Perspective sur l’affaire Sokal

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Introduction

Que sont l’affaire Sokal et ses suites?

En avril 1996, Alan Sokal, professeur de physique théorique à l’Université de New York, publie un article intitulé « Transgresser les frontières : Vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique » (que vous pouvez trouver ici : https://cours.toucharger.com/fiches/cours/transgresser-les-frontieres-vers-une-hermeneutique-transformative-de-la-gravitation-quantique/94729.htm), dans la revue Social Text. Citons la page Wikipédia sur ce texte : « Affirmant que la théorie quantique a des implications politiques progressistes, l’article indique que les concepts « New Age » du champ morphogénétique pourraient être une théorie de pointe en gravité quantique et conclut que puisque la réalité « physique (…) est à la base une construction sociale et linguistique », alors « une science libératrice » et « des mathématiques émancipatrices » devraient être développées afin d’abandonner « les canons de la caste d’élites de la science dure » au profit d’ « une science postmoderne [qui] offre le puissant appui intellectuel au projet de politique progressiste ». » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sokal).

Social Text, créée en 1979, publiée par la Duke University Press, existe encore aujourd’hui. C’est une revue académique se définissant comme « établissant des liens créatifs entre la théorie critique et la pratique politique ». De même, elle souligne son « interdisciplinarité » et le fait que le comité éditorial cherche à « élargir et à redéfinir ce que la recherche peut faire » (https://socialtextjournal.org/about/). Il s’agit d’une revue tournée vers les cultural studies, se concentrant sur les questions de genre, de sexualité, de race[1] et d’environnement (https://read.dukeupress.edu/social-text). Remarquons qu’en 1996, Social Text ne pratiquait pas de peer review.

L’éditeur de Social Text la présente comme un des leaders du champ, de même que les personnes soutenant Alan Sokal. Mais le premier cas peut être une volonté de publicité et de mise en avant, et le deuxième provient de personnes n’évoluant le plus souvent pas dans ce champ, donc peu à même d’estimer la réputation d’un journal dans ce dernier[2]. Je n’ai malheureusement pas trouvé de classement de la revue en 1996. Le plus vieux que j’ai vu remonte à 2001. Je laisse le lecteur juge : https://www.researchgate.net/journal/1527-1951_Social_Text. Pour ma part, je ne m’intéresserai pas ici aux questions de représentativité de la revue.

L’article de Sokal paraît dans le numéro de printemps/été 1996 (p. 217-252) de Social Text, intitulé Science wars. Deux mois plus tard, dans l’édition de mai/juin 1996 de la revue Lingua Franca, Alan Sokal fait paraître un deuxième article, révélant que « Transgresser les frontières : Vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique » n’est qu’un canular.

« Cette parodie était truffée de citations à propos de la physique et des mathématiques, absurdes mais authentiques, dues à des intellectuels célèbres, français et américains » nous apprend la préface à la seconde édition d’Impostures Intellectuelles. Sokal précise aussi : « Tout au long de cet article, j’utilise des concepts scientifiques et mathématiques d’une façon que peu de scientifiques ou mathématiciens prendraient au sérieux. Par exemple, je suggère que le “champ morphogénétique” – une idée nouvel âge curieuse due à Rupert Sheldrake – représente une théorie majeure de la gravité quantique. Cette relation est pure invention ; même Sheldrake n’affirme rien de ce genre. J’affirme que les spéculations psychanalytiques de Lacan ont été confirmées par des travaux récents dans la théorie du champ quantique. Même des lecteurs non scientifiques auraient pu se demander ce que cette bon Dieu de théorie du champ quantique a à voir avec la psychanalyse; il est certain que mon article n’apportait aucun argument raisonné pour appuyer cette relation.

En somme, j’ai écrit intentionnellement l’article de telle manière que tout physicien ou mathématicien compétent (ou un étudiant en physique ou en maths) se rendrait compte qu’il s’agissait d’une parodie. Il est clair que les éditeurs de Social Text n’ont pas été gênés de publier un article sur la physique quantique sans se préoccuper de consulter qui que ce soit de compétent dans le domaine. » (https://www.sceptiques.qc.ca/dictionnaire/sokal.html)

Selon Sokal, cet article avait vocation à être une expérimentation sur un courant universitaire américain, les cultural studies. Il prouvait pour lui que certains articles dans le champ des cultural studies étaient publiés non sur la pertinence scientifique de leur contenu, mais sur le nom de l’auteur.ice et sur le fait qu’iel flattait les présupposés idéologiques des éditeur.ice.s.

Dans quel but a-t-il écrit ce canular ? « Mon but n’est pas de défendre la science des hordes de barbares de la littérature critique (nous allons bien survivre, merci), mais de protéger la gauche d’une mode. Il y a, par centaines, des enjeux politiques et économiques importants concernant les sciences et les technologies et la sociologie des sciences, quand elle est de qualité, a accompli un gros travail de conceptualisation pour clarifier ces enjeux, tandis qu’une sociologie bâclée, comme toute science bâclée, est inutile et même contre-productive. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sokal)

Remarquons qu’il y avait une motivation politique dans cette affaire : Sokal trouvait que la gauche américaine était en train d’abandonner certains idéaux qu’il considère comme inspirés des Lumières, tels que la défense de la rationalité, au profit d’idéaux « postmodernes » et d’un fort relativisme épistémique. Nous reviendrons là-dessus dans la suite de cet article.

Les éditeur.ice.s de Social Text répondirent qu’il y avait eu là un abus de confiance et qu’iels avaient cru que l’article « était l’effort sérieux d’un scientifique professionnel d’observer un certain type d’affirmations issues de la philosophie postmoderne pour l’avancement de son domaine de recherche ».

Un an plus tard, en 1997, Alan Sokal et Jean Bricmont, à l’époque professeur de physique à l’université de Princeton, sortent un livre, Impostures Intellectuelles, qui affirme que « des intellectuels célèbres tels que Lacan, Kristeva, Baudrillard et Deleuze ont, de façon répétée, utilisé abusivement des termes et des concepts provenant des sciences physico-mathématiques : soit en les invoquant totalement hors de leur contexte, sans donner la moindre justification empirique ou conceptuelle à cette démarche – soulignons que nous ne sommes nullement opposés aux extrapolations de concepts d’un domaine à l’autre, mais seulement aux extrapolations faites sans donner d’arguments –, soit en jetant des mots savants à la tête des lecteurs non scientifiques sans égard pour leur pertinence ou même leur sens » (préface à la seconde édition d’Impostures Intellectuelles). Tous les auteurs attaqués dans ce livre sont français.

Ce livre a fait fortement débat à sa sortie. De nombreux articles ont été écrits, le défendant ou l’attaquant. Pour un exemple des critiques faites à ce livre, je conseille ce long dossier, qui aborde bien plus de thèmes que je ne suis capable de le faire : http://www.tribunes.com/tribune/alliage/35-36/content.htm

Plus récemment, en 2017, James A. Lindsay, docteur en mathématiques et écrivain, et Peter Boghossian, professeur assistant de philosophie à l’université de d’Etat de Portland, ont publié un article intitulé « Le pénis conceptuel en tant que construction social » dans la revue Cogent Social Sciences (https://www.skeptic.com/downloads/conceptual-penis/23311886.2017.1330439.pdf). L’article avait été au départ proposé à la revue Norma : International Journal for Masculinity Studies, qui l’a rejeté. Les auteurs ont ensuite révélé le canular dans le magazine Skeptic : pour eux, l’article était intentionnellement absurde, et imitait le style de la « théorie du genre discursive poststructuraliste ». Leur but était de démontrer deux choses : d’une part, que « les études sur le genre sont paralysées du point de vue académique par une croyance quasi religieuse dominante selon laquelle la masculinité est la racine de tout mal » ; d’autre part, qu’il y a de nombreux problèmes dans les processus de peer review des revues à accès libre (https://fr.wikipedia.org/wiki/Peter_Boghossian).

Cependant, Alan Sokal lui-même a considéré que ce canular était moins probant que ce que les auteurs ont affirmé. Pour lui, le thème sous-jacent de l’article (le fait qu’un virilisme exacerbé ait des conséquences négatives pour les hommes et pour les femmes) est un truisme, pas une affirmation ridicule. Ensuite, le journal Cogent Social Sciences est de faible qualité, d’un point de vue académique, et n’est pas spécialisé dans les études de genre. Au contraire, le rejet de la publication par Norma, une revue spécialisée en études de genre, mais pas particulièrement prestigieuse, montre, pour Sokal, que flatter les présupposés moraux et idéologiques des éditeur.ice.s ne suffit pas à publier dans ces domaines (https://www.chronicle.com/article/What-the-Conceptual/240344).

