Des dangers de la naïveté politique et sociale

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À diverses occasions, des sceptiques se sont interrogés sur les rapports entre politique et zététique, avec un bonheur inégal. S’il semble désormais assez communément admis que la zététique, dès lors qu’elle sort de la pratique individuelle pour être promue publiquement, relève d’une démarche politique, voire militante, reste à déterminer de quelle politique il s’agit. D’autant plus que des zététiciens se réclament de leur discipline pour promouvoir, ou s’opposer à, divers choix de société (ce qui peut être cohérent avec la démarche sceptique, comme le souligne cette conférence, mais d’autant plus politique). Nombre d’observateurs de la société soulignent que la dépolitisation du débat public de ces 30 dernières années a eu de nombreux effets délétères. Au delà, les effets de cette dépolitisation se font sentir jusque dans la sphère sceptique, qui a naïvement adopté sans sourciller un certain nombre de principes qui méritent d’être examinés avec un regard critique. D’aucuns parmi les sceptiques s’étonnent de constater que leur communauté a une réputation droitière en dépit du fait qu’ils pensent qu’elle est plutôt située à gauche, voilà qui, nous l’espérons, leur donnera peut-être matière à réflexion.

Une ignorance coupable de l’histoire des idées

Pour se prémunir de tout sophisme génétique, la sphère sceptique admet généralement comme principe que les arguments doivent être examinés en eux-mêmes, en ne tenant aucun compte de la personne ou de l’organisation qui les émettent. Ce faisant, elle a jeté le bébé avec l’eau du bain et a largement fait les affaires de l’extrême droite, dont les arguments sont devenus recevables par principe, ce qui a contribué à les légitimer publiquement. Assez ironiquement, c’est précisément l’ignorance du contexte, qu’elle soit volontaire ou non, qui permet aux chasseurs invétérés de sophismes d’en trouver là où il n’y en a aucun (lire Fauxphismes : une introduction).

Pour autant, les sceptiques savent très bien tenir compte du contexte d’émission d’un argument lorsque celui-ci touche à leurs priorités : ainsi, en dépit de ces scrupules, on ne manquera jamais de sceptiques qui disqualifient de prime abord un article pour peu que celui-ci ait été publié par Lumière sur Gaia (ex Stop Mensonges), Mouton Lucide, ou encore ReOpen 9/11. C’est sans doute là où les sceptiques savent mieux faire preuve de conscience politique et voir en quoi cette approche ne relève pas du sophisme génétique. Bien au contraire d’un raisonnement fallacieux, il est raisonnable et politiquement utile de disqualifier publiquement un site qui s’est plus illustré par des affirmations délétères, voire mensongères, que par quoi que ce soit de pertinent. À l’inverse, ne pas le faire revient à légitimer non seulement l’argument, mais également des adversaires politiques, en les laissant dicter les termes du débat et faire avancer leur agenda politique au détriment du nôtre. Dans ces cas, les sceptiques sont bien conscients qu’accorder le bénéfice du doute à de la malhonnêteté notoire, c’est faire preuve de naïveté coupable.

En dépit de cela, on a opéré à une distinction abusive des arguments et discours d’avec leur contexte d’émission dans le but affiché d’éviter d’en biaiser la réception (par exemple lorsqu’on souligne que le site Quillette défend un agenda d’extrême droite). Or l’amputation d’une information de son contexte n’est pas moins biaisée en soi, son occultation relève du biais de cadrage, voire de l’obscurantisme. Ironiquement, cela procède de la dépolitisation et cela y participe, versant dans une forme de relativisme où chaque parole en vaut une autre sans distinction. Les sceptiques savent pourtant qu’il est important de connaître la compétence d’un expert revendiqué sur un sujet pour ne pas sombrer dans l’appel à l’autorité, par exemple. Le contexte d’émission d’un discours donne des informations supplémentaires qui peuvent être cruciales sur son sens et son propos, dont il est souvent nécessaire de tenir compte, à plus forte raison pour l’analyse critique. Au delà, certains mots sont connotés par l’histoire et les contextes de leurs usages, y compris idéologiquement, ce dont il y a lieu de tenir compte pour situer l’affiliation d’un propos (par exemple, « ensauvagement » relève du dogwhistle raciste en référant à l’histoire coloniale du pays et de sa figure du « sauvage » qu’il fallait prétendument « civiliser »).

Mais le relativisme dépolitisant ne s’arrête pas là. Ne pas tenir compte du contexte permet très facilement de sombrer dans de fausses équivalences à grand coup de « toutes choses égales par ailleurs » alors précisément que les contextes en question sont incommensurables entre eux. C’est typiquement le cas sur les inégalités sociales, comme par exemple le concept de « racisme anti blanc » brandi par l’extrême droite, qui occulte le rapport de domination sociale inhérent au racisme, et donc réduit ce dernier à sa portion congrue. Le problème est sans doute plus manifeste sur le concept de « cisphobie » qui n’est ni plus ni moins absurde : un groupe social ne peut être opprimé que si un autre groupe le domine socialement en tant que tel, ce qui n’est le cas ni des personnes blanches ni des personnes cisgenres. C’est là une illustration de la grille de lecture individualiste (elle même située idéologiquement à droite) qui résume à des conflits interpersonnels des discriminations dont on ne peut prendre la mesure qu’à l’échelle des groupes sociaux, et qui donc dénature profondément ces dernières. L’atomisation du social est en elle-même dépolitisante, en cela qu’elle dissimule des rapports de pouvoir entre groupes sociaux dont il faut tenir compte, tant dans l’analyse que dans l’action politique : la société ne se résume pas à une somme d’individus disparates, et les groupes sociaux sont en eux-mêmes sources de conflits d’intérêts. Il faut donc les prendre en considération pour en comprendre les enjeux, et ce d’autant plus que ce sont les rapports sociaux qui déterminent les événements.

C’est cette fausse équivalence entre des contextes sociaux bien différents qui permet aux Statu Quo Warriors de verser dans le whataboutisme le plus navrant. Ce qui est précisément l’usage qu’en fait l’extrême droite, répondant « racisme anti blanc » dès lors qu’on parle du racisme pour mieux qu’on n’en parle plus.

Pragmatiquement, une analyse critique d’un propos ou acte ne peut pas reposer sur les intentions de ses auteurs, et doit reposer sur son impact politique

Cette abstraction du contexte permet également d’exiger un abus du principe de charité. Il s’agit de partir du principe qu’un propos polémique n’a été tenu que sur la base de pieuses intentions, ce qui est une forme de procès d’intention « inversé ». Un propos ne se situe pas idéologiquement à l’aune des intentions de celui qui le tient, mais bien par ses filiations dans le contexte de l’histoire des idées.

