Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 3/6 : Second cas pratique, le fanatisme religieux et les biais cognitifs

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Note de forme : pour faire le lien avec la première partie, de la série, nous mettrons des codes, par exemple « écho 2.a » (pour dire que ce que l’on dit correspond au problème numéro 2a de la liste) au fur et à mesure du texte.

Une nouvelle illustration de la rengaine selon laquelle « les gens pensent mal à cause de leurs biais cognitifs » a fait irruption dans nos timelines en janvier, et c’est ce qui nous a poussé à finaliser cet article en chantier depuis de nombreux mois. Acermendax, de la Tronche en Biais, a posté ce statut :

Cette analyse identifie les attentats d’il y a 5 ans comme étant « la conséquence la plus violente et la plus stupide d’une croyance. En l’occurrence, comme souvent, elle était religieuse ». « Fort » de cette analyse, Mendax propose ce qu’il pense être une solution : « Beaucoup de gens autour de nous sont possédés par des systèmes de croyances auxquels ils n’ont pas les moyens de résister. Notre travail c’est de nous équiper pour faire notre auto-examen (douloureux) et de faire connaitre ces outils pour aider les gens à s’émanciper réellement des croyances de toutes sortes qui les conditionnent ».

Mendax écrit cela comme si ce fanatisme ne découlait que d’idées qui circulent et infectent les gens comme des virus, et que la « contamination » par ces idées découlait principalement de facteurs individuels qu’on peut décortiquer (et peut-être corriger). Cette idée est défendue par la mémétique. Cette discipline part de la théorie de l’évolution en biologie, et conceptualise la propagation des idées en mettant totalement le focus sur « les véhicules » de transmission (les cerveaux humains) : les idées qui « survivent » et se « reproduisent » sont celles qui sont les plus compatibles avec les failles de la pensée humaine (prédéterminée génétiquement et exprimée dans l’organe biologique qu’est le cerveau). C’est une vision très réductionniste de la compréhension de la diffusion des idées, et des approches plus holistiques ont été développées depuis bien longtemps, par exemple en histoire des idées (qui est une discipline des sciences humaines et sociales). Dans sa conceptualisation, cette discipline considère que les idées se propagent dans un contexte, et (comme l’histoire plus généralement) elle s’attache donc à comprendre ledit contexte.

Dans le cas présent, les terroristes, ceux qui passent à l’acte, ne sont que très peu formés aux dogmes religieux qu’on accuse d’être derrière leur fanatisme (voir par exemple cet article : la plupart d’entre eux sont des néo-convertis). Ces fanatiques, ce sont d’abord des complotistes. Les croyances qui les portent partent d’une certaine réalité (un impérialisme blanc persécute les autres peuples et décide de quasiment tout partout), qu’ils montent en épingle (complot juif, franc-maçons, etc.). Cette vision qu’ils ont, parce qu’elle part d’une certaine réalité, est étayée (ils se radicalisent en regardant des vidéos sur les théories alternatives du 11/9, sur la torture des prisonniers par l’état américain, etc). A partir de ces éléments, ils concluent rationnellement (c’est-à-dire en pesant les éléments dont ils disposent et l’importance qu’ils y attachent individuellement) que l’impérialisme blanc est le mal le plus important, et sur la base 1- de la certitude d’avoir raison (ils n’envisagent pas que la chose ne soit rationnelle que depuis leur perspective, eux non plus) et 2- d’une optique conséquentialiste (voire utilitariste…) ils concluent qu’il faut couper ce mal à la racine, et que vu la taille du problème, ça ne peut qu’être fait par un terrorisme à l’égard de tout ce qui incarne culturellement cet impérialisme. On le voit, on peut décrire toute la logique qu’il y a derrière ces attentats sans parler une seule fois d’Islam. Ça ne signifie pas que l’Islam ne joue aucun rôle là-dedans. Mais en réalité il va servir de liant, d’alternative culturelle que l’on peut investir à la place de la culture qui est vue comme celle de l’impérialiste. On peut apporter pas mal d’éléments en appui de cette vision du problème, comme par exemple le fait que l’Islam, et l’Islam radical également (et les biais cognitifs aussi) pré-existaient aux vagues d’attentats en occident. Il faut bel et bien des éléments explicatifs contextuels, pour comprendre ce qui a causé ces attentats dans cet espace, à ce moment, réellement. Ces attentats s’inscrivent dans une lutte géopolitique, et les croyances religieuses qui sont portées par les personnes qui les commettent ne sont qu’un des apparats d’identification à l’un des camps, plus qu’une cause en soi. Ce contexte étant posé de manière très très générale (c’est évidemment encore plus complexe que cela, la majorité des victimes du djihadisme ne sont pas des blancs mais d’autres musulmans, car la géopolitique, c’est un sac de nœuds), on comprend en quoi croire que c’est la compréhension des outils critiques qui pourrait permettre d’aider les gens à sortir de ces croyances religieuses donc de régler le problème du fanatisme est d’une naïveté pour le moins déconcertante.

