Le paquebot coule, que faire ?

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Disclaimer : J’ai hésité à sous titrer par « Analyse de risque sur un coin de table », mais ça faisait trop long. Juste pour dire que ce billet est un billet d’opinion, et n’a pas d’autre vocation que d’offrir une perspective qui me semble absente du paysage.

Science4all vient de lancer une série de vidéos « COVID », et le premier épisode (qu’il ne vous est pas nécessaire de voir pour comprendre ce billet) s’assume pleinement comme catastrophiste.

C’est catastrophiste mais c’est assumé. Le but, c’est de mettre l’accent sur les scenarii qui, aussi improbables qu’ils puissent être, sont dangereux. Sur le principe, je défends ce rapport au risque là : anticiper un danger même s’il est improbable, parce que souvent, ce sont les plus vulnérables qui encaissent le plus quand on ne le fait pas1. Je n’ai donc aucun problème avec l’utilisation d’un ton qui soit alarmiste, et je rejoins l’idée qu’on doit l’être, car Science4all a raison sur une chose : la situation est critique.

Je pense par ailleurs que la minimisation des risques découle d’un paternalisme patent et délétère. Dans une autre de ses vidéos, Science4all l’analyse comme étant un problème de respectabilité, je pense que c’est lié, mais qu’il est important de connecter ça aussi au paternalisme : il est important d’être respectable, mais surtout quand on fait autorité, en réalité. Oui, il y a une tendance à minimiser les risques parmi les experts parce que ça ne fait pas respectable d’être alarmiste quand on a pour rôle social d’incarner la raison face à l’émotion. Le paternalisme se traduit toujours comme ça : « mais non, ça va aller »2, comme magnifiquement illustré par cet excellent extrait du film Snow Therapy.

L’avalanche, extrait du film Snow Therapy

Au-delà de cela, la perception des risques diffère selon nos classes sociales et nos perspectives, comme illustré dans cet article du blog Le troisième Baobab, qui décortique un cas pratique de pluies radioactives ayant contaminé les montagnes britanniques. Dans ce cas pratique, l’estimation du risque de persistance de la radioactivité avait été estimée à trois semaines par les experts, estimation contestée par les éleveurs, non experts de la radioactivité… mais fins connaisseurs de leur territoire. Au final, il aura fallu 26 ans pour que la situation se régularise. Comme nous l’avons développé dans Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 5/6 : Les émotions et la rationalité, il convient par ailleurs de distinguer risque collectif et risque individuel : le risque de mourir du COVID-19 quand on est testé positif est de 2%. Mais c’est une moyenne : en réalité, ce risque n’est pas le même selon que vous êtes un vaillant chef d’entreprise de 35 ans, ou une personne diabétique de 60 ans qui touche l’AAH. Les experts peuvent estimer des tendances générales autant qu’ils le veulent et se vouloir rassurants sur ces tendances, les individus estimeront toujours leur risque à eux en fonction de l’expertise qu’ils ont de leurs profils et contextes individuels.

On l’a déjà partagée dans l’article précité, mais enseigner c’est répéter.

Or, c’est ce sur quoi je ne suis pas raccord avec Science4all3, c’est sur sa qualification du danger (duquel découle le risque), qu’il circonscrit à l’évidence depuis la seule perspective d’une classe CSP+. En effet, sa description du danger se limite à envisager l’effondrement du système économique et ses effets dominos, et cela le conduit à insister sur l’impératif de le *prévenir* plutôt que sur la nécessité de *canaliser* ses conséquences. Pour comprendre la distinction entre les deux verbes, imaginez une bombe avec un minuteur. Pour gérer le danger, vous avez deux choix : la faire désamorcer par une personne qui risque sa vie en le faisant, ou la faire exploser mais de manière à ce qu’elle ne blesse personne (à un endroit isolé, où elle ne provoquera que des dégâts matériels, et non humains, par exemple). Là, en gros, on doit décider si on veut sauver la bombe qu’est le système économique actuel, ou la faire exploser de manière maitrisée. Est-ce que le monde va s’effondrer si les banques, les entreprises d’investissement, les bourses, le monde de la finance s’effondre ? Ce que les capitalistes appellent le monde (l’organisation sociale et sa hiérarchie), oui, assurément. Ce que nous, on appelle le monde (nos vies, être logés, nourris, soignés), oui, aussi, mais le degré de gravité de cet effondrement va dépendre des décisions qu’on va prendre dans les semaines et mois à venir.

