Les fondements théoriques de la psychologie évolutionniste

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Cet article est la version courte et digeste d’un article beaucoup plus long et complet sur les fondements théoriques de la psychologie évolutionniste. Le présent article est un article de vulgarisation et à ce titre ne revendique pas l’exhaustivité. Par contre, l’article sus-mentionné est beaucoup plus complet et à ce titre il est conseillé de s’y reporter pour avoir plus dane détails sur un point précis.

Cet article est dédié à la présentation vulgarisée des fondements théoriques de la psychologie évolutionniste, ainsi que de leurs limitations. Le propos est de dresser un état des lieux pour les personnes susceptibles d’être intéressées par suivre les débats où cette discipline est invoquée, souvent comme un argument d’autorité. Nous avons en effet montré dans un autre article que, dans la sphère publique, les arguments basés sur l’influence de l’évolution sur les comportement humains ne sont pas tant des arguments scientifiques que des arguments rhétoriques pour gagner en légitimité et en autorité dans les débats. Pour ne plus être démuni face à ce genre d’arguments d’autorité, le présent article se propose de fournir un aperçu des outils conceptuels pour comprendre les fondements théoriques de la psychologie évolutionniste ainsi que leurs limitations, et pour mieux la situer dans le champ scientifique. Le présent article est une porte d’entrée et nous proposerons à la fin quelques ressources pour aller plus loin de manière graduelle. Nous conseillons au lectorat de se tourner vers l’article plus long et plus complet sus-mentionné d’où est tiré le présent article pour accéder à une présentation plus détaillée des fondements théoriques de la psychologie évolutionniste et des questions que nous allons traiter.

Nous aborderons en particulier les raisons qui font que la psychologie évolutionniste est une discipline dont les fondements théoriques sont largement contestés et qui, bien que se prétendant de la légitimité scientifique de la biologie, n’en respecte pas pour autant les standards de scientificité. De plus les critiques les plus fortes adressées par les biologistes de l’évolution et les chercheur·ses en sciences cognitives ne semblent en réalité par être prises en compte par les psychologues évolutionnistes, laissant penser que la discipline refuse d’actualiser ses fondements théoriques qui entrent en contradiction avec les consensus établis en sciences cognitives et en biologie de l’évolution. Dans son état actuel, si la psychologie évolutionniste ne répond pas avec rigueur aux objections que ces sciences lui opposent, elle prend le risque de s’isoler de plus en plus au point de former un îlot disciplinaire autonome mais sans réelle attache avec les sciences dont elle se réclame. C’est donc principalement le positionnement scientifique de la psychologie évolutionniste dont il est question dans cet article.

La psychologie évolutionniste est historiquement issue du rapprochement de la psychologie expérimentale avec les sciences du comportement animal et les sciences cognitives humaines à la fin des années 1980. La première occurrence du terme semble apparaître au milieu des années 1980, mais l’acte créateur de la discipline est la parution en 1992 de l’ouvrage collectif The Adapted Mind: Evolutionary Psychology and the generation of culture. La psychologie évolutionniste se présente comme une refondation radicale de la science psychologique, en lui conférant une orientation cognitiviste et adaptationniste qu’elle n’avait pas jusqu’alors. Ainsi, l’idée que certaines facultés comportementales sont présentes dans l’esprit à la naissance vient autant de l’éthologie animale, de sa généralisation au comportements animaux autant qu’humains dans la synthèse qu’on a appelé l’écologie comportementale ou sociobiologie, que des avancées dans le champs des sciences cognitives, notamment amenées par la linguistique et par les nouvelles théories sur la modularité de l’esprit.

En arguant de ces rapprochements théoriques issus d’un vaste spectre disciplinaire, les psychologues évolutionnistes revendiquent le fait que la psychologie est en réalité une science dérivée de la biologie et doit donc nécessairement intégrer la théorie de l’évolution de Darwin et considérer les mécanismes psychologiques comme des adaptations. La psychologie évolutionniste est donc une discipline étudiant les comportements mais qui se pense comme étant une science de la nature. Cela se mesure à plusieurs niveaux : les hypothèses qu’elle invoque sont issues des sciences cognitives et de la biologie évolutive, les méthodes qu’elle utilise sont principalement celles de la psychologie expérimentale (ainsi que d’autres méthodes anthropologiques et archéologiques). Les psychologues évolutionnistes revendiquent régulièrement pour leur discipline certaines propriétés que partageraient toutes les sciences de la nature : réductionnisme, unicité théorique, falsifiabilité… La psychologie évolutionniste serait d’après elleux une science à la portée universelle comme les autres sciences de la nature : synthèse intégratrice de toutes les sciences de l’homme, dont le but serait ultimement de révéler et de décrire le contenu de la “nature humaine”. Il est cependant important de rappeler que le champ de la psychologie dans son ensemble ne saurait se ramener à la seule psychologie évolutionniste, puisqu’il existe d’autres courants — psychologie cognitive, psychologie sociale, etc. — qui sont plus anciens et de ce fait certainement mieux établis. La psychologie évolutionniste n’a émergé que récemment et ne reste pour l’instant qu’une branche (réduite) parmi d’autres de la psychologie.

C’est à partir de ce bref aperçu de ce qu’est la psychologie évolutionniste que nous progresserons dans le présent article : nous étudierons en premier lieu les aspects cognitifs de la discipline, et notamment l’hypothèse de la modularité massive de l’esprit, qui est fondamentale pour justifier que les comportements puissent être des adaptations. Nous étudierons ensuite plus précisément cet adaptationnisme affiché en nous penchant sur les arguments invoquées par les psychologues évolutionnistes ainsi leurs critiques. Nous conclurons à ce moment là mais les personnes intéressées par aborder les revendications philosophiques de la psychologie évolutionniste à s’identifier à une science de la nature pourront se référer à la dernière partie de l’article duquel est tiré le présent article.

Tenants et aboutissants de la psychologie évolutionniste

La psychologie évolutionniste n’est en réalité qu’une discipline (cependant non minoritaire) parmi toutes les théories évolutionnaires du comportement — animal autant qu’humain. Elle fait partie d’un paysage disciplinaire segmenté selon les méthodes et les objets d’étude : écologie comportementale humaine, anthropologie évolutionnaire, génétique comportementale, etc. Parmi toutes ces approches, la psychologie évolutionniste a la particularité d’être présentée par ses défenseurs et défenseuses comme la forme la plus aboutie de ces théories. Elle se distingue des autres disciplines sus-citées par ses hypothèses et ses prétentions unificatrices plus fortes : les autres approches évolutionnaires du comportement seraient en quelque sorte des disciplines dérivées de la psychologie évolutionniste. Étant donné ce statut particulier et sa récupération massive dans le discours conservateur, il nous a semblé important de focaliser notre attention sur cette discipline.

Définition. La psychologie évolutionniste (ou évopsy) est une approche cognitiviste et nativiste des comportements humains, qui s’appuie sur les principes suivants :

  1. (modularité massive) l’esprit est constitué d’algorithmes cognitifs fonctionnellement spécialisés et relativement autonomes entre eux, et dépendant chacun d’un ensemble spécifique de stimuli pour s’exécuter,
  2. (adaptationnisme) les comportements humains sont le produit de tels algorithmes cognitifs, qui auraient été sélectionnés parce que leur fonction résolvait les problèmes de survie et de reproduction auxquels étaient confrontés nos ancêtres dans leur environnement préhistorique.

La tâche centrale de la psychologie évolutionniste est de découvrir, décrire et expliquer la nature de ces mécanismes comportementaux.