Il s’agit de ne tenir compte que de ce que la personne a voulu dire, au détriment de ce qu’elle a effectivement dit. Or en la matière, les intentions ont bien moins de pertinence que les effets produits, notamment par le contexte. Faire du tort en pensant bien faire n’en devient pas magiquement une bonne action. Et les bonnes intentions sont elles-mêmes démenties, d’une part par le manque de considération inhérent au fait de ne pas avoir suffisamment explicité le propos, et pire par le rejet de la faute sur les personnes qu’on aura blessées. Si on s’est trompé sur le sens d’un propos, ça n’est pas nécessairement un problème de capacité de compréhension de l’interlocuteur : les malentendus se font toujours à deux, et pour qu’il y ait un trompé, il faut un trompeur. Le fait que la charité soit requise pour comprendre un propos est en soi un problème, en cela que ça escamote les responsabilités qui vont de pair avec la prise de parole publique.

Il est important là encore de tenir compte du rapport de domination sociale qui joue de bout en bout : les protestations sont d’autant plus volontiers disqualifiées qu’elles proviennent de minorités sociales, et la remise en question sera d’autant moins accessible aux dominants sociaux.

Le racisme ça n’est pas juste une haine simpliste. C’est, le plus souvent, une large sympathie envers certains, et le plus large scepticisme envers d’autres.

Ta-Nehisi Coates

On a d’ailleurs assisté à une forme d’aboutissement de cette logique absurde avec Astronogeek, qui illustre éminemment bien l’ignorance politique que nous déplorons ici, puisqu’il se dit « anarchiste », ce qui est apparemment très tendance, et qu’il se dit néanmoins favorable au « despotisme bienveillant » et admiratif de l’efficacité de l’autoritarisme chinois… Au cours d’un thread sur Twitter, il a tenu des propos outranciers et intentionnellement parcellaires pour « trigger les SJW », en pensant démontrer que les personnes qui ont protesté s’étaient trop promptement et inconsidérément prononcées sans connaître les secrets de son âme, considérant qu’être outragé par des propos volontairement outrageants était nécessairement illégitime au prétexte de ses intentions, comme s’il n’avait aucune responsabilité dans la façon dont il s’est exprimé. En somme : non-télépathes s’abstenir, et disparition de toute responsabilité politique dans les propos tenus publiquement. Il est donné à n’importe qui de se prévaloir de nobles intentions, qui ont d’autant moins de pertinence qu’un tiers ne peut guère statuer dessus de toute façon.

On a vu la même forme de naïveté de la part de certaines figures du scepticisme, absolvant de tout soupçon de racisme toute personne se défendant d’en être animé, au même prétexte de leurs pieuses intentions (intentions qui relèvent de l’hypothèse irréfutable, contrairement aux effets produits, c’est dire l’ironie de la chose). Nos intentions n’engagent que nous, et si elles ne servent qu’à nous absoudre de tout et non à nous tenir à certaines exigences, elles ne nous engagent manifestement pas à grand chose. Puisqu’il faut le souligner : l’extrême droite a toujours nié être d’extrême-droite, une part infinitésimale de ceux qui ont été condamnés pour appel à la haine admet être raciste, sexiste ou homophobe : Le Pen, Zemmour et les promoteurs de la manif pour tous le nieront jusqu’à leur dernier souffle, d’ailleurs, ils ont un ami noir, et autres formes de tokénisme. À ce compte là, le nazisme lui-même se réclamait du socialisme, en dépit du fait que l’éradication des syndicats fut une de ses premières mesures, et feue l’Allemagne de l’Est était censément une « république démocratique ». Selon ce critère, il n’y a guère que les candidats au suicide politique, ou les électrons libres cherchant à déplacer la fenêtre d’Overton qui revendiqueront de tels anathèmes et seront dignes du critère naïf.

Suivant ces considérations, le racisme n’existe donc pour ainsi dire pas, du moins d’après des blancs. Et c’est bien là où ceux qui attendent une revendication de racisme sont ignorants de ce que sont les oppressions systémiques : celles ci ont justement la caractéristique de se dispenser de toute intention de nuire (ce qui les disqualifie également comme théories du complot). Nulle intention de nuire également, par définition, dans le racisme et le sexisme bienveillants, qui ne sont pas moins du racisme et du sexisme pour autant. Le paternalisme est animé tant par de la bienveillance que du mépris. D’autant qu’entre les principes auxquels on prétend ou croit adhérer et ceux qu’on prend sur soi de défendre activement, il peut se trouver de fortes contradictions (raison pour laquelle les tests tels que le « political compass » sont non seulement non scientifiques et assez peu éclairants sur un positionnement idéologique, mais en outre relèvent d’une vision libérale de la politique).

C’est ce qui fait que nombre d’antiféministes passent leur temps à dire qu’ils sont d’accord avec les idées féministes pour lesquelles ils ne manquent pas d’éloges, tout en s’opposant fermement à toute tentative de les mettre en œuvre à grand renfort d’admonestations paternalistes du type « vous desservez votre cause ». Il est donné à n’importe qui d’être d’accord avec un principe tant qu’on pose en préalable de ne jamais l’appliquer, ce qui donne la mesure de l’assentiment en question (on peut faire la même observation sur nombre de lois qui ne sont pas effectives)… On peut évoquer également la ligue du LOL, dont certains membres se revendiquaient féministes à la scène (et qui le sont donc pour quiconque a la naïveté de les croire sur parole), tout en harcelant des femmes à la ville (ce qui fait d’eux des misogynes lorsqu’on se réfère aux actes).

Si les sceptiques ont conscience de l’importance du contexte d’énonciation pour le 11 septembre ou l’homéopathie, mais pas pour les questions de race, de genre, ou d’autres questions sociales, c’est bien du fait d’une naïveté politique.

Les gens ne sont pas racistes, sexistes ou LGBTphobes parce qu’ils sont foncièrement mauvais, mais parce qu’ils ont hérité ces représentations de leurs rapports sociaux : en constatant que selon nos appartenances, nous sommes plus ou moins bien traités socialement, nous en inférons des représentations sur la valeur sociale de ces groupes. En partant du principe que les blancs s’en sortent mieux que les personnes racisées parce qu’elles ont plus de mérite, on en conclut facilement, par le truchement d’un raisonnement circulaire, que les personnes racisées ont moins de mérite que les blancs (lire la méritocratie, une croyance tenace). Selon le matérialisme dialectique, ce sont les rapports sociaux qui forgent les idées, raison pour laquelle il est également naïf de croire qu’on peut convaincre n’importe qui de n’importe quoi sur le « libre marché des idées » pour peu que les arguments soient assez probants.

