Recension du livre « Les gardiens de la raison » (Foucart, Horel, Laurens)

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Ce n’est pas un simple livre que Les gardiens de la raison (La Découverte), puisque c’est plutôt deux livres en un. Écrit à six mains, le livre représente la suite informelle des ouvrages respectifs des trois auteurices : La fabrique du mensonge (Foucart, 2013), Lobbytomie (Horel, 2018) et Militer pour la science (Laurens, 2019). L’intérêt du livre réside dans sa contemporanéité : son contenu traite principalement de la mutation des techniques de lobbying dans les années 2000–2010 et comment certains acteurs des milieux scientifiques et rationalistes — de bonne foi à n’en pas douter — font éventuellement inconsciemment le jeu de certains lobbys industriels et de leurs financeurs.

La première partie de l’ouvrage explique la façon dont le lobbying des grandes entreprises polluantes a muté depuis les années 1990, période à laquelle un grand nombre d’archives des fabricants de tabac sont rendues publiques, révélant la manière dont ces derniers ont alimenté sur le long terme la désinformation scientifique afin de retarder la mise en place de régulations anti-tabac. Une des stratégies utilisées en particulier était d’alimenter une défiance envers les instances gouvernementales responsables de l’évaluation des risques sanitaires, par le biais notamment de think tanks pro-science prétendument indépendants mais en réalité financés par les fabricants de tabac et d’autres industries polluantes. Le but avéré de ces think tanks était de maintenir des controverses climatiques et sanitaires bien vivantes — sous couverture de faire de la “bonne science” — afin de semer le doute dans la population qui se méfierait ensuite des décisions des institutions gouvernementales sanitaires. Par l’entremise d’affabulations montées de toute pièces par ces groupes (par exemple la fameuse fable sur la prétendue interdiction du DDT malgré son efficacité contre les moustiques porteurs du paludisme, qui aurait conduit à la mort de dizaine milliers de personnes), c’est le “principe de précaution” et les revendications écologistes poussant à l’instauration de normes plus restrictives (pour les pesticides, les OGM, etc.) qui sont directement visés. Tout cela a été bien décrit dans le livre Les marchands de doutes de Naomi Oreskes et Erik M. Conway, qui retrace l’articulation entre les tactiques des marchands de tabac et les controverses sur le réchauffement climatique.

Une fois que ces stratégies de manipulation de l’opinion publique ont été éventées dans les années 2000— et du fait certainement aussi des changements structurels dans notre façon de nous renseigner avec l’essor d’internet — les grands pollueurs se sont tournés vers une stratégie plus insidieuse : enrôler les citoyen·nes dans leur stratégie de lobbying. Cela se fait de manière souvent voilée, comme par exemple dans la participation à la création de Science Media Centres, consistant en une sorte d’agences de presse à caractère scientifique co-financées par l’État, et dont le but serait de renseigner les journalistes sur des controverses industrielles, sanitaires ou scientifiques. En effet, la pléthore d’informations contradictoires et incomplètes venant de tous bords politiques, industriels et militants, jouerait en défaveur de la recherche d’informations présentées comme fiables et rigoureuses. Les journalistes pourraient trouver dans ces Science Media Centres des interlocuteurices validés en amont pouvant répondre à leurs questions, ainsi que des explications préparées sur des questions d’ordre scientifique, sanitaire, environnemental, etc. Le financement de ces centres révèle en réalité leurs liens étroits avec les grands groupes polluants et certains think tanks libertariens, au point qu’il a été démontré (dans le cas britannique) que les éléments de langages promus par des industriels se retrouvent dans la presse grand public sous couvert de journalisme scientifique. Une tentative de créer un Science Media Centre à la française n’est pas du tout un fantasme puisqu’à la demande du Ministère de l’ESR une démarche en ce sens a été mentionnée dans la LPPR qui vient d’être votée (alinéa 223 du rapport annexé).