Le cognitivisme est le paradigme principal des sciences cognitives, qui stipule que l’esprit humain est un système de traitement de l’information (ou plus précisément une machine de Turing), qui transforme des inputs en outputs à l’image des algorithmes dans un ordinateur. En sciences cognitives, la position théorique — le computationnalisme — qui considère que le cerveau est un calculateur (ou plus explicitement une machine de Turing) sert plutôt à définir des contraintes sur le fonctionnement du cerveau et le type de problèmes qu’il peut résoudre. Nous verrons cependant que l’analogie entre le fonctionnement de l’esprit humain et celui d’un ordinateur est prise au pied de la lettre dans les principaux textes de psychologie évolutionniste. Ce faisant, les psychologues évolutionnistes vont ainsi pouvoir justifier que les comportements humains peuvent être considérés comme des outputs produits par des algorithmes cognitifs spécialisés — ou modules — à partir d’inputs spécifiques, issus de l’environnement (point 1. de la définition). Les psychologues évolutionnistes dressent régulièrement l’analogie entre les modules cognitifs et les organes du corps humain : ils auraient chacun une fonction et auraient été sélectionnés précisément pour leur fonction.

Les psychologues évolutionnistes appellent “mécanisme psychologique évolué” une adaptation cognitive (modulaire) qui traite les informations de façon spécifique : en fonction de certains inputs en entrée, un algorithme cognitif produit des outputs, ceux-ci pouvant être un comportement. Les psychologues évolutionnistes parlent d’adaptation car pour elleux ce comportement aurait servi à résoudre un problème de survie ou de reproduction spécifique qui s’est présenté de manière récurrente dans l’histoire évolutionnaire de l’humanité, et aurait ainsi été le produit de la sélection naturelle.

Cela permet ensuite de considérer que les états mentaux sont le produit de modules cognitifs au même titre que les fonctions métaboliques sont le produit d’organes, et de justifier qu’à l’image du foie, du coeur ou de l’oeil, ces algorithmes cognitifs auraient été sélectionnés parce qu’ils ont remplit une fonction adaptative, à l’époque où nos ancêtres étaient confrontés à certains problèmes posés par leur environnement naturel ou social, notamment au Pléistocène (point 2. de la définition). On parle dans ce cas de problème adaptatif, qui peut être défini comme un problème évolutif récurrent — c’est à dire stable dans le temps et sur une durée assez longue — dont la solution a favorisé la reproduction. La démarche des psychologues évolutionnistes est donc de comprendre ces problèmes ancestraux pour essayer de déduire quels pourraient être les comportements qui auraient été sélectionnés, c’est à dire ce qu’on pourrait considérer comme étant des “adaptations comportementales”.

Attention cela ne veut pas dire que les comportements sont inscrits dans les gènes, mais plutôt que l’esprit serait codé génétiquement de telle manière que les comportements humains sont l’expression phénotypique de l’héritage génétique humain, i.e. qu’ils sont le produit de l’interaction de l’environnement avec la structure cognitive codée génétiquement. Les inputs reçus de l’environnement seraient processés par les modules cognitifs qui produiraient des comportements en sortie. Lorsque le type d’input change, le comportement en sortie change en fonction de la dépendance des algorithmes cognitifs à la variation des stimulis en entrée. La psychologie évolutionniste n’est donc en aucun cas contradictoire avec la coexistence de plusieurs sociétés aux cultures différentes : elle s’en accommode au contraire très bien puisqu’elle prétend faire sens de cette variation culturelle sous une théorie comportementale unifiée de l’être humain. La psychologie évolutionniste a donc des prétentions à l’universalité, et revendique régulièrement comme un de ses objectifs de révéler et d’expliquer la “nature humaine”.

La modularité massive en question

Les psychologues évolutionnistes soutiennent l’idée selon laquelle l’esprit est organisé en une multitude de dispositifs de traitement de l’information qui se caractérisent par leur fonction propre, ainsi que par le domaine des stimulis par lesquels ils sont activés : on les nomme des modules. La vision selon laquelle le cerveau se comporte comme un système de traitement de l’information n’est en soi pas choquante car c’est le paradigme dominant en sciences cognitives, qui appréhendent cette hypothèse de façon tout à fait rigoureuse. Cependant, les psychologues évolutionnistes vont plus loin en dressant une correspondance exacte entre le fonctionnement du cerveau et celui d’un ordinateur. Cela leur permet de revendiquer régulièrement l’analogie entre ces algorithmes cognitifs ou modules, et les organes du corps humain pour justement mieux dresser une analogie fonctionnelle. À leurs yeux les fonctions de ces modules, étant susceptibles d’avoir évolué par le truchement de la sélection naturelle, sont précisément l’objet d’étude de leur discipline, qui relève donc bien des sciences cognitives et de la psychologie.

La notion de module a été introduite au début des années 1980 par le philosophe de l’esprit Jerry Fodor, pour rendre compte des performances cognitives que les théories behaviouristes ne pouvaient pas expliquer. La première définition de Fodor contenait neuf critères, qu’il a ensuite affaiblis ou abandonnés en se focalisant principalement sur l’idée de domain specificity (les modules sont activés de manière sélective par certains inputs précis) et surtout celui d’informational encapsulation (la communication avec les autres modules est limitée). Pour mieux comprendre ces deux notions, on peut utiliser la métaphore d’un tube dont l’embouchure a une certaine forme, où les inputs qui s’emboitent bien rentrent d’un côté, le traversent sans communiquer avec l’extérieur, et où les outputs sortent à l’autre extrémité. Le fait qu’il y ait des modules dans l’esprit ne fait absolument pas débat en sciences cognitives, puisqu’on connait des tâches (de bas niveaux) qui prouvent manifestement leur existence. Par contre, c’est la définition de ce que sont les modules, le type d’informations qu’ils processent et produisent, ainsi que l’étendue de leur présence dans l’esprit (= la modularité) qui soulèvent souvent les dissensions.

Les psychologues évolutionnistes s’inscrivent en décalage avec ce qui se voit en sciences cognitives puisqu’iels adoptent une position radicale qui est largement contestée. Déjà, iels ne souscrivent pas totalement à la caractérisation Fodorienne des modules, puisque pour elleux les propriétés fondamentales qui caractérisent les modules cognitifs sont avant tout la spécialisation fonctionnelle (chaque module est spécialisé dans l’accomplissement d’une tâche) et en second lieu la domain specificity, qu’iels interprètent parfois comme une simple conséquence de la première. Ces deux propriétés seraient à leurs yeux des caractéristiques nécessaires au fait que la sélection naturelle ait pu s’appliquer sur les comportements humains. D’autre part iels contestent même complètement le fait qu’un module ne puisse produire que des outputs de bas niveau. Cela ne poserait en soi pas de problème s’iels ne feraient pas l’hypothèse que la plupart des comportements humains, ainsi que le fonctionnement général de l’esprit — qui sont donc des tâches de haut niveau cognitif — seraient aussi le fait de modules cognitifs. Finalement, et c’est là l’hypothèse la plus lourde de conséquences, iels considèrent que l’esprit serait en fait majoritairement constitué de modules. L’hypothèse selon laquelle l’architecture cognitive de la majeure partie de l’esprit serait modulaire est désignée sous le nom de modularité massive de l’esprit.

Les psychologues évolutionnistes soutiennent l’hypothèse de la modularité massive pour deux raisons : 1) justifier que les comportements humains puissent être sélectionnés, 2) mettre à distance leur ennemi principal : le supposé “blank-slatisme” des sciences sociales. Concernant le premier point, les psychologues évolutionnistes utilisent l’argument selon lequel la sélection naturelle pourrait favoriser la modularité en biologie, et inversement que la modularité est une condition nécessaire à l’évolutivité, pour ensuite affirmer que les modules cognitifs ainsi sélectionnés l’ont été parce que les comportements qu’ils induisaient répondaient à une fonction évolutive. L’hypothèse de la modularité massive sert donc les visées adaptationnistes — qu’on pourrait même qualifier de fonctionnalistes — de la discipline. Concernant le second point, on retrouve en effet dans beaucoup de textes de psychologues évolutionnistes cette volonté de se distinguer des conceptions de l’esprit qui reposeraient sur l’idée qu’une grande partie de l’esprit est dédiée au traitement général des stimulis entrants, sans justement qu’ils soient traités indépendamment par des modules spécifiques. Cette architecture cognitive, qu’on appelle de type domain general, n’est à leurs yeux qu’une reformulation de l’idée de la tabula rasa c’est à dire l’idée que nous naîtrions avec une ardoise blanche (blank slate en anglais) à la place de l’esprit, et que tout nos comportements ne seraient que le produit de notre socialisation. Les psychologues évolutionnistes qualifient cette idée de nuisance scientifique ayant séduit les instincts politiquement corrects des sciences sociales biophobes, dont l’état de délabrement ne peut être contenu qu’à l’aide de la psychologie évolutionniste, seule science qui serait à même d’unifier étude du comportement humain et rigueur scientifique.