Cela n’a pas empêché les deux auteurs, avec Helen Pluckrose, rédactrice du journal Areo, de recommencer. En octobre 2018 a eu lieu l’affaire Sokal squared. Iels ont passé dix mois à écrire vingt fausses études, aux résultats volontairement biaisés et absurdes, en les signant de faux noms, avant de les soumettre à publication dans diverses revues de sociologie spécialisées en études de genre, race studies, etc.. Sur ces vingt études, sept avaient été publiées, sept autres avaient été acceptées en vue d’une publication et six avaient été rejetées. Parmi les articles acceptés, on trouvait « Réactions humaines à la culture du viol et à la performativité queer dans les parcs à chien à Portland, Oregon », publié dans Gender, Place & Culture ou « Notre lutte est ma lutte : le féminisme solidaire comme une réponse intersectionnelle au féminisme néolibéral », qui réécrivait un chapitre de Mein Kampf avec un vocabulaire féministe, publié dans Affilia : Journal of Women and Social Work (https://www.liberation.fr/checknews/2018/10/04/qu-est-ce-que-l-affaire-sokal-au-carre-qui-agite-les-milieux-scientifiques-anglophones_1682937). Le premier article a attiré l’attention de la presse américaine, et une journaliste du Wall Street Journal, Jillian Kay Melchior, ayant réalisé que l’autrice de l’étude n’existait pas en cherchant à la contacter, les auteur.ice.s de Sokal squared révèlent leur canular avant qu’il ne soit totalement achevé (https://fr.wikipedia.org/wiki/Canular_Sokal_au_carr%C3%A9). Iels ont précisé que leurs auteur.ice.s fictif.ve.s avaient reçu quatre propositions de faire de la peer review, eu égard à l’excellence de leur travail académique, avant que le canular ne soit révélé (https://www.chronicle.com/article/Proceedings-Start-Against/245431).

Pourquoi en parler ?

Pourquoi parler de l’affaire Sokal, alors qu’elle a eu lieu il y a plus de vingt ans ? En premier lieu, il est certain que l’affaire Sokal squared lui a redonné une actualité, et qu’il est donc intéressant de s’attacher à un événement important des science wars.

Ensuite, il faut bien voir que l’affaire Sokal est perçue comme une référence dans certaines communautés. Je pense ici par exemple à la communauté zététique francophone. Cependant, elle est trop souvent une référence non examinée, une espèce de joker que d’aucun.e.s sortent pour emporter l’adhésion, sans se demander quelle est sa valeur exacte.

Enfin, et l’exemple Sokal squared le montre bien, les partisans de Sokal ont tiré des conclusions rapides du canular et d’Impostures Intellectuelles. La moindre n’étant pas que les sciences sociales contemporaines seraient ineptes et à jeter, ce qui permet de faire l’économie d’étudier correctement leurs résultats et leurs méthodes.

Pourtant, Sokal lui-même était plus prudent : « Finalement, insistons sur ce que nous ne disons pas. Par exemple, certains commentateurs ont interprété le livre comme une attaque globale contre la philosophie ou les sciences humaines. Il va sans dire que ce n’est nullement notre intention et que rien dans le livre n’appuie une telle interprétation. Mais ce qui est plus frappant, c’est le mépris envers ces domaines qui est implicite dans de tels commentaires. En effet, ou bien les abus dénoncés dans cet ouvrage sont représentatifs de l’ensemble des travaux dans ces domaines, ou bien ils ne le sont pas. Dans le premier cas, notre livre serait de fait une attaque (du moins implicite) contre le domaine dans son entièreté, amis elle serait justifiée. Mais dans le cas contraire – et à notre avis cette hypothèse-ci est la bonne –, il n’y a aucune raison de critiquer un chercheur pour ce que dit un autre travaillant dans le même domaine. Plus généralement, quiconque interprète notre livre comme une attaque globale contre X – que X soit la philosophie française, la « pensée 68 » ou encore la gauche universitaire américaine – présuppose que l’ensemble de X est caractérisé par les pratiques intellectuelles que nous dénonçons, et c’est à ceux qui soutiennent une telle thèse qu’il incombe de l’établir » (préface à la seconde édition d’Impostures Intellectuelles)[3].

Il est aussi possible de citer son article paru à l’occasion de Sokal squared : « From the mere fact of publication of my parody I think that not much can be deduced. It doesn’t prove that the whole field of cultural studies, or cultural studies of science — much less sociology of science — is nonsense. Nor does it prove that the intellectual standards in these fields are generally lax. (This might be the case, but it would have to be established on other grounds.) It proves only that the editors of one rather marginal journal were derelict in their intellectual duty, by publishing an article on quantum physics that they admit they could not understand, without bothering to get an opinion from anyone knowledgeable in quantum physics, solely because it came from a “conveniently credentialed ally” (as Social Text co-editor Bruce Robbins later candidly admitted), flattered the editors’ ideological preconceptions, and attacked their “enemies.”» (« Du simple fait de la publication de ma parodie, je pense qu’on ne peut pas en déduire grand-chose. Cela ne prouve pas que tout le domaine des études culturelles, ou des études culturelles de la science – et encore moins de la sociologie de la science – n’a pas de sens. Elle ne prouve pas non plus que les normes intellectuelles dans ces domaines sont généralement laxistes. (Ce pourrait être le cas, mais il faudrait l’établir pour d’autres motifs.) Cela prouve seulement que les rédacteurs d’une revue plutôt marginale ont été abandonnés dans leur devoir intellectuel, en publiant un article sur la physique quantique qu’ils admettent ne pas pouvoir comprendre, sans se donner la peine d’obtenir l’opinion de quiconque connaissant la physique quantique, uniquement parce qu’il venait d’un “allié accrédité” (comme le co-éditeur de Social Text, Bruce Robbins, l’a admis crûment), qu’ils complétaient les idées reçues idéologiques de leurs éditeurs et s’en prennent à leurs “ennemis”. ») (https://www.chronicle.com/article/What-the-Conceptual/240344)

Il semble hélas que d’aucun.e.s, dont les auteur.ice.s de Sokal squared, ne partagent pas cette prudence.

Un soupçon naît alors : cette prudence existe-t-elle réellement ou n’est-elle qu’un artifice rhétorique pour dévier le débat né de ce canular ? Est-il anodin que Sokal soit devenu l’emblème de groupes extrêmement critiques sur les cultural studies ? Si d’aucun.e.s pourraient dire que Frankenstein est dépassé par sa création, d’autres pourraient considérer que la récupération de Sokal par ces derniers était quelque peu inévitable. Et ce d’autant plus que, jusqu’à présent, j’ai rapporté les paroles de Sokal avec un principe de charité épistémique : cependant, ses propos n’ont rien d’évident, et il faut se demander si la critique des chercheur.se.s critiqué.e.s est valable. Je reviendrai sur ce point-là dans la suite de cet article, consacrée à Impostures Intellectuelles.

Autrement dit, cet article revient sur le canular en lui-même (ainsi que sur Sokal squared, qui suit la même logique), un deuxième suivra, comme je le disais, sur le livre qui en fut tiré, le bien-nommé Impostures Intellectuelles.

Le canular de l’Affaire Sokal

J’ai décrit dans l’introduction le contenu du canular, je ne reviendrai donc pas dessus. Ce qui m’intéresse ici est plutôt son utilisation comme méthode et les conclusions qu’il est possible d’en tirer.

Une expérience scientifique ?

La première question qui me vient à l’esprit en voyant ce canular est : est-ce une expérience scientifique ? Sokal parlait à l’époque d’une « expérimentation », mais le terme peut avoir des sens bien différents.

Il faut avant tout se demander de quelle discipline il pourrait relever, et donc quelle méthode peut être appliquée. Considérons qu’il y a au moins cinq étapes dans la méthode expérimentale classique :

  • Observation du phénomène, mesures ;
  • Formulation d’hypothèses pour l’expliquer ;
  • Prévision de nouveaux événements répondant à ces hypothèses ;
  • Vérification ou réfutation par l’expérience ;
  • Conclusion.

Si l’on prend le canular de Sokal, on peut penser qu’il répond bien à ces étapes :

  • Observation du phénomène, mesures : des articles sont publiés dans des revues académiques en cultural studies qui ne remplissent pas les critères de scientificité que l’on est en droit d’attendre de publications scientifiques ;
  • Formulation d’hypothèses pour l’expliquer : il y a une mode « postmoderne » dans certaines sciences sociales et humaines et les éditeurs des revues publient des articles qui flattent leurs présupposés idéologiques relevant de cette mode au lieu de faire une peer review sérieuse ;
  • Prévision de nouveaux événements répondant à ces hypothèses : d’autres articles sortiront qui suivront le même schéma, soit la vérification de biais de confirmation de la part des éditeurs de revue ;
  • Vérification ou réfutation par l’expérience : Sokal écrit un article factice et rempli d’erreurs, mais flattant les présupposés idéologiques qu’il a identifié, et tente de le faire publier dans une revue en cultural studies. Cette dernière publie en effet l’article.
  • Conclusion : l’hypothèse est vérifiée, ce qui tendrait à prouver que la mode « postmoderne » conduit à produire des articles qui ne sont pas sérieux, d’un point de vue scientifique.

