune après lecture du présent article.

Selon la tradition de ce site, nous allons prendre le temps de parcourir les points de désaccord que nous avons avec le texte. Tout d’abord, nous voudrions revenir sur la tribune en elle-même, relativement floue dans ses objectifs et inexacte, à notre sens, sur le diagnostic du problème. Ensuite, nous voudrions évoquer ce qui est arrivé aux autres « grandes causes » du quinquennat (généralement, trop peu pour que nous espérions quoi que ce soit de M. Macron en cette nouvelle matière). Enfin, nous voudrions rappeler quelques instances de relai, par les membres de la majorité, de fausses nouvelles : il ne faut pas, en effet, oublier que si les gouvernements peuvent être appelés à agir contre les infox, ils en sont parfois les premiers bénéficiaires.

1. Quelques éléments sur le texte

Revenons d’abord sur la tribune en elle-même. Malgré les apparentes bonnes intentions qui l’animent, nous avons choisi de ne pas la signer : et il nous faut bien expliquer pourquoi. La réponse en quelques mots, c’est ce que ce texte ne nous satisfait tout simplement pas. Nous le trouvons simpliste dans son analyse du problème et flou dans ses demandes au Président de la République. Développons, de manière un peu moins sèche que ce brusque TL;DR.

a) Un récit incomplet et simpliste de l‘éducation aux médias

Nous allons commencer par évoquer un point aveugle du texte. En effet, la presse, les journaux télévisés ou non, bref, les médias d’actualité ne sont pas les seuls médias concernés par l’EMI. Sont également considérés comme des médias dans ce contexte les œuvres culturelles, par exemples : films, romans, chansons, clips, séries, etc… Je vais donc laisser tomber le masque du collectif deux minutes et parler au singulier en tant que rédacteur de ce texte : cet effet de cadrage est d’autant plus saisissant que je me suis personnellement fait avoir. Je n’ai pas pensé à inclure ces autres types de médias dans mon analyse de la tribune, et c’est Les Langues Cha’ (que je remercie) qui m’a pointé le problème. Or, m’a-t-elle fait remarquer, les médias d’information « ne sont pas du tout les médias les plus utilisés. La consultation de séries et films représente bien plus de temps et nécessite aussi d’être prise en compte dans l’éducation aux médias pour sensibiliser aux images et stéréotypes véhiculés par exemple. » C’est d’autant plus important, ici, que le public cité directement ciblé par l’EMI dans la tribune est un public jeune, que l’on représente volontiers comme très en ligne. Par ailleurs, elle  continue (et je vais continuer de la citer pour ne pas qu’on croie que j’ai trouvé ça tout seul) : « L’EMI peut aussi comprendre l’apprentissage d’un pouvoir d’agir par les médias : créer une œuvre, réfléchir à sa responsabilité quand on poste ou relaie des trucs sur les réseaux sociaux, diffuser des info à l’écrit, en podcast etc… » Chose qui semble cohérente avec l’objectif, souvent affiché et pas toujours atteint par l’Éducation Nationale, de faire des apprenant.es des citoyen.nes éclairé.es. En somme, il fallait rappeler, toujours pour reprendre les mots de notre camarade, que « l’EMI (on oublie pas le I de informations, c’est pas juste de l’éducation aux médias) ne se limite pas / ne devrait pas se limiter à l’évaluation de l’information. » 

Ce point aveugle étant traité, penchons-nous sur ce que nous fournit la tribune. La majeure partie du texte tente de cerner le problème. Nous défendrons ici qu’il n’y parvient pas, ou alors de manière extrêmement partielle. Nous conviendrons que certains problèmes de diagnostic peuvent tenir de la rhétorique nécessaire à l’interpellation : nous sommes donc (presque) prêt.es à passer au texte son apparente contradiction entre le début cadrant le problème sur la jeunesse, « désarmée face à un flot continu d’informations, de posts et de messages, dont elle peine à évaluer la fiabilité et la pertinence » et son extension soudaine à « toute la société » (« … aucune classe sociale, aucune classe d’âge n’est épargnée« ). Après tout, il faut à la fois définir la future cible de la politique demandée (la jeunesse) et interpeller sur l’importance de la cause pour l’ensemble de la société. Ce double cadrage, toutefois, nous amène à nous interroger : si toutes les générations sont concernées et pas seulement la jeunesse, qu’est-ce qui en fait un problème particulièrement pressant maintenant ? Pourquoi ce diagnostic n’était-il pas faisable avant ?

