De l’art subtil et délicat d’esquiver la critique – Réponse à Thomas C. Durand

Temps de lecture : 23 minutes

(photo de couverture: Bettmann, photo prise au Hagenbeck Zoo de Hambourg en 1954)

Contexte

Thomas C. Durand (alias Acermendax, co-créateur de la chaîne youtube sceptique “la Tronche en Biais”) vient de publier un billet1 qui part du constat qu’il existe des “sceptiques des sceptiques” (des personnes qui font une critique du milieu), et auxquels il souhaite répondre. Son texte porte sur la critique par ces “sceptiques des sceptiques” de l’apolitisme du milieu sceptique / zététique, et, puisqu’il fait partie de ce milieu et qu’il est une cible récurrente des critiques émises par les “sceptiques des sceptiques”, sur son propre apolitisme supposé.

Le billet de Mendax ne précise pas à qui il s’attaque (malgré ses propres recommandations d’être spécifique dans ses critiques)2. Toutefois diverses personnes se reconnaissent dans le terme “sceptiques des sceptiques”, et nous nous sommes rassemblé·e·s pour écrire collectivement cette réponse.

Nous portons des critiques de natures différentes, aussi nous avons organisé cette réponse en trois grandes parties, dont une partie intermédiaire : les critiques politiques d’une part, et les critiques qui portent sur le fond scientifique d’autre part, entrecoupées d’une partie qu’on pourrait dire ‘mixte’. Nous terminerons par un point sur la rhétorique du billet d’Acermendax.

Commençons donc par les critiques politiques (par celleux d’entre nous qui portent une critique politique, donc, pas tou·te·s les rédacteur·ice·s de la présente réponse).

Avons-nous un problème avec les vulgarisateur·trice·s “apolitiques” ? Non.

Soulignons déjà qu’il est simplement faux de dire que nous aurions un souci général avec les vulgarisateur·trice·s qui adopteraient, dans leur travail, une posture “sans étiquette politique” : par exemple nous n’avons jamais trouvé à redire au travail de Christophe Michel de la chaîne Hygiène Mentale sur ce plan. Nombre de vulgarisateur·trice·s (des mathématiques à la physique en passant par la géologie) font un travail tout à fait remarquable (à plus forte raison quand ils ne s’aventurent pas inconsidérément hors de leur champ de compétence) sans que cela nous pose le moindre problème.

La posture d’apolitisme ne devient réellement un problème que quand on en vient à aborder les choix de société, la vie des gens, les rapports sociaux. Par exemple, lorsqu’il s’agit d’expliquer, voire légitimer, les disparités sociales autour du genre, voire de la race ou de la classe sociale, par des processus biologiques, la question posée en ces termes est très loin d’être isolée de tout contexte idéologique, et l’enjeu de la non-neutralité est autrement plus important sur ces questions que la non neutralité qui consiste à choisir un repère géocentrique ou héliocentrique pour décrire le mouvement des planètes3.

Donc non, ce n’est pas toute vulgarisation “apolitique” (apartisane, en réalité, *qui se présente sans étiquette politique*) qui est problématique, mais une certaine vulgarisation sur certains sujets qui prétend être apolitique ou “détachée des étiquettes” alors même qu’elle a des conséquences politiques importantes et directes, à plus forte raison lorsque ce prétendu apolitisme se trouve en pratique opportunément protéger le statu quo de la domination sociale, qu’on en ait conscience ou non. On notera, par exemple, qu’Acermendax a consacré pas moins de quatre articles à la question du militantisme, principalement pour attaquer les militant·e·s de gauche, qualifié·e·s de “social justice warrior”.

Ainsi, quand Mendax écrit :

une injonction dérangeante et agonistique qui exige que les individus acceptent d’être rattachés à une étiquette politique pour avoir le droit de s’exprimer

ça n’est pas notre propos. Si injonction il y a, elle est d’assumer que le sujet que l’on traite est politique quand effectivement il l’est (et elle ne s’adresse pas spécialement à lui). Par ailleurs, nombre d’entre nous (mais là il n’y a pas d’injonction, quelque soit la définition qu’on donne au mot) considérons qu’il est effectivement préférable d’afficher ses préférences politiques (pas une adhésion à un parti, mais à un courant d’idées par exemple) lorsqu’on traite d’un sujet politique ET que l’on se réclame du scepticisme. En effet, savoir d’où les gens parlent, leur position, leur engagement est un outil précieux voire crucial pour pouvoir faire une analyse critique d’un propos, elle permet d’en identifier les possibles angles morts, en plus de clarifier un élément de contexte important : le but poursuivi4. Puisque nous encourageons nos audiences à faire preuve d’esprit critique, pourquoi donc les priver des outils qui le permettent ? Ce que nous prônons, en fait, c’est d’encourager son audience à être critique y compris envers nos propres productions, pas seulement par de belles paroles, mais en y joignant les actes.

Y’a-t-il des circonstances où la prétention à l’apolitisme nous semble problématique? Oui.