Cependant, il ne s’agit là que d’une approximation grossière, et il manque plusieurs éléments qui permettraient de faire de ce canular une réelle expérimentation scientifique.

Dans une expérience classique, on peut s’attendre à retrouver plusieurs éléments :

  • Le principe dit « toutes choses égales par ailleurs » : l’expérimentateur.ice doit pouvoir modifier un seul paramètre lors de l’expérience, afin d’être sûr.e que ce n’est pas la modification d’un autre paramètre qui joue sur le résultat de l’expérimentation ;
  • Le contrôle des variables parasites, qui peut être fait de différentes façons. Les quatre principales façons sont : le maintien de la variable parasite à un niveau constant ; la variation systématique de la variable parasite ; l’aléatorisation, randomisation ou contrôle par variation au hasard ; le contre-balancement (effets de rang ou dépendance séquentielle) (http://j.b.legal.free.fr/Blog/share/Dynamiques/Methodo.pdf) :
    • Le maintien de la variable parasite à un niveau constant suppose de répertorier l’ensemble des états pouvant être pris par cette variable et de ne sélectionner que l’un d’entre eux. En l’occurrence, cela pourrait signifier qu’il faudrait s’assurer que les dossiers établis par les revues dans le numéro où paraissent les articles canulars traitent tous du même sujet. Ce qui paraît difficile à faire, puisque les revues ont chacune des spécialités différentes.
    • La variation systématique de la variable parasite représente l’inverse : il faut que l’ensemble des états soit représenté dans chacune des conditions expérimentales produites par la variable indépendante. Autrement dit, il faudrait que chacune des revues ait publié différents styles d’articles sur plusieurs numéros consécutifs, et que ces styles se retrouvent dans l’ensemble des revues.
    • L’aléatorisation, randomisation ou contrôle par variation au hasard, qui pose comme postulat que les valeurs de la variable parasite se répartiront selon la même distribution dans les différentes conditions expérimentales si on laisse celle-ci jouer librement. Mais il est impossible de vérifier ce postulat a posteriori, et donc de savoir si cette répartition s’est véritablement faite de façon aléatoire ou si des biais se sont introduits dans celle-ci. Pour que la probabilité d’une répartition au hasard soit élevée, il faudrait faire sortir des centaines de canulars en même temps dans l’ensemble des revues académiques, et même ainsi, il n’y aurait pas de certitude qu’il y a réellement hasard.
    • Le contre-balancement (effets de rang ou dépendance séquentielle) : il faut répéter les essais en les présentant à des groupes de participant.e.s selon un ordre modifié, jusqu’à ce que tous les ordres de présentation possibles aient été représentés. Ici, cela signifierait que les mêmes articles seraient tous proposés aux mêmes revues. Mais le nombre d’articles et de revues se compteraient tous deux en centaines pour prendre en compte tous les ordres de présentation possibles, avec la probabilité de tomber sur les mêmes reviewers plusieurs fois : il paraît donc difficile de mettre cela en place.
  • L’échantillonnage : il peut se faire en tirage aléatoire ou en utilisant une méthode des quotas. Le tirage aléatoire consiste à tirer au hasard des participant.e.s (ici, les revues) au sein de la population. Or il faut savoir quelle est la population ici. S’il s’agit de démontrer que certains champs de la recherche (études de genre, etc.) ne répondent pas aux exigences de scientificité, alors la population représente l’ensemble des revues académiques, et le tirage au sort devrait permettre d’avoir des revues de tous les champs. Mais réduire la population uniquement à des revues spécialisées dans les cultural studies revient à considérer que ce ne sont pas les champs entiers qui sont vus comme non-scientifiques, mais certaines revues uniquement. Il faut aussi, dans l’échantillonnage, prévoir un groupe contrôle, qui est affecté à une condition expérimentale, mais où la variable indépendante n’intervient pas : en l’occurrence, il s’agirait ici d’un groupe de revues qui ne seraient pas inspirées par la mode « postmoderne » à qui on enverrait des articles canulars. Si l’hypothèse est juste, elles ne devraient pas publier ces articles.

La première faiblesse du canular est qu’il ne remplit pas la condition du « toutes choses égales par ailleurs ». En effet, il ne s’agit pas là d’une expérience en laboratoire, et il est impossible de neutraliser l’ensemble des autres raisons conduisant des éditeur.ice.s à sélectionner tel ou tel article pour la publication.

Au vu de la difficulté à faire une expérience totalement contrôlée dans le champ social, Sokal aurait pu utiliser un modèle, mais ce dernier est censé alors représenter le mieux possible l’objet sur lequel repose l’hypothèse. Or il est délicat de dire que la revue Social Text est un modèle représentant l’ensemble des revues académiques en cultural studies, surtout avec l’absence de peer review qui la caractérisait en 1996.

La question pourrait peut-être se poser plus dans le cas de Sokal squared, vu qu’un plus grand nombre de revues a été touché. Néanmoins, je n’ai rien vu sur les critères de sélection des revues par les auteur.ice.s du canular. Or, sans savoir ce qui les a conduit.e.s à privilégier ces revues plutôt que d’autres, il est difficile de trancher. Si un.e lecteur.ice a plus d’information à ce sujet, je serai ravi de les prendre en compte et d’amender cet article.

La deuxième faiblesse du canular est que le contrôle des variables parasites n’est pas possible. En réalité, il faudrait que l’expérimentateur.ice crée ex nihilo plusieurs revues de recherche, spécialisées dans différents champs disciplinaires, et observe les réactions en peer review pour chacun des articles publiés, afin de vérifier les différences entre elles. Et même ainsi, il paraît difficile d’être capable de neutraliser les différences méthodologiques entre champs, qui fausseraient probablement les résultats.

La troisième faiblesse du canular est la mauvaise qualité de l’échantillonnage. Pour le canular Sokal, c’est assez clair : un seul article a été publié dans une seule revue. Ce n’est pas suffisant pour considérer que cette revue est représentative du champ, et ce d’autant plus qu’elle n’avait pas de peer review.

Si Sokal ne tombe pas dans cet écueil, c’est le cas de Pluckrose, Lindsay et Boghossian, dont la justification selon laquelle les revues qui ont refusé leurs articles représentent leur groupe de contrôle ne peut pas être valide, puisqu’elle supposerait qu’iels ont fait une erreur dans le choix de leur population – ce choix étant une erreur car il ne permet pas de tester convenablement l’hypothèse de départ. En effet, considérer que les deux groupes testés sont la sociologie et les revues de minority studies pour en déduire que les théories défendues dans ces dernières ne sont pas scientifiques oublie d’une part que les méthodologies peuvent différer entre les deux disciplines, d’autre part que la sociologie aussi analyse les mécanismes de domination.

Cela étant, il est intéressant de voir que le groupe témoin existe, d’une certaine façon. En effet, d’autres sciences ont été touchées par des canulars de ce genre. La liste entière est ici : https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_scholarly_publishing_stings. Ont donc été touchées des sciences comme les mathématiques, l’informatique, la physique, la chimie, la médecine ou encore la psychologie. Autant de sciences qui auraient dû être épargnées par la mode « postmoderne » décriée par Sokal et ses successeurs. Remarquons qu’en chimie, l’article canular a été proposé en 2013 à 304 revues en accès libre, et que 157 d’entre elles l’ont accepté, ce qui représente, pour ce que j’en sais, la plus vaste opération de canular dans des publications scientifiques jamais faite à ce jour.

Autrement dit, l’hypothèse de base de Sokal et de ses successeurs paraît difficilement vérifiée. En revanche, il est vrai que l’ensemble de ces canulars semble révéler des problèmes dans le mode de production actuel de la recherche scientifique, et je ne doute pas qu’il serait intéressant d’investiguer en ce sens.

Enfin, la quatrième faiblesse du canular est l’absence d’un protocole de recherche explicite. Si des protocoles avaient été développés, il est probable que les faiblesses que je viens de présenter aurait pu être réduites, voire évitées. En outre, la critique aurait pu alors se porter sur le terrain scientifique et sur la méthodologie. En son absence, il faut reconstituer le protocole a posteriori, ce qui pose de potentiels soucis d’interprétation des résultats des auteur.ice.s.

Pourquoi le canular de Sokal possède-t-il ces faiblesses ? Tout simplement parce qu’il n’a pas pris en compte le fait que la méthode scientifique classique n’était pas nécessairement opérante dans certains cas, et qu’il fallait se renseigner sur les méthodes développées par d’autres sciences pour contourner ces soucis. Je présume que la science la plus appropriée pour cela serait la psychologie sociale.