  Nous pouvons trouver des éléments de réponse un peu partout dans l’appel. Des éléments qui, malheureusement, relèvent souvent du lieu commun. Plusieurs causes au « fléau » sont ainsi soulevées, à chaque fois par opposition à une valeur positive. Nous avons ainsi, par opposition des contraires :

      -le « flot continu (…) de posts et de messages » que l’on trouve sur les réseaux sociaux et les « plateformes, en grande partie responsables du problème » contre, comprenons-nous, les média traditionnels, que l’on suppose indépendants et surtout variés, pluriels, et inclusifs 1  ;

      -la « croyance » et les théories du complots, contre la « rationalité » et « la science » dont le public s’éloignerait tout particulièrement de nos jours ; 

      -la méfiance envers « les médias et les institutions« , contre la confiance « qui est au plus bas, ce qui met directement en danger notre démocratie« .

Cette triple opposition est, c’est regrettable, simpliste au mieux, inexacte au pire. Revenons sur chacun de ces points.

L’opposition entre réseaux sociaux et médias traditionnels, tout d’abord, est caricaturale. Non que l’on ne trouve jamais de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux et plus largement sur les grandes plate-formes en ligne (l’expression nous permettant d’inclure Youtube, par exemple à notre raisonnement), mais, tout simplement, ces médias ne sont pas immunisés aux faussetés. En effet, ils peuvent également favoriser leur épanchement : il arrive même qu’un journal autrefois respecté dans son domaine relaie des infox, à la suite d’un changement de propriétaire ou de formule, (c’est le cas, par exemple,  de France soir 2), ou par la tribune qu’ils accordent à un.e éditorialiste qui en est friand (il serait bon de ne pas oublier le rôle du vénérable Figaro dans la construction de la respectabilité d’Éric Zemmour, polémiste d’extrême droite multi-condamné pour ses propos haineux). En outre, cette opposition binaire n’est pas sans rappeler celle qu’on entendait autrefois doctement professée entre presse écrite et journal télévisé, format ici passé sous silence (ou, du moins, confortablement installé dans le flou de la tribune). Or, la télévision et la radio n’ont pas une ardoise vierge de tout dérapage informationnel : le même Eric Zemmour a toujours assez largement son rond de serviette sur le petit écran ; sur Europe 1, on a mutualisé les moyens entre la radio et la chaîne de télévision CNews, toute deux détenues par le même grand patron et milliardaire, Vincent Bolloré 3. Est-ce à dire que les « plateformes » ne jouent aucun rôle dans la diffusion des fausses informations ? Bien sûr que non : la diffusion est même leur principale activité. De fait, les grands journaux, télévisés ou non, y ont également pignon sur rue. Et, même si l’on doit reconnaître que, dans le cas de Facebook, par exemple 4, les algorithmes de recommandation semblent favoriser certains types de contenus (les plus polémiques plutôt que les plus susceptibles d’être vrai), cela ne veut pas dire qu’ils ne sortent pas de rédactions très respectables : votre tonton adepte de la théorie raciste du Grand Remplacement, même s’il a beaucoup d’abonnés, atteindra moins de gens sur Facebook que le compte officiel de France Culture postant un extrait vidéo de Finkelkraut défendant Renaud Camus 5.

Puisque l’on parle de théories du complot, venons-en à la deuxième opposition frontale donnée par la tribune : celle de la croyance contre la science et la rationalité. Nous n’allons pas revenir de nouveau trop longuement sur ce qu’elle a d’artificiel et de limité : d’autres articles sur ce même site le font déjà de manière bien assez détaillée 6. Nous rappellerons simplement que dans la mesure où nos concitoyens.ennes ne sont pas tous.tes épidémiologistes, loin de là, la conduite la plus « rationnelle » de leur part consistera à « croire » la source qui leur paraît la plus fiable. Ces sources dépassent largement le strict cadre des médias, même définis de manière large en prenant en compte les œuvres culturelles de fiction, la musique ou la publicité. En ce qui concerne la médecine, on en verra qui feront confiance à leur cousin en première année de PACES parce que c’est ce qui s’apparente le plus à un médecin dans leur entourage immédiat ; d’autres (surtout si nous parlons de jeunes) qui l’accorderont à un parent ou à un autre membre de leur famille.

