Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 4/6 : La réduction aux biais cognitifs ; une approche politiquement située à droite

En fait, ce n’est certainement pas très évident à première vue, en particulier pour les personnes qui pensent ne pas faire de politique, mais ce réductionnisme qui consiste à réduire l’esprit critique à une attention portée à ses biais cognitifs, il est politiquement situé. Et il est de droite.

En termes de solutions proposées, d’abord. Reprenons les deux cas pratiques. Dans les deux cas, la focalisation sur les biais cognitifs oblitère les contraintes externes aux individus (causes structurelles : temps et stress des médecins, contexte géopolitique qui motive les djihadistes) et conduit à ne pas réfléchir à un projet de société (donc à une lutte politique pour changer ladite société) qui s’appliquerait à éliminer ces contraintes. Peut-être que tout le monde ne verra pas d’emblée en quoi cela est de droite, alors développons encore. 

Quand on pointe du doigt les idées elles-mêmes comme étant le problème, il semble qu’il suffirait de les changer, et il suffirait que « légens » aient un peu de bonne volonté pour ça. On fait appel au libre arbitre de « légens », qui ne serait qu’entravé par leur (piteuse) nature humaine et qu’il faudrait libérer. Dans cette vision, les idées circulent sur un « libre marché », et les meilleurs d’entre elles l’emporteront, du moment qu’elles sont bien défendues, c’est-à-dire avec une rationalité épurée, qui est libérée et libère des biais cognitifs – tout ce raisonnement reposant sur l’idée qu’il existe (ou pourrait exister) des points de vue absolument objectifs, non-situés. C’est une vision libérale, individu-centrée, c’est-à-dire dans laquelle l’individu est au centre de son destin et peut dépasser les contraintes externes 1. C’est une vision généralement conservatrice, puisqu’elle conduit à une réticence à changer le système, la société, qui n’est pas vu comme étant le vrai problème.

Lorsqu’on a une vision plus globale du problème, et qu’on fait appel à la manière dont le contexte contraint ou détermine la pensée et les choix des individus, là, on adopte une vision sociale, dans laquelle on suppose que les choix des individus sont structurellement déterminés, même concernant ce qu’ils vont penser.  Par exemple, on prendra en compte le fait que le vécu des individus entre en jeu dans les chances et la manière qu’ils ont de comprendre, puis d’adhérer ou non à une idée. On considérera également que les intérêts des individus, qui découlent de leur statut social, auront un poids dans leur propension à adhérer ou non à certaines idées, non pas en raison d’un biais, qui supposerait un écart à un point de référence « objectif », «non biaisé », mais de manière contrainte. C’est ce qu’on appelle un point de vue « situé ». Vous avez dû le voir déjà, ça leur est souvent reproché, les gens de gauche disent souvent des gens avec lesquels ils ne sont pas d’accord qu’ils sont bien des hommes, des blancs, des bourgeois, et caetera : l’idée derrière ça, c’est que le vécu d’homme, le vécu de blanc, le vécu d’une personne valide, le vécu d’une personne hétéro , le vécu d’une personne riche, ou inversement le vécu de femme ou personne non binaire, le vécu de personne intersexe, le vécu de personne trans, le vécu de personnes non blanches, le vécu d’une personne porteuse de handicap physique ou psychique, le vécu d’une personne pauvre, ou le vécu à l’intersection de ces identités, ce sont des facteurs externes qui, conditionnent, contraignent la manière de penser. Les autres gens (apolitiques ou de droite), eux, attribueront le désaccord à une cause interne à la personne (en général : ils pensent mal, « ils ont des biais » étant la version politiquement correcte de « ils sont cons », qui présente en plus l’avantage, comparé à la version old school, de permettre de discréditer des personnes que tout le monde trouve très intelligentes par ailleurs).