Mais dès lors qu’il s’agit de situer politiquement un argumentaire, et tout particulièrement lorsque ça concerne l’extrême droite, ces scrupules se font bien moins sentir, voire, il se trouve des sceptiques pour crier au sophisme génétique, ou à l’ad personam, dès lors qu’on prétend situer idéologiquement celui-ci (on l’a d’ailleurs constaté en réaction à plusieurs de nos articles qui s’employaient justement à expliciter le contexte d’émission de certains arguments). Pire encore, d’aucuns crient au « point Godwin » dès l’instant où il est question d’extrême droite. Rappelons que la loi de Godwin ne conteste nullement la légitimité de situer politiquement un propos d’extrême droite. Ce réflexe fait d’ailleurs bien les affaires de l’extrême droite…

par l’auteur de la loi en personne

On est là dans un aveuglement politique indéniable, si ce n’est coupable. Or situer politiquement un argumentaire ne revient pas en soi à le disqualifier, mais à apporter un élément d’information pertinent pour l’analyser en pleine connaissance de cause le cas échéant : savoir d’où s’exprime une personne et les idées qu’elle défend par ailleurs peut apporter un éclairage pertinent sur son propos. Refuser de tenir compte de ces éléments d’information et des enjeux qui vont de pair, et revendiquer une forme « d’impartialité » (illusoire qui plus est, mais là aussi j’y reviendrai plus bas) sur le plan politique, relève de l’obscurantisme.

Le sophisme génétique revient a dire « cet argument est faux parce qu’il a été avancé par l’extrême droite ». Or faire preuve de conscience politique n’est pas de cet ordre là, mais consiste au contraire à dire « je refuse de légitimer l’extrême droite en la laissant poser les termes du débat ». Car c’est là aussi un grand impensé du scepticisme : tout questionnement, si scientifique soit-il, repose sur une pétition de principe, à savoir que celui-ci est légitime. Or toutes les questions ne sont pas légitimes, toutes les questions ne se valent pas (relativisme politique là encore), et les traiter comme telles ouvre grand la porte à des agendas politiques dont les sceptiques peuvent se faire les idiots utiles plus ou moins malgré eux.

Les pétitions de principe invisibles

⚠️ Avertissement de contenu : pédophilie, homophobie

Un exemple assez éloquent de cet aveuglement s’illustre dans cette vidéo du Chat Sceptique sur feue son ancienne chaîne YouTube, où il fait preuve d’une double naïveté sidérante. Tout d’abord, en traitant la question « les homosexuels sont-ils tous pédophiles, ou le sont-ils plus que les hétérosexuels ? » (!) sans la moindre distance critique, ni remise en question de ses aprioris homophobes, ce qui la légitime en soi comme une question qu’on a de bonnes raisons de se poser, au même titre que n’importe quelle autre, et ce alors même qu’il a déclaré faire partie de la communauté LGBT, et d’autre part en considérant qu’il suffit de poser publiquement la question à deux homosexuels pour y répondre définitivement. Ceux qui pensent que les homosexuels sont toujours, ou plus souvent, pédophiles que les hétérosexuels n’en sortiront pas convaincus (qui peut imaginer qu’un pédophile pourrait commettre un tel suicide social ?!), en revanche ils verront leur apriori homophobe légitimé en soi. Si on se pose la question, ça n’est sur la base d’aucun élément factuel, mais uniquement sur celle d’un apriori sans fondement, et il y a lieu de le souligner pour montrer en quoi la question n’est pas pertinente, ce qui devrait suffire en soi à y répondre, outre que chercher à y répondre c’est accepter l’inversion de la charge de la preuve : c’est à ceux qui le pensent qu’il appartient d’en faire la démonstration. C’est sur cette même naïveté que s’appuient les autoproclamés « race realists » pour exiger qu’on accorde un examen à leurs hypothèses racistes, y compris en se revendiquant du rationalisme ou de la science, en se prévalant que toute question, si absurde soit-elle, mérite d’être considérée loyalement par quiconque se revendique d’une approche scientifique.

Non pas qu’il faille répugner à apporter des contre-arguments à ces stéréotypes ni leur laisser libre cours, mais il y a lieu de s’interroger sur le contexte dans lequel on le fait, et sur la façon dont on participe à valider ces questions si on ne souligne même pas les aprioris implicites sur lesquels elles reposent. Par exemple, « l’homosexualité est elle biologique ? » ne peut pas être bien traité si on ne remet pas en cause l’implicite de ce que signifie « être biologique » (à savoir pas grand chose, lire Inné et acquis, déterminisme et politique)

D’autant qu’il suffit de transformer une affirmation en question, ce qui a le mérite de mettre une idée en débat sans jamais s’être mis en situation de devoir l’étayer ni la justifier, pour que celle-ci puisse revendiquer un examen en inversant la charge de la preuve comme si de rien n’était. Pourtant, les adeptes de rhétorique sont familiers avec le concept de question tendancieuse et de pétition de principe. Ajoutons au passage que le principe de mettre en débat des éléments amplement établis scientifiquement, que ce soit la théorie de l’évolution ou le racisme systémique, sous couvert d’interrogation faussement naïve est une méthode malhonnête déjà évoquée ici, le sealioning, qui procède de la désinformation (lire dérives de l’entretien épistémique). Or, accorder une telle légitimité à ce type d’interrogation, sans même souligner les aprioris qu’il véhicule, ça a des conséquences politiques et sociales, et c’est une des raisons qui font que toutes les disciplines scientifiques sont censées se soumettre à des principes éthiques et à la déontologie.

« Facts don’t care about your feelings », ou le rejet de la déontologie

On a vu cette phrase répétée à l’envi au sein de la communauté sceptique francophone, mais, au risque de voir le sophisme génétique à nouveau brandi inconsidérément, il y a lieu de souligner que celle-ci a été promue à l’origine par Ben Shapiro, figure de l’Alt-Right américaine, et que ça n’est pas un hasard. L’extrême droite s’est employée à disqualifier toute notion d’éthique (et pour cause) en s’ingéniant à opposer faits et émotions, comme si privilégier certains faits au détriment d’autres, y compris en ne tenant pas compte du contexte comme on l’a déjà vu, était « neutre », comme si l’investigation scientifique était animée d’une froide et cruelle indifférence, comme si les émotions étaient nécessairement illégitimes ou mauvaises conseillères, et comme si l’éthique (qui se préoccupe justement du bien-être des individus) était une forme d’obscurantisme. Or l’empathie peut être à la fois un excellent moteur, non seulement pour le respect de l’éthique, mais également pour l’investigation scientifique, en tout état de cause bien plus que l’indifférence qui devrait aller de pair avec la prétendue neutralité. Les émotions ne sont pas moins des faits dont il serait ici question de ne pas tenir compte…