Cela nous amène naturellement au troisième point : la baisse de la confiance publique dans « les médias et les institutions » qui « met directement en danger notre démocratie ».  Double contradiction apparente : à la fois entre le portrait fait des médias eux-mêmes dans cette tribune et l’injonction apparente à leur faire confiance et entre le rôle supposé des médias en tant que contre-pouvoir et la méfiance, apparemment dangereuse, envers « les institutions ». Et nous disons bien « apparente » parce que des « médias » et des « institutions », évidemment, il y en énormément, des vertes, des pas mûres, des diverses et des variées. Pour les médias, tout d’abord : c’est bien la confiance excessive d’une partie du public pour certains médias qui fait que nous avons vu apparaître cette tribune, non ? Fox News aux USA, CNews et BFM de notre côté de l’Atlantique, sont des médias d’informations au même titre, en théorie, que France Info, LCI, ou le JT de France 3. Même codes visuels et langagiers, mêmes invité.es, même thèmes : on peut parler de leur plus ou moins grande fiabilité, bien sûr, des biais présents dans le traitement de certains sujets, des choix de formulation opérés par les journalistes : c’est là qu’une éducation au journalisme et à ses codes entre en jeu. Mais la tribune semble opérer une opposition, encore une fois caricaturale, entre médias traditionnels, lesquels seraient moins crus 7 et les « plateformes » ou opéreraient de manière exclusive les désinformateur.ices. Cette opposition ne fonctionne pas : toutes les sources de désinfo ne partent pas des comptes fitness/santé/bien être d’Instagram ou d’obscurs podcasts de fascistes aussi rougeauds que surexcités. Quant aux institutions, ma foi, cela dépend desquelles. S’il s’agit d’institutions politiques au sens large (le gouvernement, votre mairie, la police), c’est précisément l’un des rôle de la presse ou des médias d’information au sens large que d’enquêter sur elles afin de déterminer si elles sont dignes de confiance. Or, ces derniers temps, nous le verrons, l’utilisation du mensonge ou de l’infox par les autorités tend à fragiliser toujours plus cette confiance si « nécessaire ». Quant à la confiance aux institutions de production de connaissances scientifiques, oui, si elle manque dans certains domaines (celui de la santé, notamment), ça peut faire des dégâts. Mais, encore une fois, c’est oublier un peu vite de s’interroger sur les sources de cette défiance : le scandale du Médiator est assez récent, finalement ; les contaminé.es au chlordécone, dans les Antilles ont encore beaucoup de mal à faire reconnaître leur pathologie par les médecins malgré l’ampleur du problème sanitaire ; bref, il y a des points de friction entre la population et certaines institutions socio-scientifiques, qui se doit parfois à une histoire, plus ou moins récente, desdites institutions La crédulité du public face aux fausses info peut être un facteur, mais en faire le seul et unique est naïf. Quelqu’un nous l’a soufflé pendant la rédaction de cet article : la confiance se gagne et ne se décrète pas. Si celle dans les institutions est en berne, transformer l’EMI en injonction à faire confiance (aux médias, aux institutions politiques) risque d’être contre-productif plus qu’autre chose.

  b) Un flou sur ce qui est demandé

   Un autre problème qui se pose à la lecture de la tribune se trouve dans le flou relatif dans les objectifs qu’il affiche. Dans quel cadre les signataires se proposent-iels d’agir ? Que comptent-iels exactement faire ? Qui aura la charge de la mise en place du programme et selon quel rapport avec le pouvoir qu’iels interpellent ?

   Sur tous ces points, le premier qui se dégage c’est l’absence de mention, dans l’appel, du CLEMI, ou Centre pour L’Éducation aux Médias et à l’Information, qui est pourtant chargé, comme son nom l’indique, de ce genre de chantiers, tant auprès des profs que de leurs élèves. Rattaché au réseau Canopé, il est une source de contenus et d’instructions pour les agent.es de la fonction publique qui choisissent, en effet, de tenter de se former ou de former leurs élèves à l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI). Parmi ces agent.es, beaucoup sont professeur.es documentalistes. Or, force est de constater leur présence très relative parmi les signataires du texte (une seule signataire, en effet, est de la profession). Une quasi absence qui ne relève pas de l’erreur : l’Association des Professeurs Documentaliste de l’Éducation Nationale (APDEN) a en effet refusé de signer le texte et exposé les raisons à ça dans un court article que l’on peut retrouver sur son site Un article récent d’Acrimed, très critique tant envers la tribune qu’envers la politique du gouvernement en la matière, soulève également ce point de tension.