Proposition. Selon les psychologues évolutionnistes, la modularité massive de l’esprit est justifiée pour les raisons suivantes :

  1. L’évolution d’un système biologique complexe n’est possible qu’à la condition d’être décomposable en sous-parties fonctionnelles relativement indépendantes sur laquelle la sélection naturelle peut agir (evolvability);
  2. Un esprit de type domain general ne pourrait pas fonctionner car le calcul des issues comportementales possibles face à une situation donnée demanderait trop de ressources cognitives (explosion combinatoire);
  3. L’architecture cognitive à même de répondre aux problèmes adaptatifs auxquels étaient confrontés les humains il y a des millions d’années ne pouvait être que de type domain specific, et a donc été sélectionnée pour cela (task specificity).

On peut préciser avant toute chose que ces arguments sont des arguments essentiellement spéculatifs. Les preuves empiriques soutenant l’hypothèse de la modularité massive de l’esprit restant relativement inexistantes, le débat reste confiné dans ce qui semble être une bataille d’arguments et de contre-arguments. Deuxièmement, c’est une position qui est minoritaire en sciences cognitives car largement battue en brèches du fait notamment qu’il n’y ait aucune preuve empirique appuyant l’hypothèse selon laquelle l’esprit serait massivement modulaire. Pour avoir les justifications des psychologues évolutionnistes soutenant les trois points de la proposition, se référer à l’article plus complet sus-mentionné. Nous abordons sans plus tarder les contre-arguments.

Tournons nous vers le premier point de la proposition. Les psychologues évolutionnistes y supposent les deux hypothèses suivantes :

a) la modularité est une condition nécessaire à l’évolution par sélection naturelle (du fait qu’elle autorise la sélection d’un module indépendamment d’un autre) et, pour que la sélection naturelle agisse sur les modules comme elle agit sur les organes du corps humains, iels supposent en outre que
b) ces modules sont sélectionnés pour leur fonction.

Or ces deux hypothèses s’appuient en réalité sur les deux pétitions de principe suivantes :

a’) les traits comportementaux sont des adaptations cognitives; cela n’est possible que si
b’) tout trait comportemental doit être le produit manifeste de ces modules, justifiant ainsi de leurs fonctions.

Le point a) signifie que la sélection naturelle n’aurait d’effet que si l’organisme est modulaire (hypothèse selon laquelle le corps humain est organisé en organes autonomes mais reliés entre eux, et ne voit pas le corps comme autre chose que la somme de ses parties). La modularité de l’organisme est parfois défendue par des biologistes pour certains organes du corps humains, mais refusé par d’autres. La nécessité de l’hypothèse de la modularité pour permettre l’évolution des traits est dans tout les cas hautement contestée en ce qui concerne l’architecture cognitive. En effet elle suppose que les modules évoluent de manière indépendante, et ne prend pas du tout en compte les possibilités de co-évolution de l’architecture cognitive. Comme dans le reste du corps humain, l’évolution par sélection naturelle d’une certaine partie peut être corrélée ou contrainte par l’évolution d’une autre partie : on parle de traits connectés. Or il existe des preuves que les capacités cognitives humaines relèvent certainement plus de traits connectés que d’une assemblée de modules évolutivement indépendants.

Le point a’) est beaucoup plus controversé puisqu’il sous-entend que les comportements auraient été sélectionnés pour leurs fonctions. C’est le paradigme principal de la psychologie évolutionniste. Ces deux points signifient que la psychologie évolutionniste est adaptationniste, or cette approche été largement critiquée pour plusieurs raisons que nous présenterons dans la prochaine partie. Le point b) est plus ou moins une façon de mettre en avant la spécialisation fonctionnelle des modules. Le point b’), lui, est beaucoup plus spéculatif puisque malgré les déclarations des psychologues évolutionnistes l’existence d’un module dont le produit final serait un comportement n’a en effet jamais été démontrée, car le plus souvent les propositions d’arrimer un trait comportemental à un module cognitif débouche sur des controverses jamais tranchées.

Étonnamment, l’argument de l’explosion combinatoire entre en contradiction avec ce qui se sait en sciences cognitives. En effet l’hypothèse selon laquelle un esprit de type domain general induirait nécessairement plus de calculs qu’un esprit massivement modulaire est très douteuse. Avoir un esprit constitué de modules, chacun étant assigné à une tâche spécifique, est semble-t-il beaucoup plus coûteux que d’avoir un esprit constitué d’algorithmes généralistes, qui profite des similarités entre les tâches cognitives pour pouvoir traiter à moindre coût celles qui se ressemblent. C’est ainsi du moins que les chercheur·ses en sciences cognitives considèrent le problème de la tractabilité combinatoire. Pire, les chercheur·ses en sciences cognitives sont en mesure de mesurer la complexité des différents modèles théoriques d’organisation de l’esprit, et donc de comparer différentes hypothèses d’architectures cognitives. Il a été ainsi démontré que la modularité massive ne produit en rien un avantage calculatoire sur une architecture de type domain general, et que tous les modèles d’architecture cognitive du type “boite à outil adaptative” sont considérés comme induisant des calculs intractables et NP-difficiles.

Les objections au dernier point de la proposition sont très simples : en premier lieu, l’argument ne concerne que l’innéité des caractères (comme dans l’utilisation originelle de Chomsky de son argument sur la pauvreté du stimulus), et donc l’argument ne nous dit rien sur le caractère modulaire de l’esprit. Ainsi, même en supposant que l’argument soit bien fondé, rien ne nous dit qu’il n’existe pas d’architecture cognitive tout aussi efficace que celle proposée par l’hypothèse de la modularité massive. Or les objections à l’intractabilité que nous avons présentées ci-dessus penchent d’ailleurs plutôt vers une architecture cognitive qui ne soit pas massivement modulaire.

En second lieu, dans tous ces types d’architectures également envisageables, aucune preuve n’a été apportée qu’un esprit de type domain general ne puisse pas résoudre les problèmes rencontrés par nos ancêtres au Pléistocène. Au contraire, les psychologues évolutionnistes feraient l’erreur d’identifier les processus cognitifs avec les tâches ou les objectifs dans lesquels les processus cognitifs servent. Cela expliquerait qu’iels considèrent qu’à chaque tâche correspondrait un module cognitif, et donc que seule la modularité massive pouvait permettre la survie des individus de l’espèce humaine. Or supposer qu’une structure modulaire de type domain specific serait toujours plus efficace qu’une architecture de type domain general est passablement erroné : l’architecture cognitive qui sera favorisée par la sélection naturelle — en supposant qu’elle en soit le produit — dépend entièrement des détails des pressions de sélection auxquels les individus de l’espèce sont soumis.  Or, plusieurs faisceaux d’indices convergent vers l’idée que l’environnement physique et social de nos ancêtres étaient hautement variable, contrairement à ce que soutiennent les psychologues évolutionnistes. Donc, si pression de sélection sur le cerveau il y a eu, elle a certainement favorisé l’évolution de mécanismes cognitifs permettant l’assimilation rapide de nouvelles informations et une plasticité comportementale, plutôt que des modules de type domain specific. Cela s’explique par l’idée que pour résoudre des tâches cognitives relativement proches, il est certainement moins couteux évolutionnairement parlant de réutiliser l’architecture cognitive préexistante en l’adaptant plutôt que de faire émerger de nouveaux modules. La sélection naturelle favorise souvent la réutilisation d’anciens matériaux à de nouvelles fins, avec toute la redondance et l’interconnexion ad hoc qu’elle implique — on qualifie parfois ce aspect de la sélection naturelle de “bricolage” (tinkering en anglais).