Cette phrase affirme que toute investigation, pour peu qu’elle se revendique de la science, est nécessairement légitime, quelles qu’en soient les conséquences, et que toute contestation réclamant le respect des individus est nécessairement obscurantiste. Elle contient une pétition de principe et un faux dilemme : que les connaissances s’opposent à l’éthique, et qu’il faut choisir entre les deux. Les sceptiques savent pourtant que prétendre à une quelconque scientificité ne suffit pas pour les revendications « quantiques » de diverses mouvances ésotériques. Mais ils tombent dans le piège de cette prétention lorsqu’elle vient de Shapiro ou Peterson, parce que comme on l’a démontré plus haut, ils se privent du contexte d’énonciation lorsque les questions sont politiques (au prétexte qu’il ne faudrait pas laisser les idéologies interférer sur ces questions, alors même que c’est sur ces questions qu’elles ont le plus de chance d’interférer si on n’y prend pas garde, soit si on ignore le contexte d’énonciation). Et ceux qui connaissent l’histoire des sciences se rappellent, de triste mémoire, les conséquences désastreuses du manque d’égard pour l’éthique (phrénologie, sociobiologie, science nazie, pathologisation de l’homosexualité jusqu’en 1992, etc). Quant à considérer que la fabrique des connaissances peut, voire doit, s’exonérer du respect des affaires humaines, cela semble au contraire diamétralement opposé au noble projet scientifique d’émancipation de l’humanité, pour n’en faire plus qu’une quête absurde de la connaissance pour la connaissance, au mépris des dommages collatéraux, et abstraite de tout contexte humain. Entendons nous bien : il ne s’agit pas pour autant de s’exonérer de la recherche de la vérité, mais bien plus de ne pas l’entreprendre n’importe comment, à n’importe quel prix et au mépris des conséquences. Oui, l’éthique entrave les latitudes des scientifiques, à juste titre et à bon escient, c’est tout son propos et son intérêt. Ceux qui le déplorent ont plus leur place dans un mauvais film de Frankenstein qu’où que ce soit d’autre. La pandémie aura d’ailleurs vu fleurir à la télévision française des propositions d’expérimentations humaines d’un vaccin sur les africains ou encore de l’imposer à des personnes âgées en invoquant leur « espérance de vie résiduelle »… (il paraît que c’est pour la « bonne cause » — là encore, les intentions — pour autant, sacrifier une catégorie de la population au profit d’un autre et au prétexte de la communauté entière n’a rien de bon : là encore les enjeux de pouvoir affleurent).

C’est sur la base de ce même raisonnement que les racistes se sont ripolinés en « race realists » et prétendent légitimer les « questions dérangeantes » au mépris des minorités visibles, quitte à revendiquer qu’ils ne déplorent pas moins la « dure réalité des faits » mais que ça n’est pas une raison pour l’ignorer, et qu’on y répondra d’autant mieux si on en tient compte. Même raisonnement chez certains adeptes de l’évopsy, ou encore dans l’eugénisme de Laurent Alexandre. En somme, on ne ferait de la bonne science qu’en s’émancipant de toute conscience, et au diable Rabelais et son cortège d’exégètes obscurantistes.

Ne pas avoir d’analyse du contexte d’énonciation et se fier aux intentions explicites, c’est faire le jeu du confusionnisme.

Il faut souligner ici en quoi l’extrême droite tente, avec un certain succès, de reprendre à son compte des termes qui ont obtenu des victoires idéologiques en les vidant de leur sens, profitant de la dépolitisation pour n’en faire plus que des totems et incantations qu’ils exploitent contre leurs propres créateurs. Ainsi, la laïcité, qui est censée défendre le droit de chacun de pratiquer un culte, y compris sur la voie publique, a peu a peu été dévoyée pour en faire le synonyme d’une pratique religieuse qui serait strictement circonscrite au domaine privé (surtout s’il s’agit d’Islam…) sans que rien n’y paraisse. L’antiracisme et l’universalisme sont dévoyés de la même manière pour protéger les hommes blancs de « l’oppression » des minorités visibles, à l’opposé même de leur propos initial, et au delà, la notion que les « vrais fascistes » seraient les antifascistes, démontrant l’accomplissement de la dépolitisation, comme si le fascisme était politiquement dissociable du virilisme, du nationalisme, du culte du chef, etc… Même le nom « front populaire » a été récupéré par l’extrême droite.

Ce procédé relève de ce qu’Orwell appelle la novlangue : appauvrir le langage, et par extension la réflexion, par subduction, en agglomérant deux concepts antagonistes sous le nom d’un seul. Là encore, cela relève du confusionnisme. Ironiquement, le mot même de novlangue a subi le même procédé pour être appliqué aux néologismes (philosophiques, scientifiques ou militants) qui, au contraire, enrichissent le langage et la réflexion par addition.

Et pour ceux qui affirment que notre collectif traite de fachos tous ceux qui ne sont pas d’accord avec nous (il y en a qui le prétendent, et pas des moins connus), cette affirmation est largement invalidée par les nombreuses personnes avec lesquelles nous avons des désaccords profonds, y compris à gauche, et qui n’ont jamais subi tel épithète, pour les mêmes distinctions idéologiques. Le fascisme, une fois encore, ça n’est pas seulement être de droite.

Commentaire sur le groupe Zététique (source)

On notera que ceux qui s’ingénient à contester la légitimité de désigner l’extrême droite, ou à souligner une impossibilité ontologique à la caractériser, semblent avoir bien moins de difficulté à reconnaître l’extrême gauche, voire le « marxisme culturel » qui s’insinue censément dans la société (on a d’ailleurs vu des membres du groupe Zététique sur Facebook déplorer cela sans que cela n’inspire de réaction de l’assemblée, alors même que le marxisme culturel n’est rien d’autre qu’une… théorie conspirationniste de l’extrême droite). Naturellement, marteler que l’adversaire est impossible à identifier n’a d’autre finalité que de mettre en déroute toute légitimité à s’opposer à celui-ci.

Difficile, au vu de ces éléments, d’écarter l’éventualité que la communauté sceptique soit victime d’entrisme de la part de l’extrême droite, comme d’autres communautés l’ont été. À tout le moins, ces exemples avérés doivent inviter à la vigilance, à plus forte raison compte tenu de la propension de la communauté sceptique à adhérer sans sourciller à des arguments discutables pour peu qu’ils soient assénés avec suffisamment d’aplomb et de fréquence (ce qui est tout de même un comble pour des adeptes de l’esprit critique). Les fascistes profitent de l’inculture politique pour faire passer des vessies pour des lanternes, n’en soyons pas dupes. Ils n’ont pas plus le courage d’assumer publiquement leurs idées, raison pour laquelle ils ont recours au dogwhistling pour se faire connaître des leurs.