   Il faut dire que, après une seule concession faite au travail engagé par les enseignant.es du public, un bref paragraphe commençant par « à l’école », déplorant « le manque de moyens et de ressources » allouées à la formation des enseignant.es et de leurs ouailles, l’EMI relevant « de seules initiatives individuelles », « sans heures allouées », le texte semble principalement se concentrer sur des problèmes et une action à mener certes en concertation avec le pouvoir politique, mais hors des établissements scolaires. Et nous écrivons bien « semble » car tout cela manque de précision. L’art de la lettre ouverte ou de la pétition n’est certes pas exact : mais compte tenu de la tendance du pouvoir macroniste à se contenter de vaguement gesticuler en direction de ses « grandes causes nationales », même quand il a pour cela un cahier des charges précis (nous y reviendrons), ce flou est, au grand minimum, une erreur tactique.

   Parlons tout de même des propositions concrètes des auteur-ic-es de la tribune. Elles sont relativement peu nombreuses, ou, pour être plus exact, elles n’occupent pas la majorité du texte. Nous allons les citer ici in extenso : 

« Monsieur le Président, la situation exige d’élever l’éducation aux médias et à l’information au rang de grande cause nationale. 

Pour que cela se traduise concrètement, nous vous demandons de créer sans délai un “fonds éducation aux médias et à l’information”. Ce fonds pourrait être financé par l’Etat et par une fraction de la taxe sur les entreprises numériques. Il permettrait de soutenir les acteurs de terrain, en relation directe avec les pouvoirs publics et les élus, à l’échelle nationale et locale. »

Le premier paragraphe de mesures concrètes demande donc une reconnaissance symbolique explicite par le Président et par le gouvernement, de la nécessité d’une meilleure action dans le domaine de l’EMI. Cela ne le lie pas à une bonne manière de faire et lui donne, dans une large mesure, totalement le choix dans la définition de ce qu’est « une meilleure action » (nous y reviendrons). Avant même d’ironiser sans aucun scrupule sur le sort réservé aux autres « grandes causes », rappelons que déclarer l’EMI « grande cause nationale est déjà une mesure recommandée par le rapport de la commission Bronner, Les Lumières à l’Ère Numérique, commandé par M. Macron, commission dont Aude Favre, signataire du texte, faisait partie. Force est de constater, donc, que le rapport Bronner n’a pas eu d’effet politique au delà des polémiques provoquées par sa composition. 8 Le second paragraphe pèche quant à lui par son imprécision. À première vue, en effet, il est plus concret  : créer un fonds pour « soutenir les acteurs de terrain. » Très bien, mais comment ? Est-ce une demande de subventions ? Des subventions pour quoi ? Des événements ? Le recrutement de salarié.es à plein temps ? La création de documents, de notes ou de rapports à destination de Ministère de l’Éducation Nationale ? Sur quels critères décider à qui allouer ces fonds ? Qui décidera de cette allocation ?  Le Président ? La Première Ministre ? Le Ministre de l’Éducation Nationale ? 

Dans tous les cas, faire reposer une nouvelle politique de l’EMI sur la subvention discrétionnaire par le gouvernement, ou par une personne nommée par lui à des associations amies (par opposition, par exemple, à une politique d’aide aux agent.es des établissements scolaires, professeur.es documentalistes, disposant grâce à leur statut de leur liberté pédagogique) pose question. Et cela, avant même qu’on passe en revue l’usage des fausses nouvelles par les gouvernements macronistes successifs.

En outre, si l’école a été évoquée très (trop) rapidement un peu plus haut, on a du mal à imaginer des « acteurs de terrain » autres qu’associatifs ou journalistiques bénéficier de la manne demandée, puisqu’on ne voit pas comment ce fonds irriguerait les projets portés par les personnels d’établissements scolaires (personnels qui, rappelle la tribune même, n’ont pas « d’heures allouées » à l’EMI). Difficile, en effet, d’imposer des heures d’EMI aux élèves sans faire changer les programmes et les maquettes dans les établissements. Or, cela, les autaires de la tribune ne le demandent pas.