Le fait est que cette manière qu’a ce texte de se réclamer comme non-neutre parce que du côté de la Raison, du Vrai et de la Science, est congruent avec une déformation récurrente dans le milieu sceptique, faite plus explicitement au nom de la neutralité : maquiller des positionnements politiques (conscients ou non) à grands coups de références à une supposée indiscutabilité du “fait”. C’est en outre une stratégie récurrente des politiques conservatrices, très en vogue chez les libéraux (Peterson, et l’alt light a.k.a. Pinker, Shapiro, ou en France, par exemple Laurent Alexandre). Promouvoir l’esprit critique implique donc à nos yeux entre autres de dénoncer cette stratégie rhétorique, et, par cohérence, de ne pas l’employer nous-mêmes. En d’autres termes, ne pas afficher ses couleurs politiques parce qu’on pense que ça va conduire des gens à ne “pas nous écouter pareil” (Mendax écrit “ça permet de rester focalisé sur les sujets en question”), tout en traitant de sujets fortement politiques, c’est de la manipulation. Et nous nous y refusons. On notera pour finir que se dire non-neutre en se réclamant du vrai, là où c’est en fait le cas d’absolument tout le monde de se réclamer du vrai… ne fait qu’enfoncer le clou dudit travers. Se réclamer du vrai, c’est bien se réclamer d’un universel.

En fait, ce qui pose problème n’est même pas le choix de se démarquer d’un angle d’analyse politique à propos d’un objet d’étude qui ne s’y prêterait pas exclusivement : on peut tout à fait choisir de ne traiter que certains aspects précis d’une question de société controversée, si on l’explicite clairement. En revanche, concevoir sa posture d’analyse et son traitement de sujets controversés comme étant suffisamment neutres pour faire l’économie d’identifier le positionnement politique que l’on mobilise inconsciemment dans l’étude d’un phénomène nous apparaît problématique. A défaut d’admettre être totalement neutre… au final Acermendax revendique être “bien assez neutre pour” (il réfute être apolitique pour finalement revendiquer d’être suffisamment peu politique, ou “apolitique + epsilon”), pour que les implications politiques de ses sujets ne lui soient pas reprochées, ou pour suggérer que ces reproches seraient injustes parce qu’il se “limite aux faits”. Prôner l’apolitisme (même “+ epsilon”) sans réflexivité, c’est en réalité se rendre aveugle aux idéologies qui se formalisent dans nos représentations, notre discours et nos actions. Même en revendiquant cette distance dans la façon d’aborder ses sujets (c’est-à-dire, penser qu’on se “limite aux faits”), s’exprimer sur des sujets de société a nécessairement des implications politiques, qu’on en ait conscience ou non. C’est justement cette inconscience que nous qualifions de *confusion politique*, la même sur laquelle joue l’extrême droite pour être perçue comme une opinion parmi les autres. Extrême droite à laquelle Acermendax a déjà servi la soupe, en se rendant chez elle, ou en la recevant.

Par ailleurs, nous considérons aussi qu’il est important de ne pas considérer que les affirmations elles-mêmes, mais aussi de prendre en compte leurs effets, les discours dans lesquels elles s’inscrivent, qu’ils soient explicites ou tacites. Il n’est pas question de le faire pour juger de la véracité ou non desdites affirmations, mais bien de considérer une réalité qui les dépasse et est non moins importante. Les choses sont rarement dites pour rien. Par exemple, lorsque certains invoquent des statistiques raciales, la question n’est pas seulement de savoir si elles sont vraies (elles le sont parfois), mais aussi l’argumentaire souvent tacite qu’elles servent : un argumentaire raciste reposant sur l’omission des réalités sociales qui font ces statistiques. Ne pas considérer ce contexte plus large, ne pas contrecarrer cet argumentaire fallacieux, c’est faire au mieux la moitié du travail et, pire, sembler valider et renforcer cet argumentaire.

Acermendax réunit donc, malgré sa revendication de ne pas être apolitique, la majorité des travers que nous déplorons chez les sceptiques se disant apolitiques, ou se réclamant de la gauche mais en défendant l’idée qu’il puisse produire du contenu apolitique. Car même s’il ne se qualifie pas lui-même d’apolitique, et se positionne même plutôt à gauche, ce que nous reconnaissons de longue date, il échoue à comprendre les enjeux de la non-neutralité et de la négligence des dimensions politiques d’une manière très similaire à ceux qui se revendiquent apolitiques. C’est ce qui, combiné à une tendance à s’aventurer hors de ses domaines de compétence (tendance que n’ont pas d’autres vulgarisateur·trice·s qui se présentent sans étiquette politique), l’amène à produire des contenus qui tombent sous le coup de notre critique. Typiquement, pour prendre un exemple du billet lui même, lorsqu’il brandit le fait de “préférer le vrai au faux” comme gage de non-neutralité: c’est une assertion qui est partagée par tout le monde ! Y a-t-il quelque chose de “plus neutre” que la “préférence pour le vrai”, qui ne divise personne ? Y a-t-il quelque chose de moins engagé que de déclarer un refus du faux ? A-t-on jamais vu naître une division politique sur fond de débat entre qui préfèrent la réalité et ceux qui revendiquent préférer la fiction ? Tout le monde préfère le vrai (ou, au moins, préfère s’en réclamer).