Le canular de Sokal n’est donc pas une expérience scientifique. Le canular Sokal squared, bien qu’il soit plus développé, ne l’est pas non plus. Ces deux canulars ne représentent donc pas une preuve scientifique et ne permettent donc pas de confirmer (ou d’infirmer) les hypothèses soi-disant testées par Sokal et ses successeurs.

Tout ce que nous pouvons dire est qu’ils ont permis à leurs auteur.ice.s de basculer dans un biais de confirmation : iels ont sous-estimé la nécessité d’avoir un protocole rigoureux car leurs premiers résultats confirmaient leurs hypothèses de départ sur la non-scientificité des théories « postmodernes ».

La faiblesse du canular et les règles de la discussion scientifique

Une question qui se pose est dès lors : pourquoi les canulars fonctionnent-ils dans le cadre de la recherche académique, et surtout dans autant de champs disciplinaires ? Une des réponses possibles nous est fournie par les outils de la sociologie des sciences d’une part, de la sociolinguistique d’autre part.

La recherche académique représente une communauté avec certaines normes qu’il faut respecter pour intégrer, et les chercheur.se.s se reconnaissent entre elleux entre autres par l’utilisation d’un certain type de langage. Intéressons-nous à une norme en particulier, l’éthique en recherche.

Les articles reçus par les revues sont supposés être écrits de bonne foi. Lea peer reviewer va s’intéresser à des questions de méthodologie, de revue de littérature, d’argumentation au sein de l’article, d’intérêt des résultats pour l’avancée de la recherche, mais ne va pas tenter de reproduire les résultats – iel n’en a d’ailleurs pas souvent les moyens ou le temps. On considère que les résultats sont voués à être examinés ensuite, après la sortie de l’article, par d’autres chercheur.se.s, et sur le temps long. La peer review n’est pas censé vérifier si les données sont truquées ou non.

Ajoutons à cela l’utilisation de codes de langage précis dans les champs de recherche (vocabulaire spécifique, auteur.ice.s de référence à citer…) : une fois le coût d’acquisition de ces codes de langage payé, il n’est pas très difficile de donner l’impression de faire partie du groupe de référence (ici, le champ de recherche visé par le canular) et donc d’y être accueilli à bras ouverts, quel que soit le contenu exact de ce que l’on dit. Mais cela n’est pas propre à certaines disciplines : c’est le cas pour toutes les sciences, quelles qu’elles soient.

Cela explique que le canular ne puisse pas avoir un statut de preuve scientifique : en remettant en cause un des principes de base de l’éthique en recherche, il crée une situation qui n’est pas prévue et donc par traitable par les mécanismes de contrôle de publication ordinaires. Cela aurait autant de sens que de prétendre prouver que la gravitation n’existe pas à partir d’une expérience en vol zéro G.

Par ailleurs, les recherches contemporaines en psychologie sociale (mais aussi en sociologie, etc.) sont strictement encadrées lorsqu’elles impliquent des êtres vivants : elles prévoient l’accord de l’université, de respecter les dispositions législatives existantes, et accordent une place importante aux participant.e.s des expériences, en leur faisant par exemple signer des formulaires expliquant qu’iels donnent leur accord. Les canulars de Sokal et de ses successeurs ne respectent évidemment pas ces exigences, ce qui a aussi tendance à les discréditer dans une sphère académique. Par extension, il n’est pas surprenant, quoi que l’on en pense, que Peter Boghossian ait été confronté en janvier 2019 à une procédure disciplinaire de la part de son université : https://www.chronicle.com/article/Proceedings-Start-Against/245431

Enfin, le canular pose une question simple : pourquoi ses auteur.ice.s y ont-iels recours, au lieu de respecter les règles de la discussion scientifique et de critiquer par voie d’articles interposés des théories qu’iels critiquent ? Cela ne peut que créer une suspicion : iels ne seraient pas capables d’y répondre rationnellement et d’apporter de réelles réponses aux champs critiqués. Un contre-argumentaire possible serait que les champs critiqués ne répondent de toute façon pas aux exigences épistémiques qu’iels défendent : mais alors, qu’apporte au juste le canular, qui ne peut être que discrédité de la même façon, et ce sans nécessairement valider les positions de ses auteur.ice.s ?  

L’absurde est-il évident ?

Enfin, intéressons-nous à une affirmation des auteur.ice.s des canulars : iels ont volontairement écrit des choses absurdes. Et cet absurde, censé se voir immédiatement, aurait dû alerter les reviewers. Je l’ai déjà dit, c’est là ne pas comprendre l’usage des codes de langage d’un domaine et les attendus d’une publication scientifique.

Certain.e.s pourraient être tenté.e.s de dire qu’il s’agit alors là de bon sens et que les peer reviewers devraient tout de même identifier les aberrations proposées par un canular. Dans le cas du canular de Sokal, la question ne se pose pas, puisqu’il a choisi une revue sans peer review (je ne sais pas si c’est volontairement ou non, mais laissons-lui le bénéfice du doute). Remarquons tout de même que cela a fait partie de son argumentaire après la sortie du canular. Dans celui de Sokal squared, la question peut se poser plus directement.

Ce qui m’amène a me poser une question : l’absurdité des propositions écrites par les auteur.ice.s des canulars sont-elles évidentes ? Certes, il paraît improbable que Sokal soit ce singe qui, mis devant une machine à écrire, taperait au hasard et réussirait à écrire Les Misérables. Donc je ne défends pas l’idée qu’il aurait écrit à son insu un texte signifiant et de qualité, qui aurait apporté à la recherche.

En revanche, un des problèmes de Sokal et de ses successeurs reste le jugement. Iels ne font pas partie des champs qu’iels critiquent et ne cherchent pas particulièrement à les comprendre, à percevoir leur logique et leur structuration internes. Iels produisent donc des discours qui ont suffisamment de termes de référence pour disposer favorablement des lecteur.ice.s issu.e.s du champ, qui s’attacheront plus à savoir si ceux-ci sont présents qu’autre chose. Quand on est suffisamment immergé.e dans un champ, ce que l’on trouve absurde devient différent de ce que trouvent celleux qui n’y sont pas. Par exemple, un.e spécialiste en mathématiques pourra trouver passionnante la preuve du grand théorème de Fermat, alors qu’un.e profane trouvera absurde de passer des années entières à le prouver.

Par ailleurs, de façon plus générale, il y a une sous-estimation de la capacité des gens à trouver du sens dans un texte. Passons par une métaphore, à travers le concept de paréidolie : en observant des nuages, on peut y trouver des formes et des images. Mais pourquoi un cumulus ressemblerait-il à un chien ou une licorne ? Plusieurs propositions existent, mais tournent surtout autour du biais de confirmation et des mécanismes de reconnaissance de forme. Autrement dit, l’esprit humain cherche une structure signifiante en se raccrochant à ce qu’il connaît déjà. Le même mécanisme fonctionne dans la lecture d’un texte : on lit tel et tel mot et on fait des connexions automatiques : la création du sens est quasiment automatique, et nécessite un effort pour s’en détacher. Remarquons que ce mécanisme fonctionne aussi lorsque l’on est critique d’un texte : voir tel ou tel mot conduit à faire des liaisons avec des critiques précédentes, et donc parfois à rejeter toute une partie du texte sans l’étudier en détail. Par exemple, combien de lecteur.ice.s de cet article auront réagi d’office à la présence d’une écriture inclusive et auront donc refusé de continuer à lire et de s’intéresser au propos ?

Pour autant, il n’est pas possible de condamner d’office la création de sens dans un texte. Elle est de toute façon inévitable, et ne peut pas se dissocier de la communication. Se méfier de cette tendance ne signifie pas qu’il faille la rejeter en bloc d’office – si tant est que ce soit possible. En outre, cette création de sens est porteuse d’opportunités : elle ouvre la voie à d’innombrables interprétations, à la recréation constante des textes, et donc offre la possibilité de discussions sans cesse renouvelées à partir de ceux-ci[4]. Remarquons d’ailleurs que dans le cas qui nous préoccupe, si un.e reviewer suppose que les auteur.ice.s d’un article sont de bonne foi, la création de sens va dans le sens du principe de charité épistémique, puisqu’elle devrait a priori créer un sens proche de celui voulu par les auteur.ice.s.

Cela étant, je ne dis pas que les reviewers n’auraient pas dû voir les erreurs des articles. Mais je ne suis pas surpris qu’iels ne les aient pas vues, eu égard aux conditions de peer review existant aujourd’hui (bénévolat, manque de temps…) et au fait que la mauvaise foi ne fasse structurellement pas partie des hypothèses envisagées lorsque l’on reçoit une proposition d’article de recherche.