2. Les grandes causes du quinquennat sont surtout des grandes causes d’inquiétude

   Admettons à présent que le gouvernement, après parution de la tribune, décide de faire de l’EMI une « grande cause nationale » : et maintenant, quoi ? Quelle pourrait-être son action concrète ? Nous allons ici nous lancer, plus brièvement (j’espère), dans un bilan de ce que l’action du gouvernement a impliqué pour la « grande cause » précédente, à savoir pas grand-chose au mieux, des difficultés supplémentaires, voire un backlash en bonne et due forme au pire.

   a) Un bilan en demi-teinte sur la question des droits des femmes du point de vue de l’action publique

   Nous espérons ne surprendre personne en rappelant que les « grandes causes du quinquennat » précédent sont l’objet de plaisanteries cruelles et de rires jaunes comme du maïs dans les milieux militants concernés. Nous pouvons, par exemple, sur la question de l’égalité femmes-hommes, renvoyer à ce communiqué de l’UCL. Pour être plus précis, et même en admettant que nous ne pouvons pas juger de certaines actions du gouvernement avec assez de recul, le bilan est pour le moins en demi teinte, voire en verre à moitié vide.

   Cela tient à plusieurs choses : tout d’abord, parfois, tout simplement à la politique de l’emploi de M. Macron, qui affecte défavorablement certains secteurs plus que d’autres. La fin des emplois aidés tels qu’ils existaient sous le quinquennat de M. Hollande, effective le 1er janvier 2018, a ainsi mis en difficulté le secteur associatif, comme le souligne ce rapport du Mouvement Associatif. Sa lecture est éclairante : il s’agit d’un bilan fait un an après la fin des contrats aidés, et peut se prévaloir d’être convergent avec plusieurs rapports, commandés pour certains par le gouvernement même, allant dans son sens : la fin des contrats aidés a eu un impact négatif extrêmement fort sur les effectifs, et donc l’efficacité d’associations qui pourtant, de plus en plus, assurent des missions de service public ( voir notamment p. 10-11). Parmi ces missions assurées par le secteur associatif, beaucoup ont un effet concret sur la vie pratique des femmes et jouent un rôle d’égalisateur. Le rapport pointe ainsi que le secteur associatif représente un grand nombre d’emplois en crèche, précieux dans une société où s’occuper des enfants, dans les couples hétérosexuels, relève encore largement du rôle de la femme, sans même parler des nombreuses mères célibataires salariées.

   Certes, on peut tenter de mettre au crédit des macronistes des tentatives de mesures concrètes. Afin de ne pas simplement répéter le contenu de l’article de l’UCL que nous avons déjà cité (listant notamment un certain de promesses non tenues, comme la possibilité de déposer plainte en ligne, ainsi que des oppositions de principe du Président sur l’extension du délai de recours à l’IVG sur 14 semaines), nous nous concentrerons plutôt sur une mesure qui a effectivement été suivie d’effet : la création d’un numéro vert pour recueillir la parole des victimes de violences sexistes. Nous ne reviendrons pas, là non plus, sur toutes les plaisanteries de plus ou moins bon goût sur les créations de multiples numéros de cette couleur par la majorité. 

Ce n’est pas une mauvaise idée en soi : ce serait encore mieux si les plaintes étaient ensuite suivies d’effet. [TW : Violences sexistes, meurtre] En effet, pour ce qui concerne directement les services de l’Etat, la parole des victimes est parfois entendue, plus rarement correctement écoutée : on se souvient ainsi de l’agent de police ayant oublié de raccrocher et arrosant de noms d’oiseau une femme refusant la confrontation avec son agresseur présumé, quand l’agent d’accueil n’est pas lui-même auteur de violence conjugales 9. On rappellera également que, une fois les plaintes déposées, le parquet, représentant de l’État, ne fait pas toujours preuve d’une grande diligence pour protéger les femmes et que cela a des conséquences. Ainsi, dans cette affaire, malgré 13 dépôts de mains courantes de la part de la victime, et une plainte pour menaces de mort appuyée par de nombreux témoignages et un signalement du bailleur, Monsieur n’a écopé, de la part du substitut du Procureur, que d’un rappel à loi. Et Yasemin Cetindag, qui a « tout fait comme il fallait », a ensuite été assassinée.