Pour mieux comprendre, on peut résumer ce dilemme par ce petit encart comique :

– Un iceberg !! Faut-il descendre les passagers dans les canots capitaine ?
– Non on peut encore sauver le paquebot ! Et quelle apocalypse ça serait si on ne le faisait pas : les pauvres se retrouveraient dans les pires canots !! On ne peut pas leur faire ça !!
– Mais comment on va sauver le paquebot Capitaine ??
– Laissez-moi faire !! Il faut tenter le tout pour le tout, on ne peut pas laisser le paquebot couler !

Face à un tel dilemme, il faut peser les risques et les bénéfices des différentes options. Pourquoi voudrait-on sauver la bombe ? Pourquoi voudrait-on absolument sauver le paquebot ? Quelles chances à t’on de sauver le paquebot si l’on tente ? Pour tenter d’y répondre, Science4all alerte surtout des conséquences d’un effondrement pour les populations défavorisées. Cependant, il ne choisit qu’un seul exemple, qui est pour le moins surprenant :

Comme souvent, la crise pourrait être particulièrement désastreuse pour les populations défavorisées, cette étude 4 en particulier suggère que le nombre de personnes vivant en situation de pauvreté pourrait augmenter d’un demi-milliard.

Science4All, COVID-1

Elle est intéressante cette phrase. Les personnes défavorisées, depuis la perspective de Science4all ce ne sont pas ceux qui sont déjà pauvres, ce sont ceux qui vont le devenir…. ceux qui vont perdre ce qu’ils ont, qui vont passer d’une cabine louée dans le paquebot, à un canot humide. Pas ceux qui de toutes manières étaient déjà hébergés sur le pont.

Quelle est la perspective de ceux qui sont déjà pauvres ? Nous l’ignorons. Des vidéos sont déjà en train de circuler pour tâcher de nous en donner un aperçu, comme cette vidéo de la RTBF qui porte sur l’ « impossible confinement dans les pays du Sud » qui montre des pauvres abandonnés à un triste sort. Mais vigilance ! Attentions aux biais de cadrage ! Est-ce que ces foules qui doivent rejoindre leurs familles dans les campagnes à pied, cela peut suffire pour illustrer la perspective des plus pauvres ? Dans ces vidéos, il n’est présenté que le risque de catastrophe pour ces populations si nous ne faisons rien. Cela revient à mettre, comme le capitaine du paquebot qui coule, le focus sur l’état des canots dans lesquels les plus pauvres vont devoir embarquer si le paquebot n’est pas sauvé. Cela ne peut servir qu’à justifier le sauvetage du paquebot, qui représente ici, si ce n’était pas encore clair, le capital (à propos de sauvetage de paquebot-capital par les capitaines-dirigeants, d’ailleurs, lire la BD de Emma « La facture » ).

Crédit : communisé

Si Donald Trump avait été le capitaine du Titanic.
– Il n’y a pas d’iceberg.
– Nous n’allons pas cogner d’iceberg.
– J’ai su que c’était un iceberg avant tout le monde.
– Les manchots ont amené l’iceberg ici.
– Personne n’aurait pu prédire l’iceberg.
– Nous ne pouvons pas permettre à un iceberg de stopper notre paquebot.
– L’équipage répand des intox à propos des icebergs.
– Certains d’entre vous doivent couler.
– Je suis le meilleur capitaine, demandez à n’importe qui.

Si l’on veut réellement faire une analyse des risques pour les populations les plus pauvres, il ne faut pas seulement mettre dans la balance le risque de catastrophe politique et sociale si le système s’effondre. Il faut mettre dans la balance plusieurs risques et bénéfices :
– les bénéfices de l’ancienne option (ici avoir un emploi dans le système capitaliste par exemple, versus le perdre dans l’éventualité de l’effondrement du système capitaliste) ;
– les coûts de l’ancienne option (ici le système capitaliste en lui-même, l’exploitation, la compétition, l’absence d’accès à la solidarité, et ce sur la durée) ;
– les risques de la nouvelle option (celui qui est mentionné par Science4all, à savoir un passage transitoire ou durable à un système pire que celui qui pré-existait) ;
– les bénéfices possibles de la nouvelle option (la possibilité, à terme, d’une réorganisation sociale profonde et plus égalitaire si le capitalisme s’effondre).