Ceci étant établi, il y a plusieurs manières dont les vécus conditionnent, contraignent la manière de penser. L’un des aspects, c’est que ces vécus donnent ou non accès à une partie des données empiriques qu’on utilise inconsciemment pour raisonner (par exemple, une personne pauvre sait bien mieux qu’une personne riche en quoi la sortie de sa situation de pauvre n’est pas liée à un problème de motivation, et quelles sont les limites réelles auxquelles elle fait face). L’autre aspect, c’est que nos vécus et nos identités nous conduisent à attribuer des poids différents aux arguments d’un argumentaire. Pour bien explique cela, nous allons reprendre la conceptualisation par une balance introduite dans l’article Communication éthique et efficace  publié par Ce n’est qu’une théorie (mais peu ou prou équivalente à la conceptualisation introduite par Christophe Michel dans sa vidéo sur la rationalité, qui utilise plutôt des curseurs) :

Légende : Exemple tiré de l’article Communication éthique. Le poids des arguments varie d’une personne à une autre en fonction de son vécu, et cela peut affecter la manière donc la balance s’équilibre

Si on reprend cette métaphore de la balance, donc : la perspective qu’ont les individus rend leurs balances différentes les unes des autres, ce qui fait que des choix peuvent être différents pour un individu A et pour un individu B placés face à la même alternative et pour autant être tous les deux rationnels (c’est-à-dire, en termes d’évaluation des coûts et bénéfices dans sa balance, chacun à toutes les bonnes raisons de faire le choix qui le concerne). Typiquement, est-il mieux de prendre une voiture de location ou d’appeler des Uber pour se déplacer pendant ses vacances ? On peut lister tout un tas d’argument tels que le coût, la flexibilité, le fait d’exploiter des personnes précaires ou non, mais au final le choix que l’on fera découlera de caractéristiques qui nous sont spécifiques. Si je suis riche et que j’ai des enfants, je préférerai bien plus certainement une voiture de location, de même si j’ai un handicap, je serais prête à mettre plus d’argent dans un véhicule flexible même si mes moyens sont limités, mais par contre si mes moyens sont limité ET que je suis seule et valide ET que je n’ai aucune conscience de classe, je préférerai le Uber. Ainsi les choix que font légens sont rationnels depuis leur perspective même s’ils ne le sont pas depuis la vôtre, et inversement, les choix que vous faites, vous, sont rationnels depuis votre perspective, mais ne le sont pas nécessairement depuis celle d’autrui. C’est, vous l’aurez noté, une forme de relativisme. Attention cependant à ne pas tomber dans la confusion entre relativisme et toutsevautisme : ce n’est pas parce qu’il y a des perspectives différentes qui conduisent à des conclusions différentes que nous considérons qu’il est impossible de converger et de se mettre d’accord, voire de trancher entre les conclusions offertes par les deux perspectives. Les consensus sont possibles, en conditionnant ce qui est jugé « mieux » aux préférences des individus. Par exemple : si on prend l’affirmation « le soleil brûle donc il vaut mieux éviter de l’approcher », d’aucuns pourraient répondre « moi je veux mourir, et de manière un peu classe, donc cette affirmation n’est pas valide selon ma perspective ». Si, en revanche, on prend l’affirmation « le soleil brûle donc il vaut mieux éviter de l’approcher si on tient à la vie », cette fois l’affirmation est consensuelle.

Pour résumer : là où le libéralisme se donnait comme levier libérateur un travail sur l’individu, l’approche sociale s’intéresse plus aux contraintes externes, aux facteurs qui entrent en jeu dans les choix des individus, et va davantage cibler le changement de société pour modifier et alléger les contraintes structurelles qui conditionnent les idées : c’est une vision de gauche 2.