Autre exemple dans son billet, pour le fait de sortir de son domaine de compétence : Acermendax s’en prend à l’assertion “tout est politique” sans avoir la culture politique pour le faire. En effet, ce slogan ne vient pas de n’importe où (c’est un vieux slogan féministe des années 60/70), et il a son propre espace de validité (il répond à la différenciation classique, artificielle – et conservatrice – entre l’espace public et l’espace intime, la famille au premier chef, et est un appel à considérer la manière dont cet espace intime est bel et bien structuré par la société, et, en bref, pose des problèmes politiques). Le sens derrière l’expression “tout est politique” n’est donc pas celui qu’il croit déceler, et c’est parce qu’il ignore ce sens (parce qu’il a une culture politique située) qu’il en émet une critique elle aussi située (et en l’occurrence, située dans les choux)5.

Il y aurait donc beaucoup à dire sur son cas personnel, et nous l’avons déjà évoqué dans plusieurs de nos articles. Non pas parce qu’on est “juste méchant·e·s” et qu’on n’aimerait personne, comme lui (et d’autres d’ailleurs) semblent le croire, mais bien parce qu’il est 1- prolixe, 2- un influenceur conséquent du milieu, dont l’audience excède d’ailleurs largement le seul milieu sceptique, et moteur dans la dynamique du milieu sceptique, puisque son travail participe notablement aux idées qui y circulent; et 3- il tombe précisément dans les travers qui ont poussé certain·e·s d’entre nous à trouver pertinent de se rassembler en collectif pour en fournir une critique.

Pour celleux qui veulent creuser la manière dont Mendax incarne en particulier des dérives générales dont nous souhaitons fournir la critique, vous pouvez par exemple lire quelques-uns des articles du site Zet-Ethique – Métacritique :

Il y aurait eu de quoi le citer en exemple dans bien d’autres articles à vrai dire, mais il ne s’agissait pas tant de faire de l’acharnement ni de personnifier les problèmes que nous souhaitons mettre en avant que d’avoir des illustrations pratiques, et sa prolixité a l’avantage d’en fournir.

De la politique scientifique et éducative

De plus, les critiques politiques et scientifiques, si elles ne s’amalgament pas, s’articulent néanmoins autour de quelques points centraux : on peut par exemple questionner la cohérence d’un positionnement visant à critiquer la présence de complotistes (ou assimilés) et l’absence de défenseur·se·s de la vérité scientifique dans les discours médiatiques sans mettre en avant la question pourtant cruciale, et intimement liée, du marché économique de l’information journalistique et du système plus global dans lequel il s’insère (voir par exemple, cet article). Dans ce cas précis, focaliser son analyse sur la responsabilité journalistique exclusivement, ou sur le système capitaliste qui alimente ce marché économique là aussi exclusivement, serait une erreur et l’enjeu est bien d’avoir une vue plus intégrée du problème. Le choix de se restreindre à la première analyse dénote une erreur scientifique en plus d’un positionnement individualisant assez clair mais pourtant peu assumé.

De même, parler d’éducation à l’esprit critique ou à l’épistémologie, sans jamais en préciser les modalités et sans vraiment s’intéresser à la politique éducative à ce sujet (il y a pourtant des ressources accessibles à ce sujet) nous semble être un positionnement stérile, en particulier au vu des multiples réformes récentes, délétères pour l’enseignement des sciences et de l’esprit critique. De multiples acteurs et actrices des communautés éducatives et de recherche en éducation se sont élevées contre ces réformes, mais étonnamment, Acermendax, et bien d’autres sceptiques, n’ont pas semblé s’en inquiéter puisqu’iels ne se sont peu voire pas du tout positionné·e·s.

Ainsi, la prétention d’esquiver le terrain politique conduit à ne jamais aborder les problématiques sociales relatives à la production et la diffusion des sciences, ou à la diffusion de l’esprit critique, par récusation d’un “étiquetage politique”. Il n’est pourtant ici nulle question “d’étiquette”, mais bien d’un positionnement local, sur des réformes ou des lois ciblant très spécifiquement les centres d’intérêts partagés par la communauté sceptique : les sciences, l’esprit critique, leur promotion et leur diffusion. Il s’agirait ainsi par exemple de s’intéresser aux conditions matérielles qui permettent l’enseignement de l’esprit critique, et à l’organisation politique qui garantisse ces conditions. Si on a vu la communauté sceptique s’élever contre la présence d’un régime d’exception pour l’homéopathie dans le Code de la Santé Publique, alors cela montre bien que le positionnement contre des textes législatifs absurdes et délétères pour les objectifs fixés et partagés par la communauté n’est pas censé poser de problème en principe.

Similairement, il semble illusoire de vouloir défendre “les sciences” uniquement sous l’aspect du contenu scientifique (par exemple “ne pas dire n’importe quoi sur les OGM”), quand celui-ci est totalement dépendant de ses conditions d’élaboration (notamment via les financements accordés aux différents champs ou thèmes de recherche). On a par exemple vu très peu de sceptiques (et en tous cas pas Acermendax) prendre la parole sur la Loi de Programmation de la Recherche, loi qui a pourtant été très massivement critiquée dans les milieux scientifiques, et ce à travers toutes les disciplines de recherche. De fait, vouloir “défendre les sciences” implique parfois aussi un positionnement tout à fait politique, qui n’est pas contradictoire avec une volonté d’objectivité scientifique. Au contraire, la passivité face à des réformes qui, selon la communauté scientifique elle-même, viennent entraver la production scientifique et mettre en péril l’objectivité de ses travaux, ainsi que la possibilité de fournir un enseignement supérieur de qualité à toutes et tous semblent indiquer que la communauté sceptique ne fait que peu de frais des conditions réelles de production et de diffusion des sciences dont elle se revendique pourtant fréquemment.