Cependant, comme nous le disions en introduction, ce post d’AcerMendax n’est qu’un point d’entrée pour un argumentaire qui se veut d’une portée beaucoup plus générale, et dont le propos est le suivant : penser que les gens pensent comme ils pensent parce qu’ils pensent mal à cause des biais cognitifs, c’est un angle d’approche extrêmement réductionniste du problème des obscurantismes (écho n°4). Si le réductionnisme a une utilité, voire est essentiel, pour comprendre de manière abstraite certains phénomènes, le fait qu’il implique une simplification importante de la réalité en fait en revanche un très mauvais outil pour chercher les meilleures solutions à un problème. Pour illustrer : on ne peut certes pas assembler de Legos sans avoir observé attentivement les pièces pour comprendre comment elles s’imbriquent (une telle observation minutieuse des détails, c’est le réductionnisme), mais si on veut faire un bâtiment en Legos il faudra aller au-delà de l’observation attentive des pièces, il faudra avoir une vision globale, et si on cherche à comprendre pourquoi une construction ne tient pas debout alors qu’une autre si, ce n’est pas tant la forme des pièces qui sera explicative, que la manière dont elles sont assemblées.

Plus précisément, penser de manière aussi réductionniste, ça empêche de voir les limites des solutions qu’on propose : si en réalité le blocage ne repose pas sur une rationalité bancale, alors éduquer aux biais cognitifs ne va rien solutionner. Reprenons les djihadistes. Si on admet (et attention, expliquer n’est pas justifier : qu’il y ait des explications ne rend pas leurs exactions moins condamnables) que leur idéologie est partiellement ancrée dans une certaine réalité (impérialisme blanc, hostilité à l’égard de l’Islam qui pré-date largement le terrorisme actuel), même en admettant que par-dessus cela vont se superposer de fausses croyances, on entrevoit d’emblée qu’on ne pourra pas « debunker » toute leur idéologie, et qu’il restera des racines. En fait, si on analyse le problème plus globalement, on se rend compte que la partie « debunkable » aux yeux des rationalistes athées militants est facilement remplaçable, et que, à supposer qu’on soit en mesure de faire du « debunkage efficace » de l’Islam, il ne faudrait pas grand-chose pour qu’une autre idéologie vienne s’articuler sur les mêmes racines et produire les mêmes effets. Typiquement, pourquoi pas un terrorisme kémite 1 (qui s’enracine dans le même antisémitisme que l’idéologie djihadiste, d’ailleurs) : l’anti-‘impérialisme blanc’ une hydre et la tête repousserait aussitôt coupée.

Le problème, évidement, c’est que les solutions qui s’imposent quand on prend le problème dans son ensemble semblent hors de notre portée : idéalement, dans l’exemple qui nous occupe, il faudrait stopper les guerres impérialistes. C’est effrayant, car on se sent impuissant, mais surtout, on se rend compte que le problème n’est plus individuel : il est politique.

Pour terminer cette partie, nous voulons faire une mise en garde. Ici, on voit qu’il faut un minimum de culture géopolitique pour appréhender la complexité du problème. Une approche individu-centrée des biais cognitifs, ça donne l’impression qu’avec la boite à outil du zététicien, on peut se protéger des plus grosses erreurs critiques. Mais ce que nous défendons, quand nous disons que la compréhension du contexte a son importance dans le déterminisme des modes de pensée, c’est qu’en fait, il faut une BONNE culture générale, pour réellement exercer son esprit critique. La boite à outil « biais cognitif », c’est séduisant, ça donne le sentiment que l’esprit critique est accessible à tous sans beaucoup d’efforts. Mais c’est faux. Pour comprendre et critiquer les idées, pour combattre celles qui sont nocives, il faut comprendre le contexte dans lequel elles sont émises, leur histoire, leur logique interne. L’esprit critique, c’est d’abord connaître ce dont on parle. En long, en large, en travers. C’est confronter ses connaissances du sujet aux éléments périphériques d’un argumentaire, pour voir si les prémisses implicites ou non de cet argumentaire sont bonnes. C’est pouvoir éclairer des données par des éléments qualitatifs. C’est être capable de prendre du recul sur sa propre vision du problème. Sans culture générale, vous n’aurez jamais un bon esprit critique, quelle que soit votre maîtrise des boîtes à outils « paralogismes » et « biais cognitifs ». L’esprit critique passe par une vraie veille informative. On ne peut pas faire preuve d’esprit critique juste en décortiquant la forme des contenus qui viennent à soi parce qu’ils font le buzz 2. Car seule la veille informative permet de s’outiller de la connaissance du contexte, donc de faire une analyse sociale, et pas seulement individu-centrée, de la question abordée.


× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 1/6 : Critique du concept de biais cognitif
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 2/6 : Premier cas pratique, les « biais cognitifs » des médecins et les soins aux patients
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 3/6 : Second cas pratique, le fanatisme religieux et les biais cognitifs
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 4/6 : La réduction aux biais cognitifs ; une approche politiquement située à droite
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 5/6 : Les émotions et la rationalité
× Les gens pensent mal : le mal du siècle ? Partie 6/6 : Synthèse – Contre la technocratie

  1. Sur Kémi Séba, figure de proue du kémitisme, lire absolument, sur Zist, la série Le Sucre (Nota : c’est dans l’épisode iv qu’est dressé le portrait de Kémi Séba) et lire également Ahou Ahou Ahou ! sur le kémitisme lui-même.
  2. En attendant notre article sur les biais de cadrage, lire Justin, Macky et les ruses du colonialisme sur Le Blog de Joao pour comprendre que l’esprit critique, ce n’est pas seulement analyser ce qui est dit dans un contenu, mais également ce qui n’y est PAS dit.