Ainsi les trois points de la proposition ont reçu des contre-arguments convaincants, ce qui fragilise les justifications des psychologues évolutionnistes pour défendre la modularité massive. Pour cette raison, iels commencent même à lâcher du lest sur cette hypothèse et à accepter que les fonctions cognitives supérieures pourraient ne pas être forcément le produit de modules, ou que la démarcation entre architecture domain specific et architecture domain general est floue. Les objections aux justifications des psychologues évolutionnistes se doublent d’arguments propres aux sciences cognitives et à la philosophie des sciences, qui n’ont toujours pas reçu de réponses convaincantes de la part des psychologues évolutionnistes, expliquant ainsi le désavoeu envers cette hypothèse en dehors du domaine très restreint de la psychologie évolutionniste. Nous ne les abordons pas ici donc nous renvoyons à l’article complet pour plus de détails.

En guise de conclusion de cette partie, nous avons vu que les arguments proposés par les psychologues évolutionnistes pour défendre l’hypothèse de la modularité massive ne rencontrent pas l’assentiment des chercheur·ses en sciences cognitives. Au contraire, les résultats empiriques corroborant l’hypothèse de la modularité massive de l’esprit font toujours défaut puisque elle ne parvient pas à expliquer les observations effectuées sur le fonctionnement du cerveau. L’attachement de la psychologie évolutionniste à cette hypothèse alors qu’elle démontre beaucoup d’incohérences avec l’état actuel des connaissances en sciences cognitives pose question. Il est en effet étonnant qu’une discipline universitaire se revendiquant de deux sciences déja bien établies, refuse de se plier aux règles de base de la déontologie scientifique qui est de répondre au objections principales de ces deux disciplines. Cela interroge sur la légitimité scientifique de la psychologie évolutionniste, qui peut parfois être perçue comme n’étant qu’un lieu clos ne souffrant pas d’être critiqué par les disciplines bien plus solides dont elle se réclame.

Pour se dépétrer de cette situation en cul-de-sac, des psychologues évolutionnistes pourront adoucir leur position en arguant que la modularité telle qu’iels la conceptualisent est moins massive que prévue, et qu’iels pourront même admettre une partie de mécanismes cognitifs de type domain general. Mais cette nouvelle position, moins radicale, est cependant très peu distinguable de ce qui fait le consensus actuel en sciences cognitives : la modularité se limite à la gestion des tâches cognitives les plus annexes et subalternes (selon Fodor par exemple, seules les “portes d’entrée et de sortie” dans l’esprit seraient essentiellement modulaires : on peut penser par exemple à la vision ou à l’ouïe). Mais dans ce cas, il n’y a plus lieu de parler de modularité massive, et tous les arguments qui s’appuyaient sur cette hypothèse pour justifier la démarche spécifique de l’evopsy s’effondrent : la critique de la psychologie évolutionniste envers la “tabula rasa” et les esprits de type domain general devient dès lors caduque, mais surtout l’idée selon laquelle les comportements humains sont principalement des adaptations ne tient plus du tout. L’adaptationnisme nécessaire à la psychologie évolutionniste n’a alors plus aucune justification théorique.

L’adaptationnisme en question

L’affection des psychologues évolutionnistes pour l’hypothèse de la modularité massive de l’esprit s’explique très largement par leur approche adaptationniste des comportements humains. En biologie, la notion d’adaptation précède largement l’avénement de la théorie de l’évolution de Darwin, mais c’est lui qui en a donné le sens qu’on utilise encore aujourd’hui.

Définition. Dans une espèce animale donnée, une adaptation est un trait phénotypique répandu procurant un avantage sélectif, et qui a évolué ou qui est maintenu grâce à la sélection naturelle.

Expliquons plus en détail les termes de cette définition. Le phénotype est l’ensemble des trait observables d’un être vivant. Un trait phénotypique — ou caractère — est donc un de ses aspects anatomique, physiologique, moléculaire ou comportemental, qui peut être analysé. Des exemples de traits physiologiques dans l’espèce humaine seraient le pouce opposable, la vision binoculaire, la bipédie, les caractères sexuels secondaires, etc. Des traits psychologiques seraient par exemple la peur des serpents, l’altruisme, ou encore l’hypergamie des femmes et l’hypogamie des hommes (chacun d’entre eux est sujet à débat).

Nous avons précisé “répandu” (dans l’espèce) car sinon nous ne pourrions pas parler d’adaptation. Ce trait phénotypique peut — dans l’environnement naturel de cette espèce — présenter un avantage de valeur sélective (fitness en anglais), c’est à dire qui améliore la survie ou la reproduction des membres de l’espèce qui en sont dotés. Il existe des traits (par exemple l’altruisme) qui n’améliorent pas la survie ou la reproduction des individus mais qui permet néanmoins d’améliorer la survie d’individus génétiquement proches, on parle alors de valeur sélective inclusive et de sélection de parentèle. C’est par ailleurs un des mécanismes évolutifs les plus mobilisés en psychologie évolutionniste, à travers des auteurs comme Hamilton, Trivers, etc. qui sont centraux dans la discipline pour leur influence sur son rapport à la théorie de l’évolution. Soulignons que la définition met l’accent sur le caractère relatif de la valeur sélective portée par le trait phénotypique : ce n’est que relativement à d’autres alternatives explicites de traits phénotypiques que le caractère considéré procure un avantage.

D’autre part, la définition ne fait pas mention d’une éventuelle “fonction” des traits phénotypiques car en biologie la question de la fonctionnalité des traits est au coeur d’âpres débats. Certains biologistes sont partisans de mettre en avant l’idée que les traits phénotypiques sont sélectionnés parce qu’ils remplissent une certaine fonction procurant un avantage sélectif, tandis que d’autres jugent qu’on ne peut pas s’avancer jusque là et que l’on ne doit considérer les adaptations que du point de vue de l’avantage sélectif qu’elles procurent, sans pour autant leur attribuer une fonction. L’idée que la fonction d’un trait justifie en elle-même de sa valeur sélective porte un nom : c’est la téléonomie. Plus précisément, cela correspond à l’idée qu’un trait aurait été sélectionné parce qu’il aurait rempli une fonction précise dans l’histoire de l’espèce, qui favorisait la survie ou la reproduction, et donc sa sélection. Il est bien entendu que, bien que le processus d’évolution puisse paraitre téléonomique à l’échelle des organismes, il ne l’est certainement pas en tant que tel — la sélection naturelle est en effet « aveugle ». Cependant les chercheurs et chercheuses adoptant le principe de téléonomie auront tendance à déterminer si un trait est une adaptation ou non selon qu’il remplit une fonction évidente ou non : le design du trait étant alors considéré comme un argument soutenant l’hypothèse qu’il soit une adaptation. La téléonomie est donc une sorte de fonctionnalisme. Pour cette raison, les biologistes n’adhèrent pas toutes et tous à ce principe, par contre c’est une approche hégémonique en psychologie évolutionniste, et ce dès les débuts de la discipline.

Enfin, la dernière partie de la définition rappelle l’aspect historique de la notion d’adaptation. Tout le monde biologique n’est pas d’accord avec cet aspect, mais beaucoup de biologistes de l’évolution considérant qu’une adaptation est le produit de la sélection naturelle, il est nécessaire d’inclure cette dimension historique. Cela est d’autant plus justifié en ce qui nous concerne étant donné que la psychologie évolutionniste est une science revendiquant un ancrage dans le passé. La présente section sera justement dédiée à étudier les problèmes que posent la méconnaissance du passé dans la détermination du caractère adaptatif ou non d’un trait phénotypique.