Mais la critique qu’on peut faire au milieu sceptique à propos de sa défense de “la science” ne se limite pas à cette tache aveugle à propos des implications politiques des conditions de création de la recherche. Même en cantonnant artificiellement la “promotion des sciences” des sceptiques au seul contenu scientifique, nous repérons de nombreux écarts entre les discours tenus et le corpus scientifique de plusieurs disciplines.

Des décalages entre les productions sceptiques et les recherches scientifiques.

Plusieurs prises de position et contenus produits par des sceptiques, notamment une partie de ceux réalisés par la Tronche en Biais, ne prennent pas en compte le tant promu “consensus scientifique” dans différentes disciplines académiques : sociologie, linguistique, histoire, anthropologie, communication, épistémologie, logique (formelle et informelle), sciences de l’éducation (didactiques notamment), psychologie (la présente liste à été dressée par des spécialistes de chacune de ces disciplines).

On peut par exemple s’étonner que de nombreux sceptiques ne citent pas, et semblent même ignorer l’existence, des nombreuses recherches contemporaines portant sur l’éducation à l’esprit critique… tout en s’en revendiquant. Il existe pourtant des recherches contemporaines récentes anglophones comme francophones, et en libre accès sur le sujet (voir par exemple, ici, et ), aux conclusions parfois très différentes de ce qui peut être promu par la communauté sceptique.

Nous constatons également que l’argumentation est un sujet abordé de manière récurrente dans les milieux sceptiques, notamment à travers le thème des sophismes et paralogismes, mais sans jamais s’appuyer sur le vaste corpus des études d’argumentation, par exemple en logique informelle ou en linguistique (une petite proposition de lecture…). Le traitement de ces sujets par certains donne l’impression que cela relève à leurs yeux de connaissances communes et partagées dans les milieux sceptiques et ainsi que les affirmations sur ce thème ne nécessitent pas d’être sourcées, ce qui est d’autant plus dommageable quand ce qui est présenté est manifestement erroné pour qui s’est un tant soit peu documenté sur la question.

Deux exemples:

Il existe pourtant un vaste corpus de recherche en logique contemporaine sur la question des fallacies (un exemple ici), ainsi qu’en linguistique sur celle des procédés rhétoriques (voir ici, par exemple). L’étude des raisonnements fallacieux ne s’est pas arrêté à Aristote ou Schopenhauer, et au sens strict l’ouvrage “L’art d’avoir toujours raison” de ce dernier ne parle même pas de raisonnements fallacieux mais de procédés rhétoriques, qu’il ne s’agirait de pas confondre.

De plus, la démarche de “neutralité politique” de certains sceptiques, ouvertement revendiquée par Acermendax dans son billet, est problématique du point de vue même de la littérature de recherche, et ce indépendamment des questions “purement politiques” déjà évoquées.

Il existe un vaste corpus de recherche, articles, ouvrages, etc, consensuel parmi différentes disciplines (sociologie des sciences, notamment le courant STS, mais aussi épistémologie et didactique des sciences), sur la question du traitement des questions socioscientifiques, c’est-à-dire les questions mêlant contenus scientifiques et enjeux de société. Ces questions (réchauffement climatique, homéopathie, “médecines alternatives”, OGM, nucléaire…), abondamment traitées dans les productions sceptiques, ne sont pas des sujets strictement techniques ou scientifiques mais bien “socioscientifiques”, en ce qu’ils mêlent inextricablement des enjeux technoscientifiques (“Qu’est-ce qu’un OGM ?”, “Comment est censée fonctionner la radiothérapie ?”…) et des enjeux sociaux, politiques et économiques (“Pour quelles raisons des personnes doutent-elles de l’efficacité des vaccins ?”, “Faut-il dérembourser l’homéopathie ?”, “Faut-il promouvoir financièrement, réglementer, ou abandonner le nucléaire dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique ?”…).

Les questions socioscientifiques sont complexes, en ce qu’elles mêlent des acteurs divers, s’appuyant sur des arguments issus de plusieurs domaines de connaissance (avec les épistémologies et régimes de preuves associés), mais aussi des réflexions éthiques, morales, et des jugements de valeur. Les considérer du simple point de vue des technosciences, en ignorant les dimensions politiques et sociales, est ainsi, en plus d’être passablement réducteur, un complet contresens d’un point de vue scientifique, et une erreur grave pour qui se revendique de diffuser et promouvoir la démarche scientifique et l’esprit critique.

On notera d’ailleurs que la volonté de promouvoir un traitement des questions socioscientifiques comme telles, et pas comme seulement technoscientifiques, est justement une des motivations des recherches contemporaines en didactique des sciences. De fait, les interventions de “vulgarisation” qui justement promeuvent ce qu’on appellerait en didactique des sciences des représentations épistémologiques “naïves” sont tout à fait critiquables du point de vue scientifique, et pas seulement “politique”.