Par ailleurs, si l’on prend par exemple ces populations que l’on voit migrer massivement vers les campagnes, elles ont un fort risque transitoire sur le chemin, mais une fois à bon port, elles ont la sécurité du logement et alimentaire (accès à la solidarité). L’effondrement de l’économie aura un coût, mais il n’est pas sûr que ce coût soit supérieur à celui qui consiste à subir la pandémie pour maintenir l’économie. Une fois la pandémie passée, ces gens pourront regagner les villes, et chercherons les mêmes emplois précaires qu’il avaient auparavant. Ils n’auront pas perdu les fonds de pension qu’ils n’avaient pas, les comptes en banque qu’ils n’avaient pas, les entreprises qu’il n’avaient pas. Ainsi, il ne faut pas faire simplement la balance entre le coût de la crise pour ces populations et ce qu’elles avaient avant la crise, mais la balance entre le coût des différentes options sachant que (probabilité conditionnelle) de toutes manière la crise est déjà là, et qu’elle aura des conséquences. Prendre ce recul là doit aussi nous obliger à nous regarder en face : les pauvres vont casquer de toutes manières, et ce sera parce qu’on n’a pas fait ce qu’il fallait à temps pour contrer les inégalités. Ce n’est plus le moment de déplorer l’état des canots qu’on leur a laissés.

Je le répète, j’ignore quel est l’avis de ces populations les plus pauvres, ce qu’elles veulent. Je souhaite surtout attirer l’attention sur le fait que les perspectives des CSP+, qui cadrent les informations qui nous parviennent et nourrissent nos analyses, ne doivent pas nous conduire à penser les risques d’effondrement économique et à les jauger à la place des premiers concernés, les plus pauvres eux-mêmes. Et encore moins à défendre des options en leur nom (surtout si par un alignement magique des planètes, ce sont également les options qui nous arrangent le plus, nous qui avons des comptes en banque).

Reste les ni riches ni pauvres, qui ont quand même à perdre. C’est de ceux là que Science4All parle, en réalité. C’est de nous. En tous cas, je me mets dans cette catégorie. Je vis dans un pays pauvre, avec un contrat local. Je n’ai pas de filet social. J’ai un emploi précaire, et un loyer qui représente la moitié de mon salaire à payer. Mais j’ai un peu d’économies. Un livret A où je mets ce qui reste de mon salaire, parce qu’il n’est pas suffisant pour une cotisation retraite. Je pourrais tout perdre, mais je le ferais sans sourciller si cela conduisait à la mise en place d’un système qui garantit à mes enfants d’avoir de quoi bien manger, d’être logés, d’avoir accès à une scolarité de qualité et des soins de qualité, de poursuivre des études dans lesquels ils apprendraient des trucs qui font grandir l’humanité. Un système dans lequel leur futur ne dépends plus de mon emploi précaire. Et bon. Mon salaire repose sur des philanthropies. Les riches qui font des dons à des fondations, et les placements en action de ces fondations. Si le paquebot coule, je vais tout perdre de toutes manières. J’ai un peu peur, mais pas que. Il y a le et si. Il y a aussi l’espoir d’autre chose.

Trump vient de couper les vivres de l’OMS. Heureusement pour moi, ce n’est pas l’OMS qui paye mon salaire…. mais c’est pas passé loin.

Avant la pandémie, le monde était à mes yeux déjà en crise. Je vis dans un pays où je peux compter les morts du capitalisme au quotidien. Hier j’ai pleuré, parce qu’un petit garçon de 5 ans que je connais est mort d’une septicémie après une opération bénigne. J’ai pleuré face à mon impuissance. Depuis 10 ans, je continue de faire mon taf, qui en plus n’est pas un taf inutile, dans l’absolu. Je continue parce qu’il faut bien assurer le gite et le couvert. Et je me suis souvent demandé à partir de quel moment la crise devrait être assez évidente pour qu’on arrête ce qu’on est en train de faire et qu’on fasse ce qui est urgent : mettre fin à ce système ubuesque. La situation est exceptionnelle. Certains continuent pourtant encore de faire leur taf, par conscience professionnelle. Moi aussi, un peu. Je nous invite, chacun d’entre nous, à nous poser cette question : quel est le seuil de tolérance à la catastrophe au-delà duquel nous n’acceptons plus ce qui est en train de se passer, et à partir duquel nous nous levons pour dire stop. Comme les salariés de ce McDo qui ont réquisitionné le drive pour faire de la distribution de dons alimentaire. Quel est le moment où nous nous levons pour faire ce qu’il faut, chacun à notre niveau, pour que les plus vulnérables aient à manger, des soins, et un chez eux.