Il n’existe donc pas de définition claire et unifiée de ce qu’est une adaptation. Nous retiendrons cependant qu’une adaptation est le produit de la sélection naturelle. Tous les traits ne sont pas des adaptations : il existe des traits qui sont le produit de contraintes physico-chimiques, des traits qui sont le produit de la dérive génétique, des traits qui sont corrélés à d’autres traits qui eux sont des adaptations (on parle de by-products), ou encore des traits qui ne sont que le résultat de l’histoire phylogénétique de l’espèce. De ce fait, il n’est pas garanti que tout trait phénotypique présentant l’apparence d’une adaptation (par exemple de par son design ou sa fonction) soit une adaptation. L’adaptationnisme est l’attitude qui consiste à considérer qu’un trait phénotypique qui présente un design fonctionnel manifeste est très certainement plus une adaptation que résultant d’effets autres que la sélection naturelle (dérive, pléiotropie, etc.). Comme le dit la biologiste Ce N’est Qu’une Théorie, « c’est penser que les négliger (quand ils sont pas évidents à voir) ne changerait pas trop les résultats qu’on obtiendrait si on ne les négligeait pas. »

En psychologie évolutionniste, on considère que les comportements observés aujourd’hui sont l’expression contemporaine et culturellement localisée de traits comportementaux sélectionnés il y a plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’années (durant le Pléistocène). Plus précisément, les psychologues évolutionnistes font l’hypothèse que certains traits comportementaux ont été sélectionnés pour le caractère adaptatif qu’ils offraient vis à vis de l’environnement dans lequel vivaient nos ancêtres. Étant donné que notre environnement (naturel et social) aurait changé trop rapidement ces quelques derniers milliers d’années pour que la sélection naturelle puisse avoir un effet conséquent — ce qui est contesté par les biologistes de l’évolution, les psychologues évolutionnistes considèrent que les comportements que l’on observe aujourd’hui sont le résultat du traitement par notre cerveau (adapté à notre mode de vie de chasseurs-cueilleurs dans l’environnement du Pléistocène) de stimuli issus de notre environnement actuel. C’est le fameux slogan “un cerveau de l’âge de pierre dans un crâne moderne”.

En effet comme nous l’avons vu plus haut, pour les évopsys, un comportement est avant tout l’expression manifeste d’un mécanisme cognitif computationnel : à des stimuli en entrée correspond un output, et cela de manière systématique. Ainsi, à leurs yeux, autant ce mécanisme pouvait être adapté vis à vis des conditions environnementales stables du Pléistocène— ce qui permettait incidemment à la sélection naturelle de faire effet — autant il n’est plus nécessairement adaptatif face aux changements rapides d’environnements survenus dans l’histoire de l’humanité depuis les derniers milliers d’années. Ainsi, pour les psychologues évolutionnistes, un comportement anciennement sélectionné n’est donc pas forcément le plus adapté à notre époque et dans notre environnement.

Les psychologues évolutionnistes cherchent à appliquer un raisonnement adaptationniste dès qu’iels considèrent que le comportement observé remplit une fonction ou, plus précisément, qu’il est l’expression contemporaine d’un trait comportemental qui avait une fonction dans l’environnement où il a été sélectionné. Chaque trait comportemental aurait été sélectionné dans un environnement donné sur une période donnée, ce que les psychologues évolutionnistes appellent “environnement d’adaptativité évolutionnaire” (environment of evolutionary adaptedness, ou EEA) dudit trait comportemental. En psychologie évolutionniste, on considère que la grande majorité de la sélection naturelle dans l’espèce humaine s’est faite sur le continent Africain durant le Pléistocène, la première époque géologique du Quaternaire s’étalant de -2,58 millions d’années à -11700 ans.

Pour évaluer la potentielle fonction passée d’un trait comportemental observé aujourd’hui, la boîte à outils du parfait adaptationniste contient deux méthodes qui sont fréquemment utilisées en évopsy : la rétro-ingénierie (reverse engineering) et l’heuristique prospective (forward looking heuristics). La rétro-ingénierie consiste à partir d’un trait comportemental actuel dont on considère qu’il avait au Pléistocène une fonction bien définie mais encore inconnue, et de poser les questions qu’un ingénieur se serait posées, si on lui avait donné un objet (ici le trait comportemental contemporain) et qu’on lui avait demandé de comprendre la fonction que cet objet remplit : donc ici quelle fonction un trait comportemental donné remplirait s’il était plongé dans son environnement d’adaptativité évolutionnaire, ou EEA. En psychologie évolutionniste la rétro-ingénierie permet de reconstituer le problème adaptatif que devait résoudre un trait comportemental donné. Cela se fait en rassemblant des éléments physiologiques, anthropologiques, phylo-génétiques, etc. permettant de mieux cibler quel type de problème adaptatif ce trait comportemental pouvait résoudre : cela détermine la fonction adaptative qu’il avait. Les psychologues évolutionnistes appellent le processus de partir d’un trait comportemental pour reconstruire le problème qu’il pouvait résoudre et en déduire les contraintes auxquelles il pouvait être soumis — et ainsi de justifier se son éventuel caractère adaptatif— une evolutionary functional analysis ou task analysis. Ainsi, du point de vue de la psychologie évolutionniste, la sélection naturelle et l’ingénierie humaine sont toutes deux des procédures qui optimisent la conception, ce qui justifie de faire de la rétro-ingénierie cognitive. La deuxième méthode — inverse de la précédente — consiste à chercher, à partir de la connaissance supposée des conditions de vie de nos ancêtres, quels pourraient être les problèmes auxquels iels faisaient face, et d’en déduire la possibilité de l’évolution de traits comportementaux en réponse à ces problèmes. En pratique, les deux méthodes sont souvent confondues puisqu’elles se répondent l’une l’autre.

Un cas d’école de ce genre d’analyse concerne les stratégies différentielles d’accouplement et d’association dans l’espèce humaine : par exemple les problèmes adaptatifs auxquels auraient été confrontés les hommes dans le Pléistocène concerneraient principalement l’incertitude de la paternité, ce qui aurait entrainé des comportements de “chaperonnage”, tandis que les problèmes évolutifs auxquels auraient été confrontées les femmes concerneraient plutôt l’incertitude de l’assistance parentale accordée par leur partenaire, ce qui aurait entraîné des comportements plus sélectifs dans leur choix de partenaire. Malheureusement ces hypothèses ne peuvent être que difficilement corroborées étant donné le manque d’informations historiques sur le passé.

Quelle que soit la méthode utilisée, une fois le problème adaptatif identifié, et la fonction du trait comportemental déterminée, les psychologues évolutionnistes en déduisent des hypothèses, qui induisent des prédictions qui pourront être testées. Si ces prédictions sont infirmées, l’hypothèse devrait en théorie être abandonnée, mais le manque d’informations sur l’environnement d’adaptativité évolutionnaire rend ceci quasiment rarissime. En effet, la rétro-ingénierie pose des problèmes conceptuels très importants, puisqu’il est question de reconstituer l’histoire évolutive spéculative d’un trait comportemental à partir d’indices parcellaires. Cela facilite la propension commune des scientifiques à adapter leur théorie à leurs observations : si une hypothèse est infirmée les scientifiques préfèreront la réviser de manière minimale. Autrement dit, si les conséquences déduites de l’hypothétique fonction attribuée à un trait comportemental se trouvent entrer en contradiction avec une observation, une expérience de laboratoire, ou une analyse statistique, les psychologues évolutionnistes modifieront légèrement les conséquences déduites de cette fonction ou au pire cette fonction même, plutôt que de remettre en cause le fait que le trait lui même est une adaptation.