De même, promouvoir ce qu’on appellerait en psychologie cognitive une conception “absolutiste” des sciences (c’est-à-dire considérer que les affirmations sont soit vraies, soit fausses, sans plus de nuance) ou une posture “multipliste” des positionnements politiques (considérer que ces affirmations relèvent simplement d’opinions propres à chacun·e,  qu’on peut difficilement critiquer) est à l’antithèse de l’esprit critique, qui requiert une posture épistémologique dite “évaluativiste” (envisager les affirmations comme des jugements que l’on peut évaluer en fonction de divers critères).

Enfin, toujours sur la question du positionnement politique, en lien avec les problématiques d’enseignement des questions controversées, des recherches indiquent que la quête d’une “neutralité exclusive” est une chimère impossible à tenir. Vouloir afficher une prétendue “neutralité” sur des questions socioscientifiques controversées est donc en soi anti-scientifique. Notons par ailleurs que les diverses recherches citées dans ce paragraphe s’appuient toutes sur des contenus d’épistémologie et de sociologie des sciences récents, ce qui pose question sur la maîtrise ou la teneur des contenus de “philo des sciences” qu’Acermendax prétend vulgariser dans son billet.

Par ailleurs, sans même parler de la “Loi de Brandolini” bien connue dans la communauté sceptique, les recherches en didactique (notamment en didactique des sciences et des mathématiques) indiquent qu’il serait préférable de produire et diffuser du contenu déjà correct d’un point de vue scientifique, didactisé suite à une réflexion en amont de la diffusion, plutôt que de constamment laisser à d’autres le devoir de réagir et corriger des contenus erronés d’un point de vue scientifique, en ce que cela diffuse des conceptions erronées quant aux objets de savoir en jeu. Ainsi, diffuser des contenus véhiculant (à notre corps défendant) des conceptions erronées, tant du point de vue des représentations épistémologiques, de la méthode, et du contenu, est, au sens strict, nuisible pour les apprentissages ultérieurs de contenus plus avancés. S’il ne s’agit évidemment pas d’arrêter de produire des contenus sceptiques, il serait en revanche question d’accorder tant leur démarche que leur contenu à la littérature scientifique sur les sujets concernés, sous peine de faire partie du problème que l’on cherche à combattre. Pire, on peut supposer que les conceptions erronées, si elles sont véhiculées par des personnalités “sceptiques”, sous couvert de “vulgarisation”, seront d’autant plus résistantes à la réfutation par la suite. Il s’agirait ainsi de prendre en compte les recherches scientifiques en didactique, sans évacuer des critiques pourtant fondées scientifiquement d’un dédaigneux revers de main.

En outre, lorsqu’on a la prétention de vulgariser, au lieu de développer des contenus non-scientifiques (par exemple la Cible de Graham, popularisée par le Chat Sceptique, qui n’est, rappelons-le, pas un contenu scientifique), ou des contenus produits par d’autres vulgarisateurs (comme cette vidéo de MrSam? qui ne cite que d’autres vidéos YouTube), il serait préférable de chercher des bases scientifiques à vulgariser en sourçant les vidéos et les affirmations qui sont faites par des sources primaires, en les confrontant à la littérature scientifique sur la question. On peut notamment évoquer, parmi d’autres, le traitement (très hâtif) qui est fait de l’entretien épistémique, de la hiérarchie des preuves (dépassée, et souvent employée hors de son domaine de validité), l’évocation de “la méthode scientifique” au singulier (particulièrement problématique d’un point de vue épistémologique), ou l’opposition dichotomique entre croyances et connaissances (dépassée depuis longtemps en philosophie des sciences). Pas plus que les travaux sur l’argumentation ne se sont arrêtés à Schopenhauer, la philosophie des sciences ne s’est arrêtée à  Popper.

La démarche qui est la nôtre est de se baser sur des contenus scientifiques robustes, pour toutes les disciplines académiques. Non, nous n’estimons pas comme semble le croire Acermendax “qu’on ne fait rien de bon quand on a une approche différente de la [nôtre]”, nous attendons seulement que les contenus produits par les sceptiques soient sourcés et, a minima, en accord avec la littérature scientifique, puisque c’est ce qui est explicitement revendiqué par Acermendax comme par d’autres.

Retour au point de départ : une analyse rhétorique de l’article d’Acermendax

Nos positions critiques étant rappelées, nous pouvons rapidement revenir sur le billet de Mendax lui même, et, tant qu’à faire, produire une petite analyse de sa rhétorique. Mendax a beau jeu de promouvoir l’esprit critique, mais ce billet cumule superbement les torts d’une rhétorique tordue. En l’occurrence, et puisqu’il aime la chasse aux “sophismes”, faisons-lui une concession, pour cette fois, et voyons si dans son texte le gibier est abondant :