   Il semblerait donc, pour ainsi dire que la « grande cause du quinquennat » ait encore besoin de manger un peu de soupe, si l’on s’en tient aux mesures prises par la majorité. But wait, there’s more.

   b) Des choix ministériels et d’investiture qui oscillent entre l’absurde et le scandaleux [TW : violences sexuelles, drogues]

   Il s’agit du seul point du communiqué de l’UCL (voir plus haut) sur lequel nous allons revenir un peu plus en détail. Certain.es vont peut-être rouler des yeux ou à invoquer la présomption d’innocence : deux points par rapport à cet argument avant toute chose : d’une part, parmi les hommes dont nous allons parler ensuite, l’un d’eux a effectivement été reconnu coupable. D’autre part, et ce malgré la présomption d’innocence, il existe des mesures conservatoires, notamment en ce qui concerne les comportements harcelants et plus généralement violents, qui peuvent être prises pour protéger les usager.es ou les travailleur.euses d’un milieu donné. Ces mesures peuvent être prises (et même doivent l’être) avant une décision de justice. Dans le domaine judiciaire, en outre, si l’on considère qu’une personne mise en examen est dangereuse ou risque de ne pas se présenter à l’audience, le tribunal peut la mettre en détention provisoire : c’est le cas de 26% de la population en milieu carcéral fermé en France. Autrement dit, plus d’un quart des détenu.es des prisons françaises y sont sans avoir encore été reconnu.es coupables. Ces personnes n’auraient-elles pas toutes les raisons de s’insurger, au nom de la présomption d’innocence, que ces mesures soient prises contre elles ? On ne parle pas ici de « ne pas devenir ministre », mais bien d’aller en prison, avec ce que cela suppose de conditions de vie déplorables, de potentielle perte d’emploi, de ruptures de liens amicaux et familiaux et de mauvais traitements. Compte tenu de cela, nous espérons ne pas choquer en demandant, non pas que les hommes dont nous allons parler soient punis sans procès, mais qu’il ne soient pas mis dans une position de pouvoir, dont ils pourraient abuser. Par ailleurs, la présomption d’innocence n’empêche pas, au contraire, de croire les témoignage des potentielles victime, comme nous le rappelle La bile philo dans cette vidéo.

   Et puisque nous parlions à l’instant d’abus de pouvoir, commençons à évoquer le cas de Gérald Darmanin. Ce dernier récuse le terme de viol et a été relaxé en première instance (la victime a fait appel). Toutefois, comme nous le rappelle cet article de Mediapart, il ne nie pas avoir eu des rapports sexuels avec des femmes en échange d’une lettre de recommandation. Le procédé en lui-même relève de l’abus du pouvoir qu’on lui suppose 10 (et interroge quant à la pertinence de lui en donner plus encore avec un maroquin ministériel), et cela sans compter les échanges de SMS, continuant, dans le cas de l’une des victimes, bien après qu’elle lui eut demandé de cesser de la contacter. Enfin, le ministère donné à Gérald Darmanin est celui de l’Intérieur : il était donc le ministre de tutelle des agent.es chargé.es d’enquêter sur lui : cela semble être une très mauvaise idée. Et malgré tout cela, non seulement M. Darmanin a été maintenu à son poste une bonne partie du quinquennat précédent, mais il a en plus été reconduit au début du mandat suivant dans les deux gouvernements Borne.

   Autre ministre mis en cause dans ce genre d’affaire, et finalement écarté lors du remaniement, M. Damien Abad. L’ancien ministre des Solidarités est accusé par deux femmes de viol et par une autre de tentative de viol. Ces actes, d’après les témoignages, impliquent l’administration ou la tentative d’administration de drogue par le ministre à ses victimes présumées. Encore une fois, même si M. Abad est présumé innocent, le fait que, pendant son temps chez les Républicains et chez les Jeunes Centristes, il ait été signalé auprès des militantes qu’il pouvait être « lourd » devrait jouer en sa défaveur dans la constitution d’un gouvernement se voulant féministe. Par ailleurs, les échanges de SMS que l’on peut lire dans cet article sont incriminants, assez pour caractériser une lourdeur allant jusqu’au harcèlement. 