Un manque de réflexivité sociologique

Il y a lieu, à ce stade, d’inviter à un peu de recul sur les divers éléments structurels qui émergent de ces constats. Nombre de sceptiques se sont étonnés, voire scandalisés, que des femmes prétendent fonder un lieu d’échange sur la zététique en non-mixité choisie. Ceux là sont partis du principe que cette initiative était nécessairement illégitime sans s’interroger sur ce qui a bien pu la motiver, considérant qu’ils étaient évidemment exempts de tout sexisme (primat de leurs nobles intentions là encore). Et d’aucuns de fonder un groupe « ironiquement » nazi en réaction (c’est le cas de le dire), à se demander jusqu’à quelles extrémités les intentions peuvent exonérer de tout…

Un des propres de la domination sociale, c’est que la norme dominante (i.e conforme aux règles sociales dominantes en vigueur) s’apparente comme neutre et se pose comme universelle, et perçoit les groupes minorisés comme des « cas particuliers », de « la diversité », voire comme des « marginaux » (et non pas marginalisés) ou encore « anormaux » (i.e hors-normes), quand ce n’est pas des « identitaires » et des « communautaristes ». En somme, le groupe dominant consiste d’abord à n’être pas une « minorité » (ne pas être : noir, femme, juif, homosexuel, colonisé, étranger, pauvre, handicapé, etc.). De même, lorsqu’on adhère à des idées qui relèvent d’une hégémonie culturelle, on a tôt fait de sombrer dans l’illusion de la neutralité, alors même que celle-ci est par définition inaccessible. À ce titre, se croire neutre, c’est surtout démontrer son aveuglement à ses propres allégeances idéologiques, voire à sa domination sociale, et s’exposer d’autant plus au risque de manquer de rigueur et d’honnêteté intellectuelles (seules mesures accessibles de mitigation à l’impossibilité d’être neutre, d’autant plus souhaitables d’ailleurs quand on assume son parti pris et qu’on veut le défendre le mieux possible). Nul n’est dénué de croyances, mais c’est bien cet aveuglement idéologique qui fait qu’on entend régulièrement des sceptiques conspuer toute forme de croyances, d’idéologies et d’émotions, en ne se pensant animés que par des connaissances. Or, toute prescription relève du champ politique, donc des affects, ce qui souligne l’incohérence de cette posture (d’autant plus qu’il s’agit… d’une croyance, #tellementmeta #croyanceception). Et c’est justement au cœur d’une certaine idéologie politique qui s’ignore (lire la fascination rationaliste pour l’extrême centrisme). En matière d’épistémologie, la théorie du point de vue situé est d’ailleurs une contribution précieuse des féministes.

Les sciences sociales ont ceci de bénéfique qu’elles nous apprennent que ce que nous prenons trop facilement pour des invariants de l’humanité, par ethnocentrisme et par ignorance de l’Histoire, connaissent en réalité nombre d’exceptions, ce qui fait voler en éclat cette illusion de neutralité. Hélas, la communauté sceptique pèche par son inculture des SHS (alors que c’est un outil qui lui serait très utile comme le souligne cette vidéo de Patchwork), à plus forte raison sachant que nombre de sceptiques vont jusqu’à en réfuter même le caractère scientifique. C’est la même inculture des sciences sociales et leur tropisme pour la seule méthode déductive au détriment de l’inductive et de l’abductive, qui les pousse à considérer le critère de réfutabilité comme l’alpha et l’oméga de la scientificité, alors même que celui-ci fait passer par pertes et profit nombre de fleurons de la science la plus « dure », issus de la méthode inductive ou abductive (théorie de l’évolution, théorie du big bang, tectonique des plaques, loi de la gravitation de Newton, etc). Bien qu’il y ait eu localement diverses confirmations expérimentales de ces théories, il demeure qu’elles sont globalement infalsifiables (cela vaut d’ailleurs pour toutes les théories, raison pour laquelle elles ne peuvent qu’être transitoires). De fait, pour tous les phénomènes uniques et impossibles à reproduire, on ne peut guère les confirmer que par la bande, notamment par le biais d’observations fortuites qu’on est donc réduits à espérer voir se produire d’elles mêmes un jour, faute de quoi nous restons dans l’expectative indéfiniment. À moins de mettre au point le voyage temporel, rien ne peut les confirmer avec beaucoup de confiance. Revendiquer de ne pas savoir est bel et bon, mais l’obscurantisme, qui affirme qu’il est inutile de chercher à savoir, vaudrait-il mieux pour autant ? On notera que l’opposition au complotisme, qui se fonde justement sur un raisonnement inductif mal fagoté, aura sans doute contribué à cette disqualification trop zélée, jetant bébé avec l’eau du bain et aboutissant, cruelle ironie, à du déni de science patenté, en dépit du fait que l’induction ait par ailleurs amplement fait ses preuves. Et puisqu’il est question de méthode inductive, c’est également celle-ci qui permet de situer idéologiquement une posture, or beaucoup de sceptiques s’astreignent aux revendications assumées des individus, comme on l’a vu plus haut. C’est le même tropisme pour la méthode déductive qui les pousse à refuser de situer les discours autrement que par ce qui est revendiqué.

Les sceptiques le soulignent à raison : la connaissance, c’est le pouvoir. Mais selon la symétrie de l’égalité, la réciproque est également vraie : le pouvoir édicte quelles connaissances sont légitimes, et lesquelles ne le sont pas, comme le souligne à juste titre Foucault dans Surveiller et punir. On en voit notamment des effets dans les appels à projet, qui ne financent que ce qui est légitime aux yeux des décideurs politiques. Et si on peut se servir des connaissances comme un outil d’émancipation pour les progressistes, on peut également les arroger à asseoir sa domination pour les réactionnaires. De fait, la rationalité elle-même est un outil de la domination masculine, qui l’oppose également aux émotions (auxquelles les femmes seraient censément plus sujettes que les hommes…) ou aux croyances, au point que la rationalité et l’intérêt pour les sciences relèvent de la performance du genre. Rien d’étonnant donc à ce qu’on trouve une majorité d’hommes dans la communauté sceptique, et d’autant moins que certains, y compris parmi les figures les plus en vue de la communauté, se servent de l’aura d’autorité des sciences pour afficher leur antiféminisme sans vergogne, à l’image des « race realists ». Rien d’étonnant non plus à ce que les masculinistes revêtissent avec enthousiasme et zèle les oripeaux du rationalisme… à cet égard, il appartient aux sceptiques de s’interroger sur leur rapport au pouvoir et à la domination sociale, et dans quelle mesure leurs prises de positions s’inscrivent dans un tel contexte, y compris malgré eux. Concernant l’opposition de certains sceptiques aux croyances religieuses, il est pertinent de rappeler qu’en France, les croyants sont désormais une minorité sociale et démographique (bien que certains catholiques se prévalent de la tradition nationale comme légitimant leur potentielle domination, tout comme le font d’ailleurs certains athées pour justifier leurs doubles standards), et que les musulmans, pourtant deuxième religion de France, ne représentent que 8 % de la population, à mettre en perspective avec l’obsession médiatico-politique qui leur est consacrée…