  • Répondre aux “sceptiques des sceptiques” sans reprendre nommément aucune critique spécifique qu’on aurait effectuée permet d’enchainer les hommes de paille. C’est certainement en partie lié à son incompréhension de nos critiques, mais une bonne pratique serait de commencer à repartir des écrits et preuves (par ex. Zet-Ethique – Métacritique met des captures et liens vers les propos critiqués dans les articles – cela a également été fait dans le présent billet) plutôt que de ce qu’on a condensé vaguement dans sa tête et cru comprendre, pour éviter ce travers. Par exemple, lorsqu’il dit “il y a dans la posture critique des sceptiques-sur-les-sceptiques une injonction dérangeante et agonistique qui exige que les individus acceptent d’être rattachés à une étiquette politique pour avoir le droit de s’exprimer”, c’est vraiment un homme de paille (certes, probablement involontaire, ici), comme nous l’avons déjà expliqué ci-avant.
  • Amalgamer les critiques. Lorsqu’il écrit “La critique vient de personnes qui semblent avoir de réelles compétences, notamment en sciences sociales. Ce sont des militants en premier lieu motivés par leurs idées politiques, notamment anticapitalistes.”, il amalgame des personnes ayant contribué à la présente réponse qui sont effectivement issues des SHS mais formulent des critiques sur le fond scientifique de ses productions seulement, et d’autres qui produisent des critiques essentiellement politiques. Cela permet de faire un très commode déshonneur par association (assez discret, car capitalisant sur un préjugé de son audience, ce qui permet de ne pas à avoir le formuler explicitement), puisque ceux qui portent une critique ouvertement militante et politique souffrent d’un discrédit de la part d’une frange des sceptiques. Cela permet également de mettre sous le tapis les critiques qui portent sur le fond scientifique, rappelées plus haut (en résumé, une ignorance voire une déformation des travaux en SHS), et de les balayer au nom d’un simple “désaccord d’opinion”.
  • Lorsqu’il rappelle, parlant de lui et ses collaborateurs, que “les fachos du net nous considèrent comme des gauchistes invétérés, certains militants gauchistes nous voient comme hyper compatibles avec le fascisme” (c’est un argument qu’il aime beaucoup, celui-ci; il le sort très souvent), indiquant implicitement que c’est parce qu’il doit probablement tenir une position…  de juste milieu (or, le juste milieu est un paralogisme). La phrase suivante : “mais une bonne majorité des gens ne cherchent simplement pas à identifier notre opinion politique quand nous produisons une vidéo sur la chloroquine, les pyramides, les dérives sectaires ou la philo des sciences. Ils évaluent nos contenus selon d’autres critères ; ils ont bien raison.” ne sert en fait qu’à enfoncer le clou… On pourrait paraphraser par “notre position n’est pas si partisane, la preuve, elle ne dérange pas la plupart des gens [NB ad populum ici, paf], si on exclut la minorité partisane”. On voit qu’il a beau jeu de par ailleurs préciser qu’il sait qu’il n’est pas neutre, avec une affirmation pareille : l’implicite est que ses positions le sont bien assez pour les gens “raisonnables”.
  • Lorsqu’il écrit “ça ne change rien à ma manière de leur expliquer ce qu’est un biais cognitif, une méta-analyse ou un raisonnement circulaire” en parlant du fait que ses idées politiques n’ont pas toujours un effet sur son contenu, il se prête à un biais de cadrage, puisqu’il occulte tous les sujets qu’il traite et qui sont directement politiques6. On lui accordera que n’ayant pas compris le sens de l’expression “tout est politique”, sa réponse ne pouvait que tomber à coté, mais nous ne passerons pas sur le fait qu’en pratique, il traite bel et bien de sujets politiques en ignorant les enjeux et en croyant que “se limiter aux faits” suffit à les traiter correctement (cela est d’ailleurs exprimé totalement explicitement dans cet extrait).  En pratique, rien que la sélection des faits auxquels on choisit de se limiter (car on ne peut pas tout traiter) n’est pas neutre.
  • Il se livre à un double standard quand il dit “ceux qui nous toisent du haut de leurs convictions en estimant qu’on ne fait rien de bon quand on a une approche différente de la leur ne peuvent pas espérer sérieusement qu’on leur accorde du temps et de l’énergie.”7 puisque lorsqu’il passe son temps à débunker des “croyances”, il fait exactement cela avec les “tenants” : toiser du haut de ses convictions en estimant qu’on ne fait pas grand chose de bon quand on a une approche différente de la sienne (autrement dit, pas scientifique), tout en espérant que ces tenants accordent du temps et de l’énergie à ses productions. Nous avons conscience que nos critiques peuvent être mal prises, et que notre ton puisse avoir un goût de “donneur·se·s de leçons”. Cependant, il n’y a pas vraiment de bonne manière de faire une critique d’un travail sans donner l’impression de donner des leçons. C’est le jeu du scepticisme, et qui s’en réclame devrait être prêt·e à en recevoir, des leçons, aussi désagréable que cela puisse être. Il y a malgré tout lieu de souligner que certain·e·s adeptes de l’esprit critique semblent trouver déplaisant de le voir appliqué à elleux-mêmes – malgré, on les a bien vues, les pétitions de principes qui expriment que bien sûr, on tombe soi-même dans les erreurs qu’on reproche aux autres et qu’il faut aussi faire un travail sur soi-même. En dépit de ces pétitions de principes, on attend vraiment de voir cette “capacité à se remettre en question” dans les actes. Cette incohérence mériterait sans doute quelque introspection.
  • Il se prête enfin à une dernière pétition de principe quand il dit “Le respect que j’ai pour leur démarche, ils ne l’ont pas pour la mienne.”. Il a pour principe de respecter notre travail, c’est bien beau8. Mais quand on voit l’enchaînement des stratégies rhétoriques ci-avant, cela se traduit bien mal dans les actes.
Bon ben on rentre au camp,
la chasse a été bonne.