   Au delà des ministres, enfin, Jérôme Peyrat avait été investi par Renaissance pour les législatives malgré une condamnation pour violences conjugales. Seule la polémique que cette investiture avait provoquée, aggravée par la défense désastreuse et inacceptable de ce choix par Stanislas Guérini (digne de l’argument de la « discussion d’homme à homme » utilisé par Emmanuel Macron en faveur de Gérald Darmanin), ont contraint l’homme politique à retirer sa candidature. Ces faits étaient connus de la majorité, la condamnation prononcée. Il devient compliqué de défendre des ministres agresseurs présumés au moyen de la présomption d’innocence quand même la culpabilité établie ne suffit pas à disqualifier une candidature.

Conclusion : La majorité présidentielle, spécialiste en infox

   Nous ne sommes donc pas spécialement impatient.es, à Zét-éthique-Métacritique, de voir ce que vaudrait une déclaration de ce gouvernement de l’Éducation aux Médias et à l’Information comme « grande cause du quinquennat ». D’une part, parce que, comme nous l’avons vu, la tribune est, au mieux, une demande floue d’une reconnaissance purement déclarative du problème et, au pire, une analyse extrêmement superficielle du problème de la désinformation, fétichisant les médias traditionnels qui n’y sont pourtant pas étrangers, et ignorant certaines causes ou sources de la désinformation. Parmi ces sources, il faut le noter, il y a le pouvoir lui-même, et un certain nombre des « institutions » auxquelles les signataires voudraient que nous fassions de nouveau « confiance ».

   En effet, et nous l’avons montré en analysant la manière dont le gouvernement a voulu se peindre une façade féministe en déclarant l’égalité femmes-hommes comme « grande cause » du quinquennat, il ne faut pas sous-estimer la nécessité pour un personnel politique attaché à sa place au pouvoir, l’importance de la « communication ». Et, cette communication implique parfois de devenir la source de la désinformation. Nous ne parlons pas ici seulement de l’embellissement de leur bilan en termes de féminisme, quitte à couvrir, dans les faits, des agresseurs présumés. Il s’agit aussi de reprise, de la part de responsables de la majorité, d’éléments de langage, de paniques morales et de théories du complot issues de l’extrême droite. Jean-Michel Blanquer a ainsi financé, sur les fonds de l’Éducation Nationale d’un colloque reprenant le pire des paniques morales de l’extrême-droite. Il s’est aussi récemment illustré en mauvais perdant aux législatives, renvoyant, avec d’autres membres de la majorité, une alliance de la gauche autour d’un programme réformiste et parlementariste à un « extrême » qui serait aussi dangereux que l’extrême droite. Sa collègue Amélie de Montchalin a renvoyé cette même alliance électorale à l’anarchisme (réduit évidemment, pour la ministre, à un croque-mitaine), ce qui n’a pas manqué d’émouvoir les anarchistes et anarchisant.es fréquentant notre collectif.

Autrement dit, cette tribune est et restera inefficace qu’elle soit entendue par le gouvernement ou non. Caricaturale dans son diagnostic, parfois obséquieuse avec une majorité pourtant habituée aux bobards, imprécise dans ses demandes, elle ne fera au mieux rien pour l’EMI et au pire donnera les coudées franches au nouveau gouvernement pour faire n’importe quoi « au nom de la mobilisation de la société civile. »

Notes

  1. La tribune est assez floue à le sujet : nous sommes donc parfois contraints de lire entre les lignes. Toutes nos excuses si nous avons mal compris : il arrive qu’on se cogne quand on marche dans le brouillard.
  2. Voir à ce sujet Les Dossiers Canard Enchaîné 163, Infos et usage de faux, p. 109-110
  3. Voir Média Crash, qui y consacre une bonne partie de son temps.
  4. Voir, Les Dossier du Canard numéro 163, Infos et Usage de faux, p. 33.
  5. Sauf, évidemment, si votre tonton est Alain Finkelkraut ou Renaud Camus.
  6. Voir par exemple ce thread de DrSornette reprenant quelques sources, ou Pierre Livet, « Émotions, rationalité, densité temporelle et manifestation de valeurs », Revue Européenne de sciences sociales, XLVII‑144 (2009), 7‑23.
  7. Et donc certainement cuits, comme les carottes.
  8. Voir Les Dossiers du Canard 163, Infos et usage de faux, p. 76.
  9. Voir le Canard Enchaîné, 21/07/2021 et cet article de la Charente Libre.
  10. « Dans les deux affaires, Gérald Darmanin a eu des relations sexuelles avec des femmes venues lui demander de l’aide (l’une pour son dossier judiciaire, l’autre pour son logement). Dans les deux affaires, il a adressé des lettres en tant que représentant politique, laissant penser à ces femmes qu’il avait un levier d’action » note l’article.