On a vu différents vulgarisateurs scientifiques s’opposer dans leurs méthodes, les uns favorisant la bienveillance et les autres une certaine offensivité. Il faudrait surtout s’interroger sur le contexte de domination qui légitime l’offensivité ou la bienveillance (taper sur les puissants plutôt qu’hurler avec les loups…), ce qui peut être compliqué sachant que le privilège social n’est jamais monolithique, et qu’on a difficilement conscience de ceux dont on bénéficie, à plus forte raison si on est dénué de toute conscience politique et sociale.

La communauté sceptique est souvent trop prompte à disqualifier les témoignages d’un revers de main : s’ils ne peuvent effectivement suffire à servir de preuve en soi, ils sont a minima un motif légitime d’investigation, et il n’y a qu’au terme de celle-ci qu’on peut statuer sur leur pertinence. Ainsi, les hommes ont longtemps disqualifié les témoignages des femmes sur les harcèlements sexuels qu’elles signalaient, jusqu’à ce qu’elles les collectivisent par les hashtags #metoo et #balancetonporc, et que les hommes « tombent des nues » quand ils n’ont plus été en mesure de considérer que tout ceci était nécessairement des lubies « victimaires ». Après quoi, des hommes ont dénoncé le « tribunal populaire » et la mise à mal de la présomption d’innocence alors même qu’on a tout fait pour que les femmes n’aient aucun autre recours que celui-ci (cf Astronogeek là encore). Qui peut s’étonner qu’un tel climat n’inspire pas les femmes à participer sereinement ?

L’esprit critique, ça n’est pas quelque chose qu’on a, c’est quelque chose qu’on pratique, jamais de façon parfaitement cohérente, qui ne s’use que si on ne s’en sert pas, et qui n’est jamais aussi bien appliqué qu’à soi-même. Et l’idéologie politique se détermine moins aux allégeances (et intentions) qu’on revendique qu’à nos actes (une pensée pour Manuel Valls au passage).

Autoritarisme et paternalisme

Dans la communauté sceptique, certains ont fait le choix assumé de s’aligner sur les pratiques de diverses figures de l’ésotérisme en se mettant à leur tour à vendre des certitudes à ceux qui ne parviennent pas à se satisfaire du doute, en étant très assertifs sur les « vérités de science ». Le hic, c’est précisément que les certitudes sont affaire de foi, et qu’on est là bien loin du doute censément défendu par la zététique. On notera une contradiction fondamentale entre d’une part la prétention scientiste que les sciences décrivent le réel tel qu’il est, sans distance entre le modèle théorique et l’objet qu’il est censé décrire (source de sempiternelle confusion sur ce que sont les constructions sociales), et d’autre part que les sciences se caractérisent par une capacité de remise en question de leurs modèles théoriques, à moins bien sûr qu’il ne s’agisse là que d’un pieux prétexte pour eux. Il en découle un autoritarisme épistémologique qui s’accommode mal de toute nuance, qui conspue tout désaccord, si raisonnable soit-il, comme du déni de science, dont ils sont censément les détenteurs, et qui, là encore, est une pratique qu’affectionne l’extrême droite (lire querelles de clochers). On sait pourtant que l’alternative est féconde, la disputatio qui permet de la défendre ne l’est pas moins.

Il faut également souligner que la réduction aux biais cognitif, sport dont nombre de sceptiques sont de fervents adeptes, individualise trop facilement des problématique sociales, ce qui relève d’une approche droitière (comme nous l’avons développé plus longuement dans notre série d’articles « les gens pensent mal : le mal du siècle ? », plus particulièrement dans la partie quatre). J’en profite pour souligner qu’imputer une « dissonnance cognitive » à son interlocuteur, comme ici par exemple, relève du bulvérisme (forme de tautologie/pétition de principe, ce qui est d’une ironie savoureuse). Je parlais plus haut de l’abstraction du contexte et du primat des intentions, ceux-ci participent également à individualiser des problématiques collectives, et donc relèvent également d’une tendance droitière. À noter que la considération paternaliste que la population est trop stupide pour décider elle-même de son sort, c’est justement ce qui mène Astronogeek à appeler de ses vœux un despote bienveillant. Ce qui n’est guère surprenant : cette pétition de principe (encore une) est contraire au principe démocratique, qui, lui, pose en préalable la compétence du peuple à décider de son sort. Compétence qui ne repose d’ailleurs pas que sur l’intelligence : nul besoin d’un QI débordant pour faire preuve d’empathie, de respect, de considération et de solidarité pour ses contemporains (qualités dont ce raisonnement manque cruellement, aidé en cela par la déshumanisation induite par les divers systèmes de domination sociale qui altérisent les minorités : capitalisme, cisheteropatriarcat, pouvoir blanc fabriquent de toute pièce le séparatisme des « eux » et des « nous »).

De même, trop de sceptiques ont la fâcheuse habitude de disqualifier une critique légitime en la faisant passer pour de l’obscurantisme. On pourrait citer ainsi le « créationnisme » imputé aux critiques de la psychologie évolutionniste (lire les paralogismes à la rescousse de l’évopsy), ou encore la prétendue atteinte à la liberté d’expression qu’est censément le refus d’offrir une tribune à un réactionnaire dans une université. Ainsi, le libertarien Vincent Debierre s’est navré, dans les colonnes mêmes de la Tronche en biais, que Milo Yannopoulos n’ait pas pu donner de conférence à UC Berkeley, et ce alors même que ce dernier n’est ni chercheur ni universitaire, et qu’outre le fait que c’est une figure de l’alt-right, et pas même un élu, sexiste, homosexuel mais néanmoins homophobe, il est l’un des rares à avoir été banni à titre permanent de Twitter pour incitation au harcèlement. On se demande bien quelle légitimité il y aurait à exiger qu’un tel personnage ait un droit à s’exprimer dans une université, et en quoi cela relève de l’obscurantisme ou d’une violation de la liberté d’expression que de ne pas le lui accorder. Avoir le droit de s’exprimer n’implique nullement avoir un droit à s’exprimer partout. Vous ne nous verrez pas crier à la censure sous prétexte que la Menace Théoriste ne nous invite pas à publier des articles chez eux à l’image de Vincent Debierre (ce dont nous nous passons excellemment bien, au demeurant). 