Mendax conclut par “Désormais, sur les réseaux sociaux, les notifications sont tellement envahissantes que le bouton bloquer est devenu un outil nécessaire. Je ne rechigne plus à en faire usage”. Il est utile de savoir que certain·e·s d’entre nous ont porté des critiques étayées et polies de longue date, sur la page Facebook de la TeB, de l’ASTEC, ou dans les commentaires du blog la Menace Théoriste, sans que ces critiques n’obtiennent jamais de réponses ou ne soient prises en compte. Parfois, des réponses étayées dans un sous fil étaient même ignorées quand les attaques non étayées figurant juste avant ou juste après, elles, recevaient des réponses. C’est un travers classique que l’on trouve dans les sphères sceptiques : la chasse aux erreurs conduit à sauter sur les mauvais arguments, et à ignorer les bons. Ainsi, c’est bien beau de prétendre ne vouloir répondre que lorsque les commentaires sont travaillés, encore faudrait-il commencer par le faire9.

En guise de conclusion: et maintenant?

Nous n’avons pas beaucoup d’espoir sur la possibilité que Mendax lise ce billet attentivement. S’il nous lisait vraiment lorsqu’on argumente, nous n’aurions pas affaire à autant d’hommes de paille à notre sujet. S’il prenait vraiment en compte les critiques, nous n’aurions même pas eu besoin de rappeler au long de ce texte tout ce qui nous semble problématique dans sa démarche. Nous espérons tout de même que ce billet soit l’opportunité de mettre sur la table ces incompréhensions récurrentes, et de voir nos critiques à un moment prises au sérieux par ceux qui ne le font pas encore.

Rédacteur·ice·s : annoyinganoia, Bunker D, Ce N’est Qu’une Théorie, Faust, Gabriel Pallarès (DrBaratin), Gaël Violet, Germain Clavier,  Le Patient Zéro, Lucie Tréto, Omar El Hamoui (Le Malin Génie), Vinteuil, et quelques contributeurs anonymes du collectif Zet-Ethique – Métacritique.

Signataires solidaires : Antoine Pyra, Dorian Chandelier, Kumokun, Patchwork, Ricardo Davalos, Tankietfield, Émeric Tourniaire