Conclusion

Nous venons donc de voir pourquoi le canular scientifique n’est pas une preuve scientifique ou rationnelle et d’essayer de trouver quelques pistes de réponse expliquant pourquoi il peut être accepté en pratique.

Pour ma part, ma conclusion est qu’il n’est pas possible de tirer de réelles conclusions d’un canular tel que celui de Sokal en sciences.

En soi, ce n’est pas forcément un souci, et des expériences non scientifiques peuvent sans nul doute nous apprendre bien des choses sur la réalité sociale. Seulement, combien de défenseur.deresse.s de Sokal se revendiquent-iels au juste de la science ? Combien ne jurent que par les expériences en double aveugle ? Combien critiquent des faits ou des analyses perçus comme « non scientifiques » parce qu’ils n’ont pas fait l’objet d’articles publiés dans des revues académiques ?

Autrement dit, l’utilisation du canular de Sokal dans un discours argumentatif paraît peu pertinente, car il ne représente pas une preuve scientifique probante. Une critique des sciences sociales contemporaines qui serait fondée sur lui n’aurait aucun fondement rationnel.

A venir : Perspective sur Impostures Intellectuelles

Vinteuil

Merci à Ce n’est qu’une théorie pour l’idée d’utiliser la paréidolie pour expliquer les questions de sens du texte.


[1] Dans le sens anglais du terme. Pour qu’il n’y ait pas de confusion, je ne traduirai pas race studies dans le reste de ce billet.

[2] Il s’agit là d’une hypothèse privilégiant le principe de charité. Une autre possibilité serait que ces partisans surestiment l’impact qu’avait Social Text à l’époque pour valoriser l’affaire Sokal.

[3] Il est assez ironique que la défense de Sokal contre les critiques provenant du camp qu’il attaquait en 1996 soit devenue pertinente contre ses propres disciples aujourd’hui.

[4] C’est d’ailleurs une donnée qu’ignorent – volontairement ou non – les adeptes d’une lecture littérale des textes, qui se trompent ainsi souvent dans leurs critiques sur lesdits textes.

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15 Comments

  1. Marc Reply

    Bonjour

    Je viens avec beaucoup de retard par rapport à la publication, commenter votre texte que je viens de découvrir.

    « Autrement dit, l’utilisation du canular de Sokal dans un discours argumentatif paraît peu pertinente, car il ne représente pas une preuve scientifique probante.»

    Je suis parfaitement d’accord avec vous.
    Mais aujourd’hui est-il possible véritablement d’apporter des preuves ?
    Les sciences sociales ne sont pas mon domaine, mais il me semble que c’est justement un domaine dans lequel les preuves sont très difficile à apporter.
    Même dans mon domaine qui est la médecine, force est de constater que de plus en plus, il est impossible d’apporter la moindre preuve.

    « Combien ne jurent que par les expériences en double aveugle ? Combien critiquent des faits ou des analyses perçus comme « non scientifiques » parce qu’ils n’ont pas fait l’objet d’articles publiés dans des revues académiques ? »
    Je suis parfaitement en phase avec vous sur cette affirmation, mais au-delà des preuves impossibles à fournir, n’y-a-t-il pas ce que j’appellerai des « signaux forts » ?
    Ainsi le canular de Sokal est pour moi un signal fort sur la dérive des publications académiques qui n’ont plus la rigueur nécessaire pour que l’ont puisse leur faire confiance .
    D’autres expériences depuis, ont accrédité cette thèse.

    Vous écrivez « Les articles reçus par les revues sont supposés être écrits de bonne foi. »
    Cette affirmation me surprend.
    En effet, un article du moins en médecine a différents buts : apporter la preuve de l’intérêt d’une thérapeutique et donc pour ce faire tous les moyens sont bons car derrière cette « preuve » il y a beaucoup d’argent en jeu. Donc s’il y a bien une valeur qui n’a pas cours dans les articles de médecine c’est bien la « bonne foi ». Et je ne vous parle pas des articles écrits pour faire carrière ou obtenir des crédits grâce aux points SIGAPS comme certaines critiques actuelles du professeur RAOULT ont pu le développer.

    « Les canulars de Sokal et de ses successeurs ne respectent évidemment pas ces exigences (NDLR :éthique de la recherche), ce qui a aussi tendance à les discréditer dans une sphère académique. »
    Ces canulars sont discrédités , pour vous car ne respectent pas les règles.
    Mais ces règles sont elles respectées majoritairement aujourd’hui ?
    Je crains qu’aujourd’hui l’éthique ne soit plus qu’un mot qui ne représente plus grand-chose.
    Donc discréditer ce canular en référence à des règles théoriques régulièrement violées, me paraît être un mauvais procès.

    « Et cet absurde, censé se voir immédiatement, aurait dû alerter les reviewers. Je l’ai déjà dit, c’est là ne pas comprendre l’usage des codes de langage d’un domaine et les attendus d’une publication scientifique. »
    Êtes vous en train d’expliquer qu’un éditeur peut publier un article dont il ne comprend pas le sens, et que cela n’est pas un problème ?

    Votre article m’a fait réfléchir et j’aimerai vous soumettre ces critiques.

    Bien cordialement

    1. Gaël Violet Reply

      Bonjour.
      En attendant la réponse de l’auteur, je peux déjà apporter ces éléments au débat.
      Au moment où l’affaire Sokal se limitait au seul canular, nous étions nombreux, moi compris, à saluer la démarche, parce que nous imaginions (et c’est quelque chose qui s’est avéré bien naïf par la suite) qu’il s’agissait effectivement, pour Alan Sokal, d’envoyer “un signal fort sur la dérive des publications académiques qui n’ont plus la rigueur nécessaire pour que l’ont puisse leur faire confiance”. Le problème est qu’il s’est avéré qu’il n’en était rien: il s’agissait de viser spécifiquement ce que l’auteur imaginait être le “relativisme postmoderne”, et non l’état des publications scientifiques. En particulier, comme le révèle le chapitre pompeusement titré “Intermezzo – le relativisme cognitif” de l’ouvrage co-écrit dans la foulée de la révélation du canular avec le regrettable Jean Bricmont, de défendre un réalisme plat et naïf contre les méchants partisans d’une histoire et d’une sociologie critiques des sciences. Et ça change tout, quant à la bonne foi (et l’intérêt) du canular.
      Beaucoup des personnes qui défendent encore Sokal et son canular ignorent, volontairement ou non, cette seconde étape de l’offensive, et y voient encore un but qui s’est avéré être différent de celui que cet auteur s’était fixé – et jugent donc de sa pertinence comme de sa bonne foi à partir d’une position très mal informée; le contexte est pourtant capital pour éclairer la démarche. Défendre le canular seul, sans l’envisager pour ce qu’il est – le premier coup d’une stratégie plus vaste qui s’inscrit très directement dans les Science Wars, c’est un peu comme défendre un discours réactionnaire parce qu’il utilise comme argument, entre autres, une critique d’un aspect déplaisant de la modernité (ou pour faire un parallèle plus précis: comme accepter comme juste le fait de déduire du Goulag stalinien l’idée que Marx avait tort sur toute la ligne).
      Par ailleurs, pour situer le respect des exigences académiques, les critiques de Bricmont et Sokal de, mettons, Deleuze, sont basées essentiellement sur une pétition de principe: pour admettre que Deleuze dit n’importe quoi, il faut partir du principe qu’il dit n’importe quoi. A aucun moment les deux auteurs ne prennent au sérieux ce qu’il dit sur son propre terrain, ils partent au contraire du principe, idiot, que Deleuze aurait tenté de capter l’aura des sciences exactes en écrivant une poignée de lignes sur la physique du Chaos (et sans prendre en compte un certain nombre de faits gênants: 1- la physique du Chaos a été nommée par les physiciens à partir d’une métaphore exécrable, dans laquelle le mot “chaos” est aussi éloigné que possible de son sens originel; 2- au moment où Deleuze écrit ces lignes, les tenants et aboutissants de la physique du Chaos ne sont vraiment clairs pour personne, y compris pour les physiciens qui travaillent dessus, et on pourrait jouer au même jeu que Bricmont et Sokal en citant des physiciens).

      Pour ce qui est du Sokal Squarred, qui est au cœur de cet article, les choses sont encore plus claires, à un point tel que Sokal lui-même en a été très critique. Détourner des phrases de Mein Kampf en changeant leur contexte ne prouve strictement rien: c’est juste l’effet de la stupidité des auteurs de ce canular, leur incompréhension totale (peut-être volontaire, aucun des trois n’étant connus pour leur bonne foi) de la différence entre un argument et un argumentaire. Et là encore, le canular vise spécifiquement ce que les auteurs appellent avec mépris les grievance studies, dans une démarche encore plus ouvertement réactionnaire; et ce, alors même que des canulars de ce type ont été réalisés depuis la biologie (jusqu’à faire publier une étude sur la biologie des midi-chloriens) jusqu’à l’informatique.