Les fascistes savent très bien revendiquer la liberté d’expression pour eux en la contestant aux autres, accomplissant le paradoxe de Popper, On notera que la liberté d’expression est une liberté bourgeoise : nul appel vibrant à la liberté d’expression dès lors qu’il s’agit de faire taire une femme voilée, dont la seule expression publique serait une menace pour l’ordre républicain, qui peut apparemment s’effondrer devant un bout de tissus. Les néolibéraux et les libertariens ne s’émeuvent jamais autant de la liberté d’expression qu’on assassine lorsqu’on refuse d’accorder une plateforme à un fasciste (au nom du « libre marché des idées », puisqu’apparemment le respect des individus peut être soumis à débat), mais ne sourcillent guère quand la Roumanie et la Hongrie interdisent des disciplines universitaires, ce qui pourtant se pose là, en matière de « liberté académique »…

Il y aurait bien des choses à ajouter qui contribuent à l’image droitière du mouvement sceptique, comme la confusion entre science et technologie (la seconde est bel et bien prescriptive, elle conduit à des changements de société voire les revendique, et par conséquent elle est éminemment politique), le tropisme pro-industriel (OGM, pesticides, nucléaire, télécoms, etc) qui lui aussi est situé idéologiquement : prendre parti pour l’application ou l’interdiction d’un procédé, ça n’a rien de scientifique, c’est entièrement politique, d’autant que les critères qui sont avancés (innocuité, productivité, efficacité, etc), sous couvert d’évaluation scientifique, sont loin d’être les seuls pertinents pour statuer sur l’opportunité d’en faire usage (impact social, économique, géopolitique, etc. On notera que les lacunes en sciences humaines et sociales s’illustrent également ici). À ce sujet, on remarque une tendance à disqualifier les critiques légitimes et raisonnables en ne répondant qu’à celles qui le sont beaucoup moins comme si c’était les seules (ce qui relève du cherry picking…). Enfin, l’opposition au principe de précaution, poussée par certaines figures de droite comme Gérald Bronner, est elle aussi à la fois technolâtre, pro-industrie, et anti-déontologie.

Le précédent du mouvement New Atheism

Le mouvement New Atheism, issu des Etats Unis dans la foulée des attentats du 11 septembre, a eu beaucoup d’influence sur la sphère sceptique francophone. Dans un contexte d’hégémonie religieuse, ce mouvement a cherché à légitimer l’athéisme en étant très offensif.

Le souci quand on est persuadé de détenir la raison, c’est qu’on a tendance à s’enfoncer dans sa posture lorsqu’on fait face à des critiques, bien loin de l’esprit du même nom. Las, du progressisme dont il se revendiquait, le mouvement a peu a peu dérivé vers des postures réactionnaires : antiféminisme crasse (l’affaire de « l’Elevator Gate », l’affaire Sokal Squared), islamophobie (qui, doit on le rappeler, est un racisme), suprémacisme blanc (Sam Harris a pris parti pour Charles Murray et son livre the Bell Curve qui théorise sur le QI des races), pour finir par s’acoquiner avec les ennemis d’hier : Sam Harris se revendique de « l’intellectual Dark web » aux côtés de bigots réactionnaires tels que Ben Shapiro ou Jordan Peterson, ce dernier a également soutenu Peter Boghossian lorsqu’il a fait l’objet d’une procédure disciplinaire de la part de son université pour fraude scientifique à l’occasion de l’affaire Sokal Squared, etc. On notera que pour mieux lutter contre les « Social Justice Warriors », Dawkins, Pluckrose, Boghossian et Lindsay se trouvent des affinités avec les évangélistes créationnistes. La revue d’extrême droite Quillette, grande promotrice de la psychologie évolutionniste, citée par bien trop de sceptiques et dont les articles sont régulièrement traduits pour la presse française par Peggy Sastre, en fait autant aux mêmes fins.

Une sentence de Sam Harris sur les religions est souvent reprise par les sceptiques francophones : selon lui, de mauvaises croyances entraineraient de mauvaises actions. Or c’est là une vision très monolithique de la foi, vision essentialiste qu’on applique d’autant plus commodément à des religions minoritaires. De fait, il y a des progressistes et des conservateurs dans toutes les religions (oui, y compris des féministes musulmanes), et si d’aucuns légitiment par leur foi l’oppression de groupes sociaux, d’autres n’en font pas moins pour se préoccuper de leur prochain, si différent d’eux soit-il. De même pour ceux qui prétendent démontrer la nocivité d’une religion à l’aune de ses textes sacrés, comme s’ils en détenaient la Seule Bonne Interprétation, ce qui est la marque des intégristes… Tout comme d’ailleurs le mépris qu’ils affichent pour la liberté de conscience (Lire Débunker les croyances, une critique anthropologique).

Le mouvement a fini par imploser, au point que PZ Myers, l’une de ses figures de gauche, le déclarait cliniquement mort l’année dernière.

De la responsabilité d’une communauté

Et ça n’est pas les précédents préoccupants qui manquent dans la communauté zététique francophone, au premier rang desquels on compte bien sûr Paul-Eric Blanrue, fondateur du Cercle Zététique et négationniste notoire, Jean Bricmont, souffrant de la même affection (et pourtant toujours en odeur de sainteté dans la communauté sceptique contrairement au premier, fort de son « coup d’éclat » très contestable avec Alan Sokal, lire Perspective sur l’affaire Sokal), ou encore le Cercle Cobalt qui se revendique « zététiciens hérétiques » pour mieux exhumer les sciences racialistes de la tombe qu’elles n’auraient jamais dû quitter. On peut également souligner l’antiféminisme notable de Nicolas Gauvrit, Franck Ramus, ou encore Peggy Sastre, entre autres.

La domination sociale, le scientisme et la réaction (au sens politique) partagent au moins un point commun : l’hubris qui entrave la remise en question et conduit à la certitude de détenir la vérité (ou inversement). Cela fait du milieu sceptique un terreau idéal pour que ces trois mentalités s’y développent et s’entretiennent les unes les autres, le tout pour mieux dévoyer le scepticisme à leurs fins politiques, raison pour laquelle la communauté serait bien inspirée non seulement de cultiver la pratique de la réflexivité d’une part (d’autant plus que cela relève en soi de l’esprit critique), mais également d’être vigilante à condamner ces errements partout où ils s’insinuent. Hélas, c’est très loin d’être le cas.