Bon, il se trouve que – nous ne nous en cachons pas (cf Qui sommes-nous) – nous sommes de gauche. Certains diront que c’est à cause de notre idéologie de gauche que nous défendons une approche plus holistique, que nous cherchons des causes structurelles et que nous nous rattachons au matérialisme. Au-delà du fait que nous pourrions répondre la même chose dans l’autre sens, que c’est l’aversion au changement de société des conservateurs qui les conduit à se focaliser sur les facteurs individuels, le parcours de la plupart d’entre nous est plutôt inverse. C’est notre attachement à la compréhension de la réalité physique, et des déterminismes des phénomènes, qui nous a amené vers une vision qui prend en compte un maximum de facteurs y compris contextuels, et ainsi vers la gauche. C’est un long débat, qui s’entremêle avec les « science wars ». Les science wars ont été présentées par leurs instigateurs comme une guéguerre symétrique entre les sciences dites dures (sciences de la matière et sciences naturelles) et les sciences humaines. Depuis notre perspective, les science wars, même si elles contaminent majoritairement des personnes peu politisées, découlent d’un agenda politique conservateur. La plupart des personnes fréquentant les milieux rationnalistes auront ainsi entendu parler de l’affaire Sokal. Sokal 3(qui se définit plutôt comme socio-démocrate, mais est épistémologiquement plutôt conservateur voir réactionnaire) feint de dénoncer la publication d’articles n’ayant aucun sens en SHS par un canular dans lequel un faux article a été publié dans une revue de cultural studies dépourvu de comité de lecture. En réalité, il cherche à discréditer tout un champ, les cultural studies. En effet, Sokal aurait pu dénoncer les articles-bullshit dans les sciences en général : des travaux tout aussi mauvais, par exemple les thèses des frères Bogdanov, sont aussi publiées en sciences de la matière. Mais, au-delà du fait que son canular s’est concentré sur une revue de cette discipline, il établit clairement son aversion envers ce champ d’étude en particulier dans le livre qu’il publie avec Jean Bricmont après le canular. Il se trouve que les résultats des travaux des cultural studies n’arrangent pas les conservateurs : ils montrent le caractère non absolu de ce qu’ils considèrent comme « naturel », inébranlable. Puisque les culturals studies expliquent entre autre la manière dont les perspectives qui varient d’une culture à une autre conduisent à des perceptions et des descriptions différentes de la réalité, la meilleure manière que les conservateurs ont trouvé pour les contrer ont été de prétendre que leurs travaux, qui sont techniques donc difficilement compréhensibles au premier abord pour les néophytes, ne sont que des enchainements de mots dénués de sens, et de caricaturer les défenseurs des cultural studies comme étant des agresseurs « postmodernes relativistes » (où relativiste, qui aurait normalement un sens précis – il n’est que le contraire d’absolutiste, est ici lui-même caricaturé en « toutsevautiste ») qui donc, nient la réalité, et en particulier refusent les lumières des sciences de la matière (lire aussi Des Sciences Wars aux Free Speech Wars, par Kumokun). Les sciences de la matière et les sciences naturelles ont par ailleurs, en général, des approches plus réductionnistes et les sciences humaines et sociales des approches plus holistiques, ce qui génère des incompréhensions méthodologiques assez profondes et permet aux sokaliens de rassembler derrière eux des amateurs naïfs et des chercheurs en sciences de la matière qui ne sont pas du tout formés à l’épistémologie et ne peuvent pas comprendre ce qui motive des méthodologies différentes pour des objets différents. On peut tout de même relever que pour les biologistes, mathématiciens et physiciens d’entre nous, une rencontre de nos trajectoires avec les sciences humaines aura souvent été déterminante, pour comprendre leurs méthodologies et voir ce qu’elles apportent que nos approches réductionnistes n’apportaient pas. Nous dirions que nous avions les prédispositions d’esprit nécessaires (contraintes externes favorables, et notamment attachement faible à la société telle qu’elle est, ce qui a d’autant plus de chances de se produire que cette société nous est défavorable) et que la découverte de l’importance des déterminismes contextuels n’a fait qu’achever le travail. Ces batailles épistémologiques ne sont pas prêtes d’être terminées, car il y a évidemment un enjeu crucial, pour les gens de droite comme de gauche, à se réclamer de la rationalité, avec la crédibilité que cela apporte. Bref : on ne va pas les trancher ici.