      1. Marc Reply

        Je vous remercie pour ces précisions.
        En effet, je croyais que ce canular ne voulait que dénoncer la “légèreté” des responsables de publications.
        Je suis passé complètement à coté de la “raison véritable”.
        Cela change tout en effet.
        J’aurai appris quelque chose.
        Je vous en remercie.

  2. Michel Belley Reply

    L’un des problèmes avec plusieurs publications dans le domaine des sciences sociales me semble être les biais idéologiques. Il est facile de mettre en place des études qui vont aller dans le sens du biais des chercheurs. Le style des questions posées, l’introduction à ces questions, le type d’échantillonnage (la majorité des échantillonnages sont non représentatifs), etc. peuvent facilement biaiser les sondages. De plus, l’interprétation des résultats peut assez facilement être biaisée. Notons que ces problèmes existent aussi dans d’autres domaines scientifiques, avec, par exemple, la sélection des données publiées.

    Quant aux canulars, malgré les biais idéologiques des auteurs, je pense qu’il faut surtout retenir la présence importante de revues prédatrices qui se prétendent scientifiques avec revue par les pairs, mais qui, en fait publient n’importe quoi. C’est un scandale!

    Michel Belley, président, Sceptiques du Québec

    1. Gaël Violet Reply

      Le saviez-vous? Des canulars comme celui d’Alan Sokal, il en existe dans tout plein de sciences différentes, y compris en physique, en médecine, en biologie, en informatique…

        1. Gaël Violet Reply

          Et nous sommes d’accord sur ce point; cependant, je me dois de réitérer ce point: dénoncer ce scandale n’a été ni le but de l’affaire Sokal, ni celui de Sokal Squarred.

          1. Michel Belley

            Les « règles de la discussion scientifiques par voie d’articles interposés » sont brisées.

            Vous avez raison sur les buts de l’affaire Sokal et Sokal2. Le but premier était de dénoncer les idéologies défendues dans certaines revues associées aux sciences sociales, et ces canulars ont, quant à moi, atteint leurs buts. Ils ont fait parler d’eux et, chaque fois qu’un tel canular revient à la une des journaux, la critique de ces idéologies revient à la charge.
            L’article suivant donne de bons arguments supportant les démarches de Sokal et Sokal2. https://www.lepoint.fr/debats/peggy-sastre-quelque-chose-de-pourri-au-royaume-des-sciences-humaines-11-10-2018-2262079_2.php

            Mais allons plus loin dans l’analyse. Dans le domaine des sciences autres que sociales, un article dont la méthodologie est critiquable peut être critiqué dans le même journal. Ceci m’apparait pratiquement impossible dans des revues à la base idéologique comme des revues féministes ou de genre. Et c’est là un aspect important du problème. Les « règles de la discussion scientifiques par voie d’articles interposés » sont brisées. La seule façon (ou l’une des seules façons) de porter une critique dans ces revues spécialisées dans la promotion d’une idéologie reste le canular. Reste à savoir si des revues moins spécialisées dans l’idéologie seraient prêtes à publier des critiques…

            Par ailleurs, toute critique d’une idéologie demande souvent énormément d’arguments et de références, ce qui fait qu’il est plus facile de publier ces critiques sous forme d’un livre, ce qu’ont fait Sokal et, récemment, Pluckrose et Lindsay (Cynical theories), ainsi que bien d’autres scientifiques et sceptiques.

            Dans l’article ci-dessus, on a de très longs paragraphes sur comment la méthode scientifique devrait être utilisée pour démontrer si ces canulars peuvent être vus comme des expériences scientifiques. Par contre, c’est à peu près impossible de répondre à toutes les exigences de l’auteur de ces lignes. C’est donc une argumentation qui ne mène nulle part. De plus, la grande majorité des expérimentations en science sociale ne répondent pas aux exigences minimales de la méthode scientifique. Par exemple, les résultats de sondages ne valent vraiment pas grand-chose avec des échantillons de convenance (non représentatifs) ! Et c’est sans compter les publications qui n’ont absolument rien de scientifique et qui ne présentent que des opinions, des idées ou des idéologies…

            Michel Belley, président, Sceptiques du Québec.

          2. Gaël Violet

            Nous allons arrêter l’échange ici. Vous vous êtes trompé de site si vous pensez pouvoir y défendre Sokal et Sokal squarred en vous appuyant sur Sastre.
            Bonne continuation.

  3. Bernard Vauquelin Reply

    Il me parait injuste d’affirmer “l’utilisation du canular de Sokal dans un discours argumentatif paraît peu pertinente, car il ne représente pas une preuve scientifique probante.” . Pour autant, exhiber un contre-exemple à une hypothèse est toujours un résultat pertinent. Ce genre de canular a bien le mérite d’invalider l’hypothèse “un travail de recherche est valide si et seulement si il est publié”. Il est vrai qu’on savait déjà que cela était abusif, mais comme parfois cette hypothèse revient sur le tapis, souvent même érigée en axiome, cela fait du bien d’enfoncer un peu le clou.

    1. Gaël Violet Reply

      Ce serait vrai, si ce que cherchaient à tester les canulars Sokal et Sokal² était effectivement l’idée qu’être publié suffisait à rendre valide. Comme l’a démontré la publication d’Impostures intellectuelles, il n’en était déjà rien pour le premier; quant au second, le pourtant peu regardant Sokal a lui-même critiqué son intérêt.

  4. Geoffrey Reply

    Je sais bien que l’incrédulité personnelle n’est pas un argument, mais j’ai vraiment du mal à accepter le dernier chapitre de cet article : “L’absurde est-il évident “.

    Je conçois totalement que l’on puisse trouver du sens à une proposition ambiguë qui n’en a pas, et j’accepte aussi qu’un ou une spécialiste puisse lire quelque chose qui lui semble étrange et mette ça sur le compte de son ignorance (l’humilité étant je crois une qualité répandue en science), mais le miracle peut-il opérer sur l’entièreté d’un article sans qu’à un seul moment germe l’idée de poser des questions à ses auteur•ice•s ?

    Je suis en particulier effrayé par ce passage : “Iels produisent donc des discours qui ont suffisamment de termes de référence pour disposer favorablement des lecteur.ice.s issu.e.s du champ, qui s’attacheront plus à savoir si ceux-ci sont présents qu’autre chose.”

    Est-on en train de dire que pour relire un article scientifique il suffit d’identifier le champ lexical de son domaine d’étude sans essayer de comprendre le contenu ? N’est-ce pas justement ce que Sokal critiquait ?

    Quant à ce passage : “Quand on est suffisamment immergé.e dans un champ, ce que l’on trouve absurde devient différent de ce que trouvent celleux qui n’y sont pas”

    Est-on en train de dire que Sokal aurait écrit quelque chose qui lui paraissait absurde à lui mais qui ne l’était pas pour ses relecteur•ice•s ? En quoi est-ce différent de dire que c’est un singe devant une machine à écrire ?

    Vraiment, je ne fais pas exprès de ne pas comprendre. Ce passage de votre argumentation qui me semble vraiment essentiel n’est pas du tout évident.

    Alors, je ne suis pas assez au courant : est-ce que toutes les revues qui sont tombé dans le panneau des canulars (notamment dans les sciences “dures”) étaient des revues prédatrices ? Est-ce qu’on a des statistiques sur la proportion de canulars qui sont passés dans une revue respectable ? Par discipline ?

    Je sais bien que la reproductibilité des études en psychologie sociale n’est pas aussi bonne que dans d’autres disciplines, donc je m’attends à ce qu’on publie plus d’articles qui ne prouvent rien dans ce genre de revue que dans d’autres, vu que c’est déjà arrivé. C’est un préjugé mais il est fondé.

    Là où je rejoins, et j’en suis désolé, la thèse de Sokal, c’est qu’il me semble beaucoup plus compliqué de raisonner de façon structurée lorsqu’on lit quelque chose d’impliquant. Et quoi de plus impliquant que les questions de genre et la psychologie sociale (je repense à “debunking the stanford prison experiment” qui personnellement m’a beaucoup déçu) ? Est-on autant passionné par des neutrinos ? Et quand bien-même, est-ce que vérifier les branchements de l’expérience polémique ne suffit pas dans ces cas là à trancher la question ?

    C’est ça personnellement que j’avais retenu de cette histoire. Et je me rends bien compte que je confirme un préjugé avec une “expérience” qui ne prouve rien. Je vous jure que ça me défrise, mais je n’ai pas l’impression d’être irrationnel.

    J’accueillerai avec le plus grand enthousiasme tout ce que vous auriez à me dire pour faire évoluer cette opinion.