Oui, je suis en train de parler d’empathie (coucou DirtyBiology). Ceci est un appel à l’émotion. Que vous dis votre conscience ? Comme je le disais, nous devons choisir entre prévenir, et canaliser. Canaliser, ça veut dire quoi ? Ca veut dire faire exploser la bombe en limitant les dégâts. Ca veut dire diriger les conséquences les plus lourdes vers une cible choisie. Ici, canaliser le danger ce serait par exemple faire le nécessaire pour qu’il soit encaissé par ceux qui peuvent encaisser sans en mourir : les bourgeois. Les taxer, saisir leurs moyens de production et de distribution (on dit d’échange), geler les loyers, geler les emprunts, interdire les expulsions… pour que plus rien ne dépende d’eux, et que leurs capitaux puissent s’effondrer sans nous entrainer avec…. ce serait certes abandonner le paquebot, mais ce serait aussi garantir qu’il y aura bel et bien des canots pour tout le monde. Est-ce un faux dilemme ? Pour ceux qui tiennent la barre, ça ne l’est pas. Ils peuvent prendre les décisions nécessaire pour canaliser le danger tout en le prévenant dans le même temps. Pour nous qui ne tenons pas la barre, par contre, s’ils ne prennent pas les décisions nécessaire pour canaliser le danger en plus de le prévenir, nous en seront réduits aux choix qu’avaient les passagers de troisième classe du Titanic : s’insurger ou subir.

Passagers et survivants du Titanic. 210/330= 63% des passagers de première classe ont survécu, contre 200/750=26% en troisième classe.

Au moins certains d’entre eux, en tous cas, ont déjà choisi et leur priorité, et ce sont pas nos vies, mais bien le paquebot….

En hommage à Mohammed, qui ne verra pas de lendemains meilleurs…


Merci à Antoine Pyra, iacbri, Pavel, Gaël Violet, Alexandra, et Camille pour leurs relectures.

  1. Par exemple, la baisse du nombre de lits dans les hôpitaux publics était une non-anticipation du risque de pandémie, et ce sont les plus démunis qui vont en payer les conséquences, puisque les plus riches, eux, ont les moyens d’aller dans les cliniques privées.
  2. Il faudrait des sociologues pour expliquer d’où ça vient. C’est un pattern très prononcé. Parmi les personnes qui s’y prêtent, on peut citer Gérald Bronner et ses blablas récurrents sur la surestimation des risques ou la nécessité de réenchenter les risques, mais Didier Raoult adopte exactement la même posture dans son dernier livre. Mon boss, responsable d’un gros programme de santé publique à minimisé la pandémie à ses débuts, jusqu’à ce que je signale que les paramètres épidémiologiques étaient proches de la grippe espagnole. Les médecins en général, montrent ce pattern de minimisation de la gravité d’une maladie (même s’ils ont conscience du risque, ils communiquent autre chose). Bref, c’est un problème social récurent, et c’est très dommage de parler de ce besoin de respectabilité comme d’une cause atténuante comme le fait Science4all dans cette autre vidéo, au lieu de creuser pour comprendre les déterminants de ce paternalisme et de savoir comment identifier les experts qui ne tombent pas dans ce travers (car on comprends aisément que tout le monde n’aura pas la même tendance à être paternaliste). Ce que j’ai vu, cependant, c’est surtout des gens qui ne voulaient pas créer la panique, et qui minimisaient les risques à cause de ça, aussi. Sans comprendre que minimiser, c’est ça qui créait la panique : on est toujours plus rassuré par les gens qui prennent la mesure des problèmes que ceux qui les minimisent, en réalité.
  3. En plus de mon aversion profonde pour ses références toujours désastreuse au « hooliganisme » qui le conduisent à rejeter sans même y prêter attention les arguments de tous ceux qui proposeraient des solutions radicales, vu qu’en appeler à éviter ce qu’il désigne par hooliganisme, ça revient en gros à demander à ceux qui sont en train de mourir de malnutrition, mal logement, et manque de soin à rappeler l’urgence de leurs situations en gardant leur calme, sans quoi ils plomberaient les débats des gens raisonnables.
  4. Il montre une étude en image sur la vidéo