3 Comments

  1. Raph Reply

    Pour compléter sur le CLEMI (sachant que ce n’est pas toujours facile car il peut y avoir des tensions sur des visions qui divergent entre clemistes et prof-doc) : il est parfois reproché aussi au CLEMI d’avoir une vision trop étroite de L’EMI, et d’avoir recyclé par le passé des activités EAM (Educ aux medias), en les étiquetant EMI avec les réformes avec l’apparition de L’EMI dans les programmes. De fait, il y a eu longtemps une focale sur le journalisme, le fact-checking et les fake news. C’est un problème qui est toutefois pris en compte,afin de s’ouvrir et se former à d’autres choses, au gré des acteur.ices qui y sont affilié.s, pour envisager les autres enjeux et thématiques (discours, algorithmes, pratiques informationnelles, socio du numérique, pratiques juvéniles, histoire et médias, etc.).

  2. Emile Reply

    Bonjour,

    Merci pour cet article intéressant 🙂
    « Or, la télévision et la radio non pas n’ont pas une ardoise vierge de tout dérapage informationnel » => enlever « non pas »

  3. Nicolas Reply

    Bonjour !

    Désolé c’est HS mais je ne sais pas comment vous demander ca.
    J’aimerais savoir si votre communauté à un Discord ou une plateforme d’échange plus pratique et confidentielle que Facebook ? Un endroit ou je pourrait échanger et apprendre, débattre, comprendre ce qui se passe plus délicatement dans la communauté de l’esprit critique (en générale).

    Voila, je suis un « sceptique » (sans formation, sans rien), et je suis la communauté sceptique depuis maintenant 15 ans. Notamment la frange « rationaliste » que vous critiquez. J’y ai appris énormément, étant à la base un « complotiste » et religieux (je fréquentais le forum LSDQ, ou les questions politique, dialectique, philosophique et même épistémologique, était déjà très débattues et pas toujours uniformes, les sceptiques s’entendant sur les questions de base, sur les grand canons de l’esprit critique. Mais moins sur d’autres sujets. Ce qui est tout à fait normal). Mais sur la communauté sceptique en générale, et plus globalement grand publique, j’ai aussi vu des choses dommageables (mais bon toutes les communautés du monde souffrent de ces problèmes) : erreurs de raisonnement, dialectique nocives (j’ai raison donc je t’éclate), manque de respect des sources, manipulation et instrumentalisation, tendance à la surprotection de l’endogroupe (aspect bien naturelle, mais pouvant poser des problèmes). Evidement ce sont des défauts que j’ai moi-même de temps à autre XD Je me trompe souvent, je m’enerve rarement mais ca arrive, j’ai des émotions parfois parasites (et parfois non, au contraire même). Des choses que j’essaye d’éviter (quand j’ai envis). Et votre cite et les intervenants travaillant avec vous m’aide pas mal. Et c’est avec regret que je constate que le débat entre la « meta-critique » et l’esprit critique est parfois rompus…
    Alors que ca me parait indispensable de toutes et tous s’auto-critiquer (seul et inter-subjectivement).

    S’entendre sur tout n’est pas un prérequis pour échanger. Au contraire même ! Dommage. J’ai aussi évidement des critiques/questionnements/interrogations, ou du moins besoin de comprendre plus profondément certains aspect de votre démarche et de votre approche, de votre rhétorique et de votre mission, de débattre et j’espère d’apprendre quoi. Mais Facebook et Twitter ne sont définitivement pas des plateformes que j’apprécie et j’ai bcp de mal à suivre et à survivre dans ces lieux.

    Si vous avez un Discord ou quoi que ce soit comme un forum html, je prend (si besoin de discrétion j’ai mis mon adresse mail). Sinon tempi 😉 Je viendrais débattre ici dans les commentaires occasionnellement 🙂

    Bonne journée 😉

    Nicolas

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