Faut-il relancer l’économie en tuant des personnes ?

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Depuis le début de la pandémie du COVID-19 plusieurs mesures ont été prises en vue de réduire le nombre de victimes du virus, dont la plus importante est celle du confinement, généralement partiel, de la population. Ces mesures ont été critiquées avant d’être mises en place, avec le risque que les remèdes soient pires que le mal. On pouvait donc avoir peur que le confinement cause plus de dommages qu’il n’en empêchait. On peut d’ailleurs interpréter la frilosité de plusieurs gouvernements à mettre en place des mesures précoces de confinement – qui auraient certainement sauvé des vies – du fait que le confinement risquait de heurter l’économie. Au moment où, en France, le relâchement du confinement a été annoncé pour le 11 mai, certaines de ces critiques reprennent de la voix. Le prolongement du confinement au-delà de cette date serait plus dangereux que le retour progressif à la normal, sous peine d’occasionner des dommages considérables du fait d’une économie ralentie.

Le cœur de cet argumentaire est donc qu’il existe un trade-off, c’est-à-dire en français ce qu’on peut traduire, de façon légèrement inadéquate, par un compromis, entre différentes valeurs, ici la vie des individus, et de l’autre les dommages qui sont la conséquence de la crise économique potentielle qui surviendra après le confinement, du fait d’une baisse de la consommation des ménages, donc de la demande et de la fermeture contrainte de plusieurs établissements et donc d’une baisse de l’offre 1. Ce trade-off stipule que la vie d’individus ne doit pas être favorisée à tout prix face à d’autres valeurs, mais qu’il existe un taux de substitution, à partir duquel il est préférable de laisser des personnes mourir plutôt que de sacrifier d’autres valeurs. Ces considérations supposent donc une quantification des valeurs.

Notons immédiatement que cet argumentaire moral semble se rapprocher de certaines de nos intuitions. Il nous semble en effet parfois pertinent de sacrifier une valeur à laquelle on tient beaucoup, pour favoriser d’autres valeurs. Si je tiens par exemple particulièrement à la vérité je peux accepter de mentir lorsque je dois protéger un ami. De façon plus extrême certains sont même capables de sacrifier leur propre vie pour d’autres personnes ou pour des idéaux. Mais nous ne sommes pas obligés de faire appel à des exemples si particulier. On peut considérer que notre vie ordinaire est pleine de ces moments de délibérations évaluant l’importance relative de nos valeurs. Le problème étant que ce changement dans la hiérarchisation pratique de