Au délà du fait que la notion même de “problème adaptatif” ne fait pas consensus, les deux méthodes ci dessus sont largement critiquées par plusieurs philosophes de la biologie, d’une part parce qu’elles ne laissent pas de place à d’autres types de processus évolutifs, et d’autre part parce qu’elles ne prennent pas en compte l’absence criante d’informations concernant les conditions de vie de nos ancêtres dans leur environnement au Pléistocène. Cette absence d’informations fiables induit une sous-détermination de l’explication théorique par les données empiriques : il ne devrait donc pas être possible de conclure aussi facilement sur l’histoire évolutive d’un trait comme les psychologues évolutionnistes le font.

Ainsi, l’approche adaptationniste, voyant une adaptation dans n’importe quel trait dès que l’occasion se présente et cherchant à en retracer l’histoire évolutive, se révèle très risquée si on n’a pas de preuve explicite que le trait étudié est bel et bien une adaptation, et c’est certainement le cas si on a peu d’informations sur l’environnement dans lequel ont vécu nos ancêtres. En effet reconstruire l’histoire évolutive d’un trait peut dans ce dernier cas se rapprocher d’un raisonnement panglossien, i.e. un processus argumentatif erroné et trompeur consistant à raisonner à rebours vers un scénario préconçu ou vers la position que l’on souhaite prouver. Les scénarios évolutionnistes que l’on construit dans ce cas peuvent alors être considérés comme des just-so-stories, ou “histoires ad hoc” en français : de jolies histoires où tout s’enchaine bien pour arriver à la conclusion souhaitée. Ce nom est une référence à une série de contes pour enfants de Rudyard Kipling qui expliquent (de manière imaginaire) comment les animaux ont hérité de leur traits si caractéristiques (les zébrures du zèbre, la bosse du dromadaire, etc.).

Avant la psychologie évolutionniste, la sociobiologie avait déjà fait parler d’elle à ce sujet, et on accusait les chercheur·ses de cette discipline de voir des justifications évolutionnistes partout. Ce point de vue avait été brillamment critiqué par plusieurs biologistes, dont les plus connus sont Stephen Jay Gould et Richard Lewontin, qui ont démontré que le programme adaptationniste en biologie avait le défaut de faire passer pour des adaptations certains traits qui en fait n’en sont pas. Dans leur article fondateur de 1979 (Gould & Lewontin 1979), les deux biologistes utilisent la métaphore des pendentifs de la basilique Saint-Marc à Venise (les maçonneries entre une coupole et les arcs qui la soutiennent) pour montrer que le fait que ces pendentifs soient peints aujourd’hui ne veut certainement pas dire qu’ils ont été conçus dans le but de recevoir de la peinture. L’utilité première de ces pendentifs était de soutenir la coupole de la basilique, puis ils ont été co-optés pour des raisons ornementales. Ce que veulent dire Gould et Lewontin, c’est que ce qui semble avoir une fonction évidente qui saute aux yeux (le pendentif aurait à première vue une fonction esthétique) n’est en réalité pas forcément une adaptation en regard de cette fonction (le pendentif a une fonction architecturale à la base).

Gould et Lewontin désignent sous le nom de “trompes” (spandrel en anglais) les traits qui ne sont pas originellement des adaptations, mais des by-products d’autres traits (qui peuvent éventuellement être des adaptations), et pouvant éventuellement être co-optés pour une nouvelle fonction, quitte à être à leur tour sujets à la sélection naturelle. Par exemple, la coquille des escargots est enroulée autour d’un axe qu’on appelle columelle. L’espace vide à l’extérieur de la coquille qui se situe sur cet axe est une trompe : il résulte de contraintes géométriques d’un tube s’enroulant autour d’un axe, et n’est donc pas une adaptation. Malheureusement, dans le cas des pendentifs de la basilique Saint-Marc à Venise, ou plus généralement dans la plupart des bâtiments où des pendentifs sont utilisés, ils ont une fonction de soutien de la coupole les surplombant. Le choix du mot “trompe” (ou pendentif, spandrel, etc.) est donc légèrement malheureux puisque ces éléments architecturaux ont une fonction là où les trompes de Gould et Lewontin ne sont pas sensées en avoir, étant des by-products.

Plus tard, en 1982, Gould et Elisabeth Vrba complètent cette notion en définissant celle d’exaptation : c’est un trait phénotypique dont la fonction actuelle dans un environnement donné résulte soit de la modification d’une adaptation elle-même sélectionnée précédemment pour une autre raison, soit de l’arrimage de cette fonction à un trait existant préalablement mais ne résultant pas forcément d’un processus de sélection naturelle (et qui est dans ce cas une trompe). Les plumes des théropodes sont un exemple du premier cas puisqu’originellement elles ont été sélectionnées pour la thermorégulation du corps ou pour la parade lors des périodes de reproduction, puis elles ont ensuite été co-optées pour l’avantage évolutif que produisait le vol. Notons que dans cet exemple, la deuxième fonction a elle même aussi subi une évolution par sélection naturelle, mais ceci n’est a priori pas systématique. Un exemple du deuxième type d’exaptation est le suivant : chez certaines espèces d’escargots, l’espace vide situé sur l’axe de rotation de la coquille (qui est comme on l’a vu plus haut une trompe) peut servir de chambre d’incubation des oeufs. Il existe aussi des exemples beaucoup plus complexes, comme le fait qu’une partie de la complexité morphologique pourrait être un by-product de l’interaction entre la sélection négative et des contraintes biochimiques au niveau du génome, co-opté ensuite pour des usages divers. Ainsi, la tendance à voir des adaptations dès que cela est possible, fait complètement disparaître la possibilité que le trait que l’on observe n’est en fait qu’une exaptation.

La notion de “trompe” introduite par Gould et Lewontin correspondrait à la troisième ligne du tableau. En 1982, Gould and Vrba généralisèrent cette notion pour inclure les anciennes adaptations ensuite cooptées pour une nouvelle fonction (deuxième ligne du tableau). Petite anecdote historique : alors que le mot anglais “pendentive” est la traduction rigoureuse de la notion architecturale de pendentif, Gould et Lewontin utilisent le mot “spandrel”, qu’on traduit en français par “écoinçon” : ce sont en quelque sorte des pendentifs en deux dimensions. Pire encore : dans le contexte de la biologie théorique, le mot anglais spandrel a été traduit par “trompe” en français, qui est encore une autre notion architecturale légèrement différente de celle du pendentif, traduite par “squinch” en anglais.

La biologie de l’évolution est la branche la plus historique de la biologie, et de ce fait est confrontée aux mêmes types de problèmes que les disciplines historiques comme l’archéologie ou la paléontologie : lorsqu’on manque d’informations fiables à propos de l’époque que l’on souhaite étudier on ne peut faire que des inférences. Cela conduit parfois les scientifiques adaptationnistes à raconter des just-so-stories, dès lors que les informations que l’on a de l’environnement passé sont faibles. En effet, justifier de la sélection d’un trait exige d’établir un récit dont on connait la fin : on doit retomber sur l’adaptation. Cet aspect scientifiquement fragile est caractéristique des explications ex post facto, c’est à dire des explications qui sont construites a posteriori. Le problème de ce type d’explications est qu’elles sont toujours en accord avec les observations, puisque justement elles ont été choisies pour l’être. Et justement pour les biologistes non adaptationnistes, la notion de trompe (ou d’exaptation) permet de ne pas tomber dans le piège de se poser la question du « pourquoi » — qui n’est pas très scientifique — mais plutôt de se poser celle du « comment ».