Ce qu’il convient de retenir, par contre, c’est qu’il n’est pas possible d’adopter une posture critique qui n’est pas politiquement située. Soit on met l’accent sur les individus, et c’est de droite, soit on met l’accent sur le contexte social, et c’est de gauche. Je sais ce que d’entre vous vous dites : bah si, on pourrait imaginer une posture qui équilibre les deux ! Mais en fait, du point de vue de gauche, même ce qui est interne à l’individu (par exemple les préjugés racistes), soit ça peut être changé par un levier social et ça nous ramène au contexte (par exemple, analyse du racisme comme un problème systémique autant que moral), soit ça ne l’est pas, et du coup ça ne sert à rien de s’y intéresser pour faire changer les mentalités 4. En d’autres termes : comme toujours, se penser apolitique parce que « dans l’équilibre et le compromis », c’est plutôt pencher à droite (lire La fascination rationaliste pour l’extrême centrisme, par Kumokun). Ce n’est pas totalement binaire pour autant. Il y a un continuum dans le fait de plus ou moins faire porter la responsabilité du changement aux individus versus à un changement social. Considérer qu’il faut changer la manière de penser des individus par l’éducation aux biais cognitifs, c’est plus à droite que de prendre en compte tout le contexte qui génère les manières de penser, mais ce n’est pas radicalement à droite : on fait quand même appel à un levier social (l’éducation), dans une certaine mesure, même si c’est beaucoup plus timide que de proposer un changement radical de l’organisation sociale. Ainsi, pour donner quelques exemples : Gérald Bronner se positionne clairement sur un centre droit, quand on analyse son discours au regard de ce continuum (ce n’est pas juste spéculatif, ou gratuit, quand on le dit, ça résulte de toute l’analyse qui précède ET de l’analyse de son discours), car il renonce parfois à changer les individus (il défend que les personnes déjà compétentes, déjà rationnelles – mais selon ce que lui perçoit comme rationnel, bien sûr – décident pour le collectif sur les questions qui lui semblent purement techniques : il est technocrate), quand un Thomas C Durand se positionne effectivement à gauche (il croit encore au pouvoir de l’éducation et à la démocratie)… mais largement moins que nous (qui pensons que l’éducation ne suffit pas et que par exemple, le charlatanisme étant une arnaque qui découle directement d’un système capitaliste où les uns gagnent et les autres perdent, il s’enracine d’abord dans l’économie de marché et la mise en compétition des offres de soin, et qu’il faut traiter cette dimension pour l’éliminer).

Bref, nous nous refusons à conclure, comme cela peut être fait par facilité à la fois par des gens de gauche, comme des gens de droite, que « l’esprit critique, c’est de gauche » (/ « de droite » pour ceux de droite), Mais définitivement, nous pensons qu’il y a plusieurs formes d’esprit critique, qui se distribuent entre autre sur un axe « focalisation sur l’individu et sa bonne volonté », versus « étude des déterminismes sociaux de la pensée », et que la première extrémité conduit à une analyse des problématiques qu’on pourra dire plutôt de droite, quand la deuxième conduit à une analyse qu’on pourra dire plutôt de gauche.


× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 1/6 : Critique du concept de biais cognitif
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 2/6 : Premier cas pratique, les « biais cognitifs » des médecins et les soins aux patients
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 3/6 : Second cas pratique, le fanatisme religieux et les biais cognitifs
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 4/6 : La réduction aux biais cognitifs ; une approche politiquement située à droite
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 5/6 : Les émotions et la rationalité
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 6/6 : Synthèse – Contre la technocratie


Notes :

  1. On retrouve cela dans la vision selon laquelle les pauvres se plaignent d’être pauvres parce qu’ils seraient trop fainéants pour faire les efforts nécessaires à la sortie de leurs conditions, et que du coup ils préféreraient se victimiser : vision typiquement de droite
  2. Les plus malins se seront peut-être aperçu qu’il y a un paradoxe apparent à défendre l’idée que l’argumentation rationnelle ne suffit pas… par le biais d’un texte argumenté. Comme le dit l’article : ça ne suffit pas. Ce qui ne signifie pas que ce n’est pas également nécessaire (au moins pour certaines choses). Nous avons conscience que nous n’allons convaincre que les personnes qui ont déjà les prédispositions d’esprit (contraintes externes favorables) pour comprendre et adhérer à notre propos. Ils sont notre public cible et l’objectif assumé est d’être à un moment assez nombreux pour ensuite produire les changements structurels nécessaires au changement de mentalité des autres.
  3. Sokal n’est pas un conservateur sur le plan politique – tout comme ne le sont pas certains de ses soutiens qui ont pu aller jusqu’aux trotskystes qu’il fréquente à l’AFIS. Il est social-démocrate, ce qui pour un américain le classe à gauche de la politique mainstream. Il est, cependant, très conservateur, sinon réactionnaire, sur le plan épistémologique. En outre, l’influence de Jean Bricmont, encore plus conservateur que lui sur le plan épistémologique et réactionnaire sur le plan politique, sur la nature des débats qui ont suivi la publication du canular, ne doit pas être négligée.
  4. La sociologie, c’est l’inverse du fatalisme