Une autre stratégie revient à faire de l’astroturfing, c’est à dire à faire passer des revendications politiques pour légitimes car issues d’un mouvement citoyen profondément ancré dans la société, mouvement en réalité élaboré et financé (à l’insu parfois des gens qui y participent) par certains lobbies industriels et politiques. L’association britannique Sense about Science en est un exemple type : elle milite pour plus d’expertise scientifique dans les médias et dans les prises de positions politiques, mais est en réalité totalement inféodée à des sources de financement privées. Un dérivé de cette stratégie revient à produire et diffuser les acteurices du milieu scientifique ou de la vulgarisation qui inconsciemment servent ces intérêts. Par exemple, la maison d’édition Humensis, appartenant au PDG de la société de réassurance Scor, publie dans la collection humenSciences des ouvrages de certaines figures de la zététique et des milieux rationalistes, dans le but explicite de prendre position sur le terrain de l’information scientifique et de combattre les fake news. Dans le même temps, elle publie dans la même collection un livre de Didier Raoult, alimentant en cela les controverses publiques autour des régulation sanitaires. Cette confusion volontaire entre littérature scientifique et pseudo-scientifique fait partie des stratégies de lobbying décrites dans le livre de Foucart, Horel et Laurens.

Promouvoir la propagation d’éléments de langages prémâchés dans la bouche ou sous la plume des “passeur·ses de science” fait partie d’une autre stratégie de communication avérée. Celle-ci constitue à mon sens la partie plus intéressante du livre puisqu’elle revient régulièrement dans toute la première partie, en incriminant notamment l’Association Française pour l’Information Scientifique (Afis). Il est montré que cette dernière, par le biais de sa revue trimestrielle Science & Pseudo-Sciences, participe (involontairement semble-t-il) à la propagation de fables techno-scientifiques, qui visent à incriminer le principe de précaution et les discours environnementalistes. La bénédiction rationaliste que cette association donne à certains argumentaires a pour conséquence implicite de blanchir le discours des industries polluantes, en le parant des atours de la science. La régularité avec laquelle semble s’être compromise l’Afis pose de graves questions, auxquelles l’association s’est refusée à répondre.

Le lien entre les lobbies industriels et cette association, ou encore avec la faune éclatée et variée de tous les producteurices de contenu sceptique et de vulgarisation en ligne, n’est malheureusement pas établi dans le livre. Tout au plus peut-on inférer que ces derniers adhèrent aux éléments de langage des industriels par proximité intellectuelle et idéologique plutôt que par connivence malveillante. En effet, de par leur méfiance envers les mouvements écologistes et des personnes tenant des discours anti-technicistes, les rationalistes auront tendance à être survigilants vis à vis de ces discours et à leur opposer des arguments pouvant par ailleurs servir les stratégies rhétoriques des grands industriels. Et pour la même raison, ces mêmes rationalistes ne produiront pas de pensée réflexive sur leur propre position dans le champ de la transmission de la parole scientifique et technique, impliquant une naïveté politique parfois effarante. Le propos de l’ouvrage n’est pas d’alimenter la théorie d’une connivence entre les grandes industries polluantes et les petites mains de youtube et des associations rationalistes (même si la lecture peut parfois donner cette impression, cela est explicitement démenti à plusieurs endroits du livre et même à la radio), mais d’expliquer comment un engagement intellectuel sincère (promouvoir l’esprit critique) peut en réalité servir des intérêts industriels et financiers bien plus grands, si l’on n’est pas suffisamment attentif aux sources de production et de diffusion des discours se revendiquant de la science. C’est ce qui est largement écrit en filigrane dans le livre et qu’on aurait peut être voulu lire de façon plus explicite, cela aurait éventuellement évité d’être accusé de complotisme.