Si on ne connaît pas l’environnement dans lequel un trait a évolué, on ne peut pas non plus dire beaucoup de choses quant à son caractère adaptatif ou non. Autrement dit, nous ne pouvons pas conclure que la sélection naturelle a joué un rôle important dans l’évolution de certains traits simplement parce que nous avons en tête une hypothèse adaptative plausible. En effet, trouver des preuves appropriées pour une hypothèse adaptative (ou non adaptative) est difficile parce que nous manquons d’un bon accès épistémique à l’histoire évolutive et aux environnements d’adaptativité évolutionnaire. Or cet accès incomplet est une prémisse dans la critique de Gould et Lewontin. Là où la biologie de l’évolution peut prétendre à reconstruire une histoire évolutive à partir de techniques éprouvées et fiables du fait de la matérialité des traits qu’elle étudie, la psychologie évolutionniste n’a pas forcément la même possibilité étant donné que les comportements ne laissent pas de trace matérielle. Or les données fossiles sont parfois cruciales pour reconstituer la niche écologique dans laquelle l’animal auquel on s’intéresse vivait, ainsi que pour déterminer quelles pouvaient être les pressions de sélections auxquelles les individus de son espèce étaient soumis : par exemple, la forme et la robustesse d’un bec de fossile d’oiseau donne des indices sur son utilisation et donc sur l’environnement et le régime alimentaire de cet oiseau. En l’absence de connaissances détaillées sur à quoi ressemble ou ressemblait réellement l’esprit, spéculer sur les problèmes adaptatifs auxquels nos ancêtres étaient confrontés revient à spéculer sur la niche écologique et les habitudes alimentaires d’un fossile d’oiseau dont il ne resterait qu’une patte. Étant basée sur des processus cognitifs qui ne laissent pas de trace matérielle, la psychologie évolutionniste doit donc reposer sur des indices beaucoup plus fragiles et malléables que la biologie de l’évolution, et donc est beaucoup plus susceptibles à tomber dans un raisonnement panglossien.

Une critique souvent faite par les biologistes à la psychologie évolutionniste repose justement sur le fait que celle-ci est restée coupée des évolutions majeures faites en biologie de l’évolution ces trente dernières années, ce qui est même admis par certain·es psychologues évolutionnistes qui ont mesuré l’ampleur du gouffre qui les sépare des biologistes . Et du fait que son niveau de preuve est sensiblement plus bas que celui de la biologie — notamment en ce qui concerne l’absence de données génétiques et phylogénétiques — la psychologie évolutionniste n’a pas accès à des données fiables concernant l’environnement dans lequel évoluaient nos ancêtres et les problèmes adaptatifs auxquels ils devaient être confrontés. D’autre part les fonctions cognitives ne laissent pas de traces fossilisées, et les capacités cognitives des primates — nos plus proches parents —ne sont pas assez homologues aux nôtres pour permettre d’émettre des inférences sur le fonctionnement ancestral de notre esprit. Les psychologues évolutionnistes doivent donc souvent se contenter de faire des hypothèses sur les différents environnements d’adaptativité évolutionnaire, au point qu’il est quasiment impossible de connaître avec certitude les contraintes environnementales qui pesaient sur nos ancêtres et qui auraient pu induire une pression de sélection sur tel ou tel trait comportemental. Cela est la porte ouverte à une approche adaptationniste qui se présenterait comme plus naturelle ou du moins plus simple d’accès, d’autant plus que les psychologues évolutionnistes n’ont que peu de moyens méthodologiques pour étudier des modèles d’évolution alternative qui seraient plus neutres, comme cela se fait en biologie. Ainsi, la psychologie évolutionniste — bien que se revendiquant de la biologie évolutive — ne satisfait pas aux critères de scientificité, théoriques comme méthodologiques, de cette dernière.

Démontrer qu’un trait est une adaptation requiert de démontrer que les rares informations sur le passé obtenues par des moyens détournés sont suffisantes pour sélectionner cette justification parmi d’autres. Ces critiques ont largement touché la communauté des biologistes de l’évolution, auxquels s’adressaient originellement Gould et Lewontin, puisqu’aujourd’hui les standards de preuve ont été largement revus à la hausse avec les avancées des connaissances en génétique, ce qui fait que l’on voit beaucoup moins d’arguments naïvement adaptationnistes dans les journaux de biologie évolutive et de génétique des populations. Malheureusement, on trouve encore beaucoup de telles “just-so-stories” dans les disciplines évolutionnistes qui étudient les comportements humains, du fait notamment de leur plus faible standard de preuve.

Au vu du manque d’informations empiriques et historiques que l’on a sur les traits comportementaux, une démarche scientifique rigoureuse demanderait d’étudier toutes les hypothèses candidates (et parmi elles le fait que le trait en question soit une adaptation) et leur interconnexions. En effet les questions relevant de l’évolution d’un caractère sont bien souvent si compliquées qu’il vaut mieux envisager l’articulation de plusieurs phénomènes évolutifs qu’une seule et unique cause à l’origine d’un trait. Et dans le pire des cas où on sacrifie cette approche multi-factorielle, la comparaison de plusieurs hypothèses est scientifiquement bénéfique puisque le simple fait d’évaluer l’ensemble des hypothèses rivales à l’explication adaptationniste renforce de fait la crédence en l’hypothèse qui semblera éventuellement la plus pertinente, puisqu’elle aura été confrontée à toutes les autres. La psychologie évolutionniste, soit en refusant de suivre cette confrontation–sous prétexte qu’un trait dont la fonction apparait comme évidente serait nécessairement une adaptation, soit en ne pouvant tout simplement pas tester d’autres hypothèses qu’adaptationnistes du fait du manque criant de données génétiques et fossiles solides, produit des hypothèses nécessairement fragiles et se met en porte-à-faux vis à vis de la biologie de l’évolution.

En conclusion de cette partie, nous avons montré que l’adaptationnisme fait partie de l’ADN de la psychologie évolutionniste. Or cette approche est tellement défectueuse que les biologistes eux mêmes — en tant que premiers concernés — ont adopté depuis les trente dernières années des positions plus mesurées et multi-factorielles, et ont développé des standards de preuve beaucoup plus robustes permettant d’éviter de tomber dans le piège des “just-so-stories”. Les psychologues évolutionnistes, bien que se revendiquant de la biologie, ne se donnent pas les moyens de respecter ce niveau de rigueur scientifique, et se placent donc volontairement en porte-à-faux vis à vis des standards de la biologie. Leur prétention à se dire scientifiquement proche de celle-ci — du fait qu’ils utiliseraient la théorie de l’évolution par sélection naturelle — ne rencontre pas l’assentiment des biologistes et des philosophes de la biologie.

Ce positionnement rejoint la conclusion de la partie précédente, lorsque nous avions observé que les psychologues évolutionnistes préféraient maintenir un attachement relatif à l’hypothèse de la modularité massive plutôt que de prendre en compte les objections sérieuses issues des sciences cognitives. Il est éloquent que cette défiance se renouvelle ici, face aux objections de la biologie de l’évolution. Comme si, encore une fois, la psychologie évolutionniste préférait ne pas prendre en compte les critiques importantes qui lui étaient faites, tout en se targuant d’être un exemple de scientificité dans le champ de la psychologie et plus largement des sciences humaines. Or elle ne pourra jamais gagner l’estime des chercheur·ses en sciences cognitives ou en biologie de l’évolution (sans même parler des chercheur·ses en sciences sociales) si elle s’obstine à ne pas prendre en compte le corpus de résultats des trente dernières années des disciplines scientifiques qu’elle prétend unifier. Mais, si elle prenait en compte les objections qu’on lui oppose et qu’elle modifiait ses fondements théoriques en conséquent, elle en serait tellement bouleversée que cela suscite certainement des résistances de la part des psychologues évolutionnistes. La défiance de celleux-ci envers le respect des normes du fonctionnement du champ scientifique (par exemple prendre en compte les objections sérieuses des sciences dont on se réclame) induit une méfiance généralisée de celui-ci envers leur discipline.