Si la communauté ne veut pas qu’on l’associe à ses mauvais éléments, il lui appartient de s’en dissocier et de les dénoncer collectivement. Il ne suffit certes pas de se revendiquer de la zététique pour s’en montrer toujours digne (qui peut décemment le prétendre ?), mais les sceptiques savent pourtant très bien se distinguer des conspirationnistes qui s’affirment eux-mêmes sceptiques des « thèses officielles », que ce soit les climato-négationnistes ou encore ReOpen 9/11 : nul ne risque de prendre les zététiciens pour ceux là, et réciproquement, et pour cause, les oppositions sont suffisamment manifestes et publiques pour qu’il n’y ait aucune confusion possible. Là, la responsabilité de ne pas prêter le dos au malentendu apparaît à chacun de manière évidente… et si on tient absolument à ne pas prendre position, inviter Jean Bricmont à s’exprimer, que ce soit chez le Cortecs ou le Comité Para, même s’il ne parle pas de ses idées sur la Shoah, même s’il a une compétence qui le rend légitime (est-il le seul ?), c’est plus proche de la caution implicite que du désaveu. Qui peut prétendre être surpris qu’on tienne la communauté responsable de ses cautions et priorités discutables ? Comment se fait-il qu’elle ait pu désavouer Blanrue mais qu’elle revendique de ne pas statuer sur ses successeurs ? Pour ce qui est de « séparer l’œuvre de l’artiste », cela montre surtout plus de préoccupation égoïste que d’empathie pour les victimes, là aussi, il faudrait mieux assumer.

Au delà, après les shitstorms provoqués sur Twitter par Astronogeek, Stéphane Debove, Acermendax à de multiples reprises, et d’autres, combien encore seront nécessaires pour qu’on considère que la réputation de la communauté sceptique n’est pas foncièrement usurpée ? Si par malheur elle venait à connaître la même destinée que le New Atheism et finissait par promouvoir plus largement le suprémacisme blanc, est-ce que ce sera suffisant pour s’en désolidariser, ou n’y a-t’il aucune limite à l’aveuglement politique ?

Ne soyons pas trop durs, les choses vont dans le bon sens : ces problèmes ont été soulevés à diverses occasions ces derniers temps, mais c’est également ce qui a inspiré une certaine résistance au sein de la communauté. Certains ont protesté contre la notion même de communauté sceptique en réfutant se sentir comptables des errements de chacun de ses membres, et en soulignant que la diversité de valeurs et d’opinions qui y sont représentées démontrait l’absurdité même de toute tentative de caractérisation du mouvement. D’autres ont disqualifié les critiques du mouvement en soulignant qu’aucun mouvement n’avait jamais été exempt de mauvais éléments. Notons que ces deux argument suffisent à disqualifier toute critique de tout mouvement. Pour autant, le simple fait de prêter le dos à ces associations sans jamais les démentir suffit à être perçu comme une caution implicite, que ce soit intentionnel et assumé ou non. Prenons notre exemple pour rendre le souci plus évident : Il y a bien d’autres critiques du mouvement sceptique qui poursuivent des objectifs très distincts des nôtres et qui, pour certains, ont même partagé nos articles. Si nous n’avions rien fait pour nous en dissocier explicitement (y compris d’ailleurs dans ce même article), cela aurait légitimement pu jeter le trouble sur nos objectifs et sur la sincérité de notre positionnement. Or c’est précisément parce que nos objectifs sont distincts, qu’ils nous tiennent à cœur et que nous ne voulons pas voir notre travail dévoyé à d’autres fins, que nous nous sommes positionnés clairement sans donner les moyens à qui que ce soit de nous prendre en défaut sur ce point. De fait, ça n’est pas une critique que quiconque a seulement les moyens de faire nous concernant. N’oublions pas que ne pas se positionner clairement permet aux uns de penser que nous sommes leurs adversaires idéologiques, mais également aux autres de penser que nous sommes leurs alliés. Quand on est applaudi par un aréopage de comptes identifiés d’extrême droite, il y a lieu de considérer que le message qu’on diffuse n’est pas assez explicite, que cela peut servir un agenda qu’on ne cautionne pas, et que ça engage notre responsabilité. Qu’il y ait seulement de la place pour le malentendu est à cet égard problématique (comme quoi, on ne sort pas toujours de l’ambiguïté qu’à son détriment).

La zététique, pépinière de fachos ?

Il ne s’agit évidemment pas de dire que les zététiciens sont des fachos, ni même des fachos en puissance, mais de souligner que des angles morts sur les idées exposées ci avant font que la communauté est trop perméable à leurs idées (et pour cause, les fascistes savent très bien exploiter la naïveté politique de leur auditoire), aux divers titres qui ont été soulignés ici, et qu’au delà, le manque de vigilance face aux idées qui y ont libre cours, et l’absence de désaveu collectif des éléments problématiques, signalent publiquement les priorités pour cette communauté. Et en chasser les fachos est manifestement moins crucial pour elle que de dénoncer le relativisme des postmodernistes ou les scientifiques qui ont sombré dans l’ésotérisme… (comme quoi, quand il s’agit de désavouer des individus, la communauté sait très bien le faire pour les sujets qui lui importent). Non seulement la promotion du scepticisme est une démarche politique en soi (ce qui est fort heureusement de plus en plus communément admis), mais il y a lieu de s’interroger sur les fins qui sont poursuivies par celle-ci : s’agit-il de justifier des postures réactionnaires ou progressistes ? (non, ça ne peut pas être les deux, et oui, il va bien falloir choisir si vous ne voulez pas que d’autres choisissent pour vous). Il ne s’agit pas là d’un faux dilemme : rappelons que ceux qui prétendent à la neutralité face à un rapport d’oppression ont fait le choix de l’oppression.

Le problème n’est pas non plus que les sceptiques ne sont pas assez à gauche à notre goût (bien qu’on concèdera qu’ils le seront difficilement trop), mais que, par ignorance, ils font preuve de bien trop de complaisance envers les réactionnaires, et que ceux ci savent en tirer profit. Cela s’en ressent dans l’image de la communauté, qui doit donc faire son examen de conscience si elle tient d’une part à améliorer son image, mais surtout, d’autre part, à éviter de contribuer à l’oppression des minorités sociales. Il y a une incohérence fondamentale entre le fait de déplorer d’être perçus d’une certaine manière et celui de ne rien faire pour être perçus différemment : là encore, il y a une singulière différence entre des principes qu’on revendique et ceux qu’on met en pratique, et cette différence relève du prix qu’on est prêt ou non à payer pour ces principes, qui est corrélé à l’attachement qu’on y porte, les vœux pieux étant meilleur marché. Charge aux sceptiques de résoudre cette incohérence, d’une manière ou d’une autre.

Merci à John, Phil, Kumokun, Ce n’est qu’une théorie et DrBaratin pour leur aide précieuse