  1. Thomas C. Durand ayant modifié son article suite à la publication de celui-ci, afin que vous disposiez du contexte dans lequel le nôtre a été publié, nous avons remplacé le lien par celui de l’archive de l’article original. Les différences entre les deux versions sont soulignées ici.
  2. Cette attitude d’attaquer sans nommer est au reste, souvent traité comme un badge de fierté dans le milieu sceptique (et ce n’est certes pas exactement le cas ici, mais le fait d’attaquer un groupe vague et sans désigner personne aboutit au même effet sur le plan pratique). Il est souvent justifié par un slogan qui lui-même n’est jamais argumenté bien loin: “il faut juger/attaquer les idées et pas les gens”. Or, un slogan en lui-même, quand bien même serait-il répété inlassablement, est une raison bien faible pour ne pas se poser la question des implications de cette attitude (la seule justification extérieure qui soit jamais invoquée, la peur du paralogisme de l’ad hominem, est basée sur une incompréhension de ce qu’est ledit paralogisme, et ne change rien à notre argumentaire, puisque cette mauvaise compréhension est basée sur un postulat commun, qui est justement ce que nous critiquons ici: la possibilité de critiquer les idées indépendamment d’une critique de qui les défend). Les idées en elles-mêmes ne font rien si elles ne sont pas défendues, et la place qu’occupent les gens qui les défendent conditionne évidemment la manière dont une idée se traduit dans l’action. Donner ce style de primeur aux idées est la définition la plus stricte qu’on puisse donner à l’idéalisme, et ce n’est pas un petit problème dans un milieu qui se pique de “matérialisme”. De fait, évacuer le plan personnel, c’est traiter des idées en masquant les enjeux de pouvoir qu’elles traduisent. Là-dessus, nous vous renvoyons à cet excellent thread de Joao Gabriel (l’auteur du Blog de Joao) qui parle de cette question dans le cadre de cette attitude au sein de la gauche politique, mais dont un sceptique pourrait lui-même tirer profit.  On remarquera par ailleurs qu’il n’est pas si problématique de ne pas attaquer les idées indépendamment des gens qui les incarnent : si des idées sont peu problématiques, alors l’attaque n’est pas nécessaire. Si des idées sont très problématiques, alors il importe de savoir à quoi s’en tenir avec les personnes qui les défendent – en plus de ce que nous disions au-dessus, sur le fait qu’être au clair sur qui défend ces idées est important pour savoir quelle puissance effective elles peuvent avoir dans la société.
  3. Notez que la question héliocentrisme vs géocentrisme était par contre très politique à l’époque de Galilée. L’Héliocentrisme était un modèle en vogue parmi les astronomes et dont les religieux n’avaient pas grand chose à faire jusqu’à ce que Galilée l’amène dans le débat public (sans preuves solides, ou alors peu convaincantes) dans un contexte de contre-réforme (là où la plupart de ses soutiens lui disaient de ne pas le faire). On pourrait aussi bien arguer que Galilée a en fait été relativement contre-productif, en amenant ces thèses dans un terrain que les aléas de l’histoire avait rendu relativement hostile (c’est la compréhension qu’en avaient beaucoup d’astronomes de l’époque) ou qu’il a précipité les choses, dans le bon sens, hâtant un processus qui aurait traîné en longueur (c’est ce que notre pouvoir rétrodictif nous permet de penser maintenant). C’est ce qui en fait un bon exemple des interactions entre la production scientifique et le reste de la société : la neutralité ou non-neutralité découle notamment de la manière dont la présentation des faits peut interférer avec des enjeux de société
  4. Devons-nous expliquer pourquoi on ne juge pas de la même manière la pertinence d’une technique quand on privilégie, par exemple, la question de la productivité ou celle, très différente, de l’autonomie qu’elle permet ?
  5. C’est en outre un choix curieux, parce que rares ont été les occurrences où ce vieux slogan a été invoqué dans des échanges critiques à Acermendax. Du moins, serait-il curieux, s’il n’était pas utile d’un point de vue rhétorique : comme c’est un slogan et donc la forme très ramassée d’une thèse, il peut choisir d’ignorer, tant sa forme développée, que l’argumentaire qui la soutenait. En bref, il est autrement plus aisé de faire passer un homme de paille pour légitime devant un public mal informé (et le public qu’Acermendax a cultivé pendant toutes ces années est mal informé, quand il l’est, sur ce genre de questions) quand on se contente de reprendre la forme d’un slogan : on n’invente rien, le slogan existe ; on se contente, ahlala quelle distraction, d’en soustraire son sens. C’est aussi une occasion ratée de répondre à de vraies critiques par l’entremise de ce slogan, car si, à nouveau, ce n’est pas un slogan qui a été beaucoup mobilisé dans la critique tant d’Acermendax en particulier que dans celle du milieu en général, il s’applique aussi très bien à la distinction artificielle – et conservatrice – entre un problème politique et un problème technologique. Mais évidemment, pour cela, il eût fallu le prendre au sérieux, au lieu de le réduire à une caricature narquoise.
  6. En passant d’ailleurs sur le fait que si, justement : son refus de prendre en compte le caractère contextuel des “biais”, par exemple, et donc leur dimension socio-politique, l’empêche de “leur expliquer” correctement ce concept. Là encore, on rentre dans une critique proprement scientifique: dans la littérature scientifique, les “biais cognitifs” correspondent à des emplois erronés d’heuristiques fonctionnant très bien la plupart du temps, et seule une approche tenant compte du contexte permet de comprendre quand, comment, et pourquoi elles échouent dans certains contextes.
  7. Le double standard n’est du reste pas la seule chose à laquelle il se livre ici. Pour toiser de haut, il faut encore être dans une position de dominance, et l’assise que lui donne sa position de plus connu des vulgarisateur·trice·s sceptiques ne se compare pas à notre propre situation.
  8. Nous sommes d’ailleurs ravi·e·s de l’apprendre; il était difficile de le deviner tant la seule réponse qu’il ait jamais apportée à quelque critique que ce soit, sur quelque ton que ce soit, a toujours été le mépris.
  9. Pour insister : nous le savons, que vous admettez ne pas être parfait·e·s et que ça n’est pas une raison pour pas promouvoir du mieux. C’est un argument valide, on peut produire sans que ce soit parfait. Le problème ce ne sont pas les erreurs, mais vraiment le fait de limiter la “remise en question” à des pétitions de principe. Les actes qu’on veut voir : cesser d’abuser de rhétorique ; d’accuser “les autres” de présenter le débat comme une opposition manichéenne et stérile entre gentils et méchants et, par là-même, reconduire l’opposition fustigée en la renversant ; de s’aventurer hors de son champ de compétence ; ne pas définir les termes du débat, quand ce n’est pas carrément choisir les définitions qui arrangent ; esquiver les argumentations étayées qu’on oppose ; ignorer la portée de son propre discours ; être en excès de confiance… Il est désolant de découvrir, chez celles et ceux qui clament militer pour l’esprit critique, d’immenses lacunes philosophiques et scientifiques. Où sont les fondements théoriques qui soutiennent toutes ces prises de paroles sur des questions sociales ? Croit-on vraiment qu’une démarche empiriste suffise à structurer rigoureusement toutes les formes de jugement et de pensée ? Est-on si aveuglé·e par le fantasme de cette Méthode Scientifique imaginaire que l’on finit par s’autoriser à produire tout un tas de discours sur l’être humain ? Que l’on se croit capable de penser hors de tout système de valeurs (conscient et inconscient) ? Comment peut-on faire preuve d’une telle naïveté quand on ose prétendre éduquer les gens ? Il va falloir se former sérieusement soi-même.