La deuxième partie du livre parle de la façon dont une idéologie plus généralement anti-progressiste se diffuse en France, cette fois-ci de manière beaucoup plus explicite, par l’entremise d’associations d’étudiant·es libertariennes et de prises de positions d’intellectuel·les pro-sciences. On y trouve Bronner, Sastre, Bricmont, trio infernal des sphères scientistes ou réactionnaires (ces deux dernières ne sont jamais très distantes en réalité). Relevons qu’après la lecture de cet ouvrage, il ne devrait plus exister aucun doute sur l’imposture intellectuelle que représente Bricmont. Les milieux rationalistes devraient arrêter de le solliciter, car ce faisant ils tendent le micro à un conspirationniste, ce qui ne manque pas d’ironie pour ceux qui disent se prémunir des théories du complot. La description des cas de Sastre et de Bronner, bien connus des milieux rationalistes, est plus explicitement dédiée à leur promotion d’un scientisme au service de la dévaluation des sciences humaines (via les sciences cognitives ou la psychologie évolutionniste) et de la défense d’une idéologie anti-justice sociale, dépassant largement le seul volet environnementaliste de la première partie.

Au final le livre de Foucart, Horel et Laurens est une lecture intéressante à plusieurs égards : premièrement, il rappelle les stratégies discursives utilisées par certaines grandes industries pour ralentir la mise en place de régulations sanitaires et environnementales contraignantes; deuxièmement, il dresse un panorama élargi des vecteurs de transmission de ces discours drapés de l’apparence de la science et de la raison, contre le prétendu alarmisme des militant·es environnementalistes ou pro-justice sociale. Le matériel concernant les lobbies du monde anglophone est foisonnant et à ce titre vraiment intéressant (notamment la généalogie qui a mené à la création du Science Media Centre britannique). Le traitement des têtes de pont françaises de ce mouvement pro-science est cependant plus inégal : autant la description des errements de l’Afis est édifiante, autant on reste sur sa faim quant aux motivations des membres incriminés. L’Afis ne nous aidera pas non plus à en savoir plus car elle n’a pas du tout discuté dans son communiqué les critiques précises et circonstanciées dont elle est la cible. Il n’est pas question de parler de connivence, mais un chapitre sur les motivations intellectuelles et politiques des acteurices rationalistes traversant le paysage de l’ouvrage aurait été bienvenu. 

On peut aussi regretter la présence d’approximations, d’erreurs factuelles (relevées par les personnes incriminées, voir ici par exemple), ainsi que de la juxtaposition d’informations dont les liens de causalité demanderaient à être démontrés plutôt qu’insinués. Ces occurrences sont particulièrement visibles dans le chapitre 5 “La trollisation de l’espace public”, qui voit mettre côte à côte des interviews de twittaos rationalistes, une critique rapide de la tribune #NoFakeScience, une enquête sur les agences d’influence digitale, et un passage éclair sur l’implication des libertariens dans ce joyeux mélange. Ce chapitre est pour moi le nadir du livre, car aucun lien concluant n’est démontré entre ces différents éléments : en particulier, a priori aucun des twittos rencontrés ou des vulgarisateurs mentionnés n’a été démarché par une quelconque agence d’influence digitale. Il aurait certainement été plus intéressant d’étudier les déterminants sociaux et intellectuels de ces “gardiens de la raison sur canapé » à reproduire involontairement les éléments de discours mis en avant par Monsanto (mais aussi présents dans le préambule du rapport du Circ, ce que le livre ne mentionne pas). La section sur la tribune #NoFakeScience est aussi désespérément courte, alors qu’il y aurait eu tant de choses à dire si elle avait été historicisée, vis à vis notamment du précédent #Nofakemed. Les nouveaux mouvements rationalistes en ligne, portés par une génération de personnes entre 20 et 35 ans qui a profité de l’essor de Youtube et des réseaux sociaux (Facebook, Twitter) pour développer une contre-culture qui n’existait pas il y a encore dix ans, sont un sujet d’étude à part entière, qui méritait un traitement autrement plus rigoureux qu’un chapitre moyennement ficelé. Cela est d’autant plus décevant qu’il existe de jeunes sociologues qui travaillent justement sur ces communautés et dont il aurait été bénéfique de requérir l’expertise.