    Merci


    Au fait juste deux mots sur votre usage de l’écriture inclusive :

    Peut-on éviter des formules inutiles telles que “d’aucun.e.s” qui alourdissent la lecture et sont de toute façon désuètes ? On pouvait reformuler en mettant la phrase au passif, en utilisant le pronom “on”, etc.

    Idem pour des tournures telles que “pourquoi ses auteur.ice.s y ont-iels recours” qu’on aurait pu transformer en “pourquoi y avoir recours” tout simplement !

    Je suis malheureusement habitué à trébucher sur des mots, mais c’est d’autant plus fatiguant quand l’article est long et que je me dis que c’était dispensable.

    1. Vinteuil Post author Reply

      Bonjour,

      Vous soulevez des questions tout à fait intéressantes, je vais y essayer d’y répondre.
      Mais avant, je pense qu’il est bon de reprendre quelques-uns des questionnements auxquels j’essaie de répondre dans cet article, afin d’avoir une vision plus claire. Nous pouvons partir du constat de base, sur laquelle tout le monde s’accordera: de multiples canulars existent en recherche, et ce, dans de nombreuses disciplines (mathématiques, philosophie, informatique, sociologie, physique, études de genre, médecine, chimie, sciences politiques, théologie, psychologie, sciences de l’éducation…). De façon plus générale, des articles faux sont publiés en recherche. Tout le monde notera un dysfonctionnement, ce qui paraît surprenant en sciences. Dès lors, quelles sont les hypothèses permettant d’expliquer l’existence de ces canulars? On en trouve au moins trois:
      – Les revues prédatrices polluent la recherche et publient des articles que des revues sérieuses n’accepteraient pas.
      – Certains champs disciplinaires sont moins solides que d’autres, et donc acceptent des canulars plus facilement.
      – Le système même des revues de publication pose souci, conduisant structurellement à publier des articles faux/de mauvaise qualité/des canulars.
      Les deux premières hypothèses me paraissent limitées, car elles ne permettent pas de comprendre l’entièreté des canulars produits. Je défends donc plutôt la troisième (remarquons que la troisième n’empêche pas l’efficacité de la critique par les pairs a posteriori, dans d’autres articles, bien qu’elle illustre aussi certains problèmes actuels dans la recherche, dont le publish or perish).

      Mais creusons un peu pour savoir pourquoi les deux premières hypothèses fonctionnent mal, dans le cadre de Sokal et Sokal Squared.
      Déjà , je ne prétends pas qu’un article n’ayant absolument aucun sens puisse forcément être publié dans une revue, disons, “sérieuse”. En revanche, dans une revue prédatrice, c’est le cas, puisque de nombreux exemples existent (je pense en particulier à cet article soumis en 2014 à l’International Journal of Advanced Computer Technology, constitué uniquement de la phrase “Get me off your fucking mailing list”, où la revue a répondu qu’il fallait rajouter quelques références récentes et reformuler quelque peu, mais que l’article correspondait tout à fait à sa ligne éditoriale).

      En revanche, je tente de faire preuve de charité épistémique et de proposer quelques pistes d’explication pour comprendre comment certains articles apparemment absurdes peuvent être acceptés, y compris dans les revues les plus prestigieuses. Et ce, quel que soit le domaine – on se souvient de l’article sur la mémoire de l’eau, paru dans… Nature, quand même, en 1988, qui a discrédité Montagnier, mais ni la revue, ni la discipline. Et ce d’autant plus que l’explication en termes de prétendue solidité de telle ou telle discipline scientifique ne permet à mon sens pas d’expliquer la récurrence des canulars.

      Dans le cas de Sokal – mais aussi de Sokal Squared -, il a à mon sens commis plusieurs erreurs, dû à son manque total de charité épistémique (mais c’est là tout le problème des canulars en recherche):
      – Social Text n’était pas une revue très prestigieuse dans son champ et ne faisait pas appel au peer review à l’époque. Il n’est pas aberrant qu’elle ait publié un article d’un physicien (n’oublions pas que le prestige de la science formelle joue, dans ce genre de cas), à visée exploratoire, sur un sujet, la “gravitation quantique”, dont les éditeurs n’étaient pas spécialistes. Personne n’a prétendu dans la revue qu’il s’agissait d’un article révolutionnaire qui marquait à jamais l’histoire des cultural studies. Et oui, la reprise du champ lexical a pu aider, car on se doute que les éditeurs n’auraient pas publié un article totalement en-dehors de leur champ disciplinaire: il fallait bien qu’ils se raccrochent à quelque chose.
      Sur la question “Est-on en train de dire que pour relire un article scientifique il suffit d’identifier le champ lexical de son domaine d’étude sans essayer de comprendre le contenu ? “, disons que plus généralement, même dans des cas de peer review, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un travail bénévole, et que les éditeur‧trice‧s de revue n’ont pas toujours des spécialistes du sujet sous la main pour relire. Donc oui, bien entendu, les reviewers peuvent aussi se tromper, mésestimer la pertinence d’un texte, en se basant sur ce qu’iels reconnaissent (donc les termes et concepts), car iels peuvent connaître globalement le champ, mais être spécialistes d’une autre sujet – ou, quand il y a très peu de spécialistes, être dans une logique de positionnement (demander à ce que leurs propres articles soient cités, etc.). Mais ça ne concerne pas spécifiquement les studies américaines, c’est le cas dans toutes les sciences. On peut se désoler de ça, mais c’est le système de publication dans son entier qu’il faut alors critiquer (et c’est tout à fait possible: un système où des revues payantes ont un monopole de publication, où les auteur‧tri‧ces n’ont aucun droit – d’auteur ou de propriété intellectuelle – sur leurs publications et où les reviewers sont bénévoles me paraît éminemment critiquable).
      Remarquons d’ailleurs que l’explication en termes de revues prédatrices vs revues “sérieuses” n’est pas non plus convaincante. Certes, il est plus facile de faire paraître n’importe quoi dans des revues prédatrices (et donc, statistiquement, elles sont surreprésentées dans les canulars, puisque ça nécessite moins de travail pour les auteur‧tric‧es – qui, d’ailleurs, peuvent déplorer à juste titre l’existence de ces revues prédatrices, mais pas nécessairement voir le souci dans les autres revues), mais les revues “sérieuses” ne sont pas immunisées. Je pense qu’on l’a vu récemment avec la publication dans le Lancet sur l’hydroxychloroquine.
      – A propos de “Est-on en train de dire que Sokal aurait écrit quelque chose qui lui paraissait absurde à lui mais qui ne l’était pas pour ses relecteur•ice•s ? En quoi est-ce différent de dire que c’est un singe devant une machine à écrire ?”, j’aurais tendance à répondre que oui, ça peut être le cas. Précisément parce que les non-spécialistes d’un champ peuvent se reposer sur leurs prénotions et par conséquent trouver absurde un résultat qui a pourtant du sens pour un spécialiste. Si on prend un exemple dans un autre champ, c’est l’équivalent de la personne lambda qui rirait du modèle héliocentriste en disant qu’elle voit pourtant tous les jours le soleil bouger, et pas la terre. Sur ce point, je pense surtout à l’article de Lindsay et Boghossian sur le pénis conceptuel comme construction sociale et le lien avec le réchauffement climatique. Ce n’est pas une grande nouveauté que le pénis puisse être conceptualisé comme une construction sociale (avec l’ensemble des représentations, métaphores, analogies qui tournent autour de lui) et qu’il puisse exister des liens entre masculinité, organisation sociale et par extension questions liées au réchauffement climatique. Bien entendu, l’article lui-même est faible (il est construit pour ça), mais les hypothèses de base ne sont pas absurdes. Elles peuvent sembler l’être aux yeux de Lindsay et Boghossian parce qu’ils ne connaissent pas grand-chose aux enjeux des études de genre, mais pour des spécialistes du domaine, cela peut apparaître comme quelque chose d’assez banal et sommaire (ce qui n’empêche pas une publication, visiblement). Sur ce cas précis, c’est un peu le singe qui écrit Les Misérables, oui – enfin, plutôt le dernier Marc Levy, mais enfin.
      – Toutes les publications de recherche ne peuvent pas être jugées à l’aune de la solidité des résultats. Je sais que la phrase peut paraître choquante, mais dans les faits, d’autres critères peuvent entrer en compte. Celui auquel je pense en l’occurrence est la fécondité. Il peut être intéressant de publier des articles qui s’avéreront faux sur le long terme, mais qui conduisent à orienter la réflexion d’autres chercheur•se•s dans des domaines inexplorés. L’histoire des sciences est remplie de ce genre d’exemples. En ce sens, il n’est pas surprenant que des articles à visée plus exploratoire soient publiés, c’est même sain pour la recherche.
      – Sur votre remarque “il me semble beaucoup plus compliqué de raisonner de façon structurée lorsqu’on lit quelque chose d’impliquant”, je ne peux que renvoyer à mon dernier article sur les SHS sur ce blog: https://zet-ethique.fr/2020/07/26/sur-une-route-pavee-dembuches-mieux-comprendre-les-sciences-humaines-et-sociales/ Je dirais en outre que la question est plus complexe qu’elle n’en a l’air. D’une part, je trouve que c’est psychologiser à outrance les comportements des scientifiques (limite psychanalytique) que de considérer qu’iels sont forcément plus impliqué•e•s personnellement, et donc moins capables de recul dans des enjeux de SHS. Bien entendu, ce genre de sujet implique d’autres difficultés que l’étude des neutrinos (mais pas forcément plus de difficultés qu’en mécanique quantique où l’observateur influe sur l’observé): mais avec un siècle et demi de pratique, on se doute bien que les SHS sont au courant, et ont déployé des méthodes pour limiter ces soucis. D’autre part, cela me semble sous-estimer l’implication des chercheur•se•s en sciences formelles dans leurs recherches: quand sa carrière dépend de ses résultats, que son nom est en première ligne, que des incitations fortes existent à la publication en chaîne, comment peut-on dire qu’iels sont moins impliqué•e•s personnellement? C’est aussi leur vie et leur image d’elleux-mêmes qui est en jeu. Ce qui explique d’ailleurs que “la vérification des branchements de l’expérience polémique” ne soit en réalité pas suffisante pour clore les débats dans ces disciplines. Les changements de paradigme ne sont pas brutaux, tranchés par les faits, mais s’étalent dans le temps.
      – J’en viens enfin à ce qui me semble le plus grave: le refus de la temporalité de la recherche et la difficulté de la reproduction des données. Le plus grave car cela illustre pleinement le manque de charité épistémique des auteurs de canular. Il ne faut pas oublier que le système de peer review marche en deux temps: il y a certes celui qui préexiste à la publication, mais surtout celui post-publication, où les collègues peuvent revenir dessus, critiquer l’article, etc. Ce temps post-publication peut d’ailleurs être très long (on le voit avec la crise de reproductibilité en psychologie): il peut se décliner en mois, en années, voire en décennies. Si le cas de l’article du Lancet a été extrêmement rapide (un peu plus d’une semaine), c’est qu’il s’agissait d’un sujet très médiatique, qui concentrait toute l’attention. Mais la plupart du temps, les publications sont noyées dans la masse (en 2008, presque 1 million d’articles ont été publiés. En 2013, Valen Johnson estimait qu’entre 17% et 25% des articles en psychologie avaient des résultats non-reproductibles) et n’intéressent pas grand-monde (en outre, il est moins valorisant sur le CV d’un•e chercheur•se de reproduire des résultats que d’en produire de nouveaux, donc le travail de vérification a tendance à passer à la trappe). Se contenter de pointer du doigt le premier temps, en omettant totalement le deuxième, est malhonnête. Et ce d’autant plus que seul ce deuxième temps permet la reproduction des données, pour vérifier si elles sont vraies ou non (or, dans un canular, elles sont logiquement inventées – mais ce n’est pas le travail des peer reviewers pré-publication, qui ont autre chose à faire, de les vérifier. Iels peuvent vérifier la méthodologie, les hypothèses, etc., mais pas le fond exact du travail) Or, qu’a-t-on vu? Quand Sokal publie son article, il annonce le jour même de la publication qu’il s’agit d’un canular: il ne laisse donc pas le temps à des peer reviewers post-publication de faire le travail de critique propre à la recherche. Et pour Sokal Squared, les auteur•trice•s ont été obligé•e•s de révéler le pot aux roses avant la fin de la publication parce que des journalistes ont commencé à se poser des questions en voyant leurs articles (alors, soit, ce n’est pas exactement du peer review académique, mais ça montre qu’un processus de contrôle social existe bien a posteriori). Donc je ne vois personnellement pas en quoi tout cela montre l’inefficacité du peer review dans son ensemble (cela montre peut-être une faiblesse du peer review pré-publication, mais comme ça n’en est qu’une partie, ce n’est pas réellement signifiant).
      – Enfin, je me dois de poser la question de l’efficacité des canulars. Oh, bien sûr, il y a une satisfaction à voir tomber dans un piège des courants/personnes qu’on estime incompétents. A titre personnel, je peux bien rire des canulars visant Maffesoli ou Badiou, parce que je les considère effectivement comme des arnaqueurs. Mais ce n’est jamais qu’un biais de confirmation de ma part, et surtout, ça n’est pas solide. Si je voulais quelque chose de solide, je critiquerais plus leurs méthodologies, par exemple (e.g. l’absence de terrain chez les maffesoliens). Mais maintenant qu’on a un peu de recul, qu’a apporté Sokal? Les science studies n’ont pas conduit à la disparition d’un des camps, les cultural studies existent encore. Et c’est la même chose pour tous les autres cas: les revues prédatrices n’ont pas perdu en vivacité non plus. Il me semble que c’est précisément parce que les canulars n’ont aucun intérêt scientifique: ils se contentent de mettre les rieurs dans un camp, mais ça ne va pas plus loin. Si l’on veut réduire les failles de la recherche, il vaut mieux s’interroger sur ses conditions actuelles de production, qui sont relativement délétères (comme le montrent d’ailleurs les témoignages de souffrance des scientifiques ces dernières années), et qui expliquent bien mieux la crise de la reproductibilité de certaines sciences qu’une vieille querelle entre sciences formelles et SHS.

      Enfin, “est-ce que toutes les revues qui sont tombé dans le panneau des canulars (notamment dans les sciences “dures”) étaient des revues prédatrices ? Est-ce qu’on a des statistiques sur la proportion de canulars qui sont passés dans une revue respectable ? Par discipline ?” J’ai mis le plus d’exemples possibles dans cet article et dans ce commentaire, mais non, on ne dispose pas de statistiques solides sur le sujet. Sur la question des revues prédatrices, elles sont surreprésentées, mais des revues sérieuses, y compris en sciences formelles, ont accepté des articles aberrants.
      Je crains, et je sais que ce n’est pas facile, qu’il faille faire le deuil de l’infaillibilité des sciences. Oui, c’est un processus imparfait, avec son lot d’erreurs. Ce qui ne veut pas dire qu’il s’agisse d’une fatalité absolue: même s’il paraît douteux que les erreurs disparaissent totalement (et c’est sans doute pour le mieux, car les erreurs permettent aussi de produire plus de connaissances), le fonctionnement actuel de la recherche mondial peut être amélioré. Mais cela nécessiterait de revenir sur des tendances très enracinées, dont le publish or perish, le monopole des revues payantes sur la publication scientifique, la starification de certaines personnes, la logique du financement par appels à projets… Cela dit, peut-être que le mouvement en cours sur l’open science permettra d’améliorer un peu les choses.

      Voilà, j’espère avoir éclairé quelque peu ma position sur le sujet (je n’aurai pas forcément la prétention de convaincre), mais n’hésitez pas si vous avez d’autres questions.

      P-S: En ce qui concerne l’écriture inclusive, je sais bien que cela peut être fatigant à lire, et j’en suis désolé. Cela étant, je suis, je le reconnais, dans une logique de normalisation de cette écriture, et je n’entends pas y renoncer, ce qui explique aussi mon choix de la mettre alors que je pourrais trouver des formules tout aussi épicènes mais ne la mettant pas en lumière.

      1. Gaël Violet Reply

        (au sujet de l’écriture inclusive, on est typiquement dans le genre de cas où on se retrouve face à deux intérêts contradictoires et tout-à-fait légitimes: d’un côté, la nécessité anti-patriarcale de la fin du masculin comme genre par défaut, “neutre”; de l’autre, la nécessité de l’accessibilité (en particulier, l’écriture inclusive complique la tâche de la lecture pour les dyslexiques). On réfléchit à trouver des solutions, mais les options sont assez limitées. Il est possible qu’on arrive à proposer des version audio, lues, de nos articles, mais clairement c’est un gros travail supplémentaire du coup)

      2. Vinteuil Post author Reply

        Addendum:

        Je reviens sur ma phrase “Bien entendu, ce genre de sujet implique d’autres difficultés que l’étude des neutrinos (mais pas forcément plus de difficultés qu’en mécanique quantique où l’observateur influe sur l’observé)”, afin d’être plus précis.
        Ce que j’entends par là, c’est que, certes, les SHS soulèvent des enjeux spécifiques et difficiles. Mais, si l’on se concentre sur la difficulté personnelle de gérer ces enjeux, ça ne me semble pas plus difficile que de devoir gérer, quand on fait de la mécanique quantique, la remise en question d’années de formation à la physique newtonienne que celle-ci suppose (et ce d’autant plus que la rupture de règles communément admises, intégrées et digérées au nom de toute une formation, qui forge, qui donne une identité, peut créer de véritables crises existentielles).

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