Conclusion

Il est temps d’apporter une conclusion à ce long article. Qu’avons nous vu ? Nous avons vu que la psychologie évolutionniste est apparue à la fin des années 1980 en se présentant comme la science qui unifierait enfin les sciences humaines à la biologie. Inscrite dans le sillage de la sociobiologie, elle manifeste une volonté de mettre de la distance avec la réputation sulfureuse de cette dernière, en choisissant notamment de revendiquer un ancrage dans les sciences cognitives. Cela permet aux psychologues évolutionnistes de dresser une analogie entre organes du corps humain et modules cognitifs, et ainsi de justifier que les comportements humains seraient des adaptations qui auraient été sélectionnées au Pléistocène. Cet argument repose sur deux éléments principaux : la modularité massive de l’esprit et l’adaptationnisme. Or, nous l’avons vu, les justifications que proposent les psychologues évolutionnistes résistent très mal à l’examen critique. Dans les deux cas, ce sont des positions minoritaires et mal considérées dans leurs champs respectifs : les sciences cognitives d’un côté, et la biologie de l’autre. Pire encore : la psychologie évolutionniste se refuse à se confronter aux objections sérieuses que lui opposent ces deux sciences, dont elle se réclame pourtant.

Il est en outre ressorti que la psychologie évolutionniste est restée coupée des évolutions théoriques qui se sont faites ces trente dernières années dans ces deux sciences, tant du côté de la compréhension du fonctionnement du cerveau que de celle des processus évolutifs. La psychologie évolutionniste est une discipline dont les fondements théoriques articulent des concepts tirés des sciences cognitives des années 1980 à une vision datée de la théorie de l’évolution. Tout comme l’éthologie classique était basée sur l’état des connaissances de l’entre deux guerres, ce qui l’amena a péricliter par la suite, la psychologie évolutionniste semble être restée figée dans le temps, au tournant des années 1990. Ce n’est pas la seule ressemblance entre les deux disciplines puisque l’une comme l’autre proposent des critiques évolutionnistes de la science psychologique de leur époque respective. La psychologie évolutionniste n’est en cela ni révolutionnaire, ni spécialement en rupture avec les disciplines dont elle est l’héritière.

Du fait qu’elle n’actualise pas son paradigme à mesure que les sciences dont elle se réclame évoluent, et du fait qu’elle refuse de répondre aux objections soulevées par ces mêmes sciences, la psychologie évolutionniste semble ne pas se donner les moyens théoriques et méthodologiques d’être crédible et pertinente. Ce positionnement pose question vis à vis de la déontologie scientifique : que penser d’une discipline qui se revendique à l’intersection de plusieurs sciences mais qui n’en respecte pas pour autant les fondements, ou a minima qui n’explique pas en quoi ces fondements ne lui sont pas applicables tels quels ? Ce refus de répondre à des objections pourtant très sérieuses et renseignées situe la psychologie évolutionniste en marge des sciences dont elle se réclame, pour ne pas dire en marge du champ scientifique. Cet isolement volontaire pourrait en outre contribuer à un certain enfermement sur soi, et donc à alimenter une forme de recherche qui fonctionnerait de manière majoritairement communautariste; de ce fait n’encourageant certainement pas le prise en compte de l’évolution des connaissances dans les autres sciences.

Il existe un consensus assez remarquable tant chez les biologistes que chez les philosophes de la biologie, ainsi que chez les chercheur·ses en sciences cognitives de même que chez certain·es anthropologues évolutionnaires, pour affirmer que la psychologie évolutionniste, avec son corpus théorique et sa méthodologie actuelle, est une démarche vouée à l’échec. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas possible d’articuler une composante évolutionnaire à l’étude de certaines caractéristiques sociales et psychologiques humaines — d’autres chercheur·ses ont déjà proposé des alternatives — mais que la voie explorée par la psychologie évolutionniste est, d’après ces mêmes philosophes et biologistes, sans issue scientifiquement valide. De même cela ne veut pas dire que la sélection naturelle n’a pas contribué à façonner le cerveau humain, mais que les explications proposées par la psychologie évolutionnistes ne sont pas convaincantes ni rigoureuses, scientifiquement parlant.

Mais si tant de critiques pleuvent sur la psychologie évolutionnistes tant par les scientifiques que par les philosophes des sciences, comment expliquer que les psychologues évolutionnistes s’obstinent à revendiquer la scientificité de leur discipline ? Il est possible que ce comportement relève d’une stratégie de distinction scientifique — pas nécessairement consciente — de la part des psychologues évolutionnistes. Se revendiquer de la biologie mais ne pas en respecter les standards méthodologiques et théorique démontre en effet un positionnement opportuniste dans le champ scientifique, afin de s’arroger les bénéfices symboliques induits par la légitimité des sciences de la nature sans pour autant se plier à la rigueur et à la déontologie qu’elles requièrent. En se présentant comme obéissant à des critères socialement perçus comme étant garants de scientificité, et en prétendant grâce à cela révéler les fondements de la “nature humaine”, la psychologie évolutionniste démontre une volonté de se distinguer d’autres disciplines étudiant le comportement humain installées depuis bien plus longtemps et dont la valeur scientifique est déjà bien admise (psychologie sociale, anthropologie, sociologie, etc.).

Cette légitimité revendiquée permet à la psychologie évolutionniste de se présenter comme l’unique discipline capable d’expliquer adéquatement les comportements humains, et de mettre ainsi à distance les sciences sociales, accusées de succomber aux sirènes d’un supposé culturalisme politiquement correct. Cette campagne de calomnie de la part des psychologues évolutionnistes se double d’un rejet et d’une relégation, illustrés par le fait que la littérature des disciplines de sciences sociales n’est quasiment jamais prise en compte dans la recherche en psychologie évolutionniste, alors pourtant que cette dernière étudie des objets qui ont été déjà étudiés par les premières depuis des années. Et quand la littérature des sciences sociales est prise en compte par la psychologie évolutionniste, elle est essentiellement citée de manière anecdotique ou pire, elle est déformée pour lui faire dire des choses qu’elle n’a jamais soutenue. Nous relevons donc encore une fois la volonté des psychologue évolutionnistes de ne pas se confronter au corpus de résultats déjà existants, ici en sciences sociales.

Calomnier les sciences sociales a un but scientifique très précis : celui de laisser le champ libre à la psychologie évolutionniste pour dire son mot à propos de tous les sujets habituellement traités par les sciences sociales. Or les modalités d’explication de la psychologie évolutionniste n’ont rien à voir avec celles de la sociologie, ou de l’anthropologie : ce sont des mondes complètement différents. Donc le fait que la psychologie évolutionniste cherche à tout prix à braconner sur les terres des sciences sociales sans pour autant leur accorder le respect scientifique qui leur revient est manifestement une forme d’impérialisme disciplinaire : la “vraie science du comportement humain” venant faire la leçon aux sciences sociales prétendument idéologiques. Cette vision hégémonique que promeuvent les psychologues évolutionnistes se manifeste non seulement dans leur pratique scientifique (articles, cours, etc.) mais elle déborde aussi dans la société, puisqu’elle est largement récupérée dans certains discours conservateurs visant à naturaliser le social (voir le premier article de cette série). Le but du présent article était précisément de resituer la psychologie évolutionniste au sein du champ scientifique, afin de donner des outils d’auto-défense intellectuelle aux personne confrontées à ce genre de discours et susceptibles de vouloir s’en prémunir.

Nous ne pouvions finalement pas nous quitter sans donner une dernière fois la parole à John Tooby et Leda Cosmides, dans un article intitulé “Le deuxième principe de la Thermodynamique est le premier principe de la Psychologie”. Il faut bien admettre que dans l’extrait suivant, il est difficile de différencier les psychologues évolutionnistes des créationnistes, si ce n’est que les premiers invoquent la sélection naturelle là où les seconds invoquent Dieu.

John Tooby, Leda Cosmides & H. Clark Barrett, “The second law of thermodynamics is the first law of psychology”, Psychological Bulletin, 2003, vol. 129, n° 6, p. 862.

Un grand merci à tous·tes les relecteurices qui ont permis d’éclaircir et de préciser certains passages : Ce N’est Qu’une Théorie, @computa_shrink, @crapaud_rouge, @annoyinganoia, Emys Erres, Ulysse Rogue, Phil, @tnzn00, NCJ, Julien S., ainsi que d’autres relecteurices qui ont voulu rester anonymes.

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Suggestions bibliographiques pour aller plus loin :