Je ne peux pas non plus manquer de relever par moments la propension à présenter les événements de manière partielle voire partiale envers des gens dont est reconnu le manque de déontologie (pour n’en mentionner qu’un : Séralini). De même, la bienveillance envers certaines personnes ou productions médiatiques qui se sont largement trompées dans leur critique des pesticides est pour le moins dommageable pour la crédibilité totale du propos. Il est possible de critiquer un camp sans pour autant donner un blanc-seing à un autre (ni tomber dans une pseudo-neutralité irénique qui profite au dominant). Tout livre voulant dénoncer la désinformation scientifique — et notamment celle des personnalités et des instances qui se présentent comme rationnelles et pro-science — se doit d’être irréprochable : c’est à ce prix que s’acquiert la crédibilité qui permet de faire mentir les accusations d’insinuations complotistes. En l’état actuel, du fait des approximations qu’il contient, l’ouvrage ne remplit pas ce critère de rigueur. C’est pour cette raison que s’interroger de manière plus explicite sur l’agentivité et la sincérité des protagonistes rencontré·es aurait été très bénéfique : au delà du fait que c’est un sujet très intéressant, cela aurait rendu certainement beaucoup plus difficiles les accusations portées contre les auteurices de participer à une forme de désinformation.

D’un autre côté, refuser — pour les critiques — de se confronter au problème de fond que le livre soulève est très problématique, et c’est malheureusement la voie qu’ont choisie beaucoup des membres de la sphère rationaliste, sous le seul prétexte que le livre ferait la part belle au déshonneur par association (voir ici, et ). Or, prétendre sceller le sort de la teneur du livre sur la base de simples passages tirés de leur contexte est une diversion qui évite d’avoir à regarder en face les nombreux arguments solidement étayés qui méritent pourtant d’être discutés. Cette accumulation de réactions allant dans le même sens signe donc encore une fois un rendez-vous raté entre la communauté rationaliste et la réflexivité politique. Cette attitude est d’autant plus décevante que les questions soulevées par le livre (blanchiment des discours lobbyistes par l’Afis, nouvelles techniques d’influence, Science Media Centre, etc.) sont graves et méritent qu’on s’y attarde et que, lorsqu’on lit le livre, il ressort que la plupart des passages incriminés comme étant prétendument calomniateurs s’inscrivent en réalité dans un contexte qui leur confère un sens tout à fait différent : par exemple à aucun moment les vulgarisateurs Science Étonnante et DirtyBiology ne sont mis en cause en quoi que ce soit, ni même Thomas Durand qui est juste mentionné à titre d’exemple. Il semble donc pertinent de rappeler qu’en général la lecture d’un livre se fait dans l’ordre et en prêtant attention au contenu, et non en faisant ctrl+F pour chercher son nom dans le manuscrit. 

L’ouvrage de Foucart, Horel et Laurens est donc — malgré les inexactitudes qui obscurcissent le tableau — une lecture qui devrait être prise au sérieux pour de nombreuses raisons : le foisonnement de détails sur les techniques rhétoriques établies par les grandes industries polluantes dans les années 1980 et 1990, sur le blanchiment de celles-ci en France par l’Afis et d’autres membres de la galaxie rationaliste (sceptiques, vulgarisateurices ou intellectuel·les), sur les nouvelles formes de lobbying industriel via les Science Media Centers et de fausses associations citoyennes, ou encore sur les stratégies éditoriales de certains professionnels de l’assurance (publiant la Tronche en Biais, Bronner et Raoult dans la même collection), qui cherchent à se prévaloir d’une parole scientifique pour en réalité attaquer le principe de précaution et les agences de régulation gouvernementales. Leur livre a le mérite de donner un coup dans la fourmilière rationaliste, de dévoiler ce qui jusqu’ici était très peu connu — l’entrisme libéral notamment — et d’ouvrir pléthore de pistes de réflexions et d’investigations à mener. Mais, de manière plus importante encore, il nous enjoint à être encore plus critique et réflexif dans notre production scientifique et de vulgarisation, et nous met en garde contre l’imprudence à trop facilement faire confiance aux personnes qui prétendent savoir ce qu’est la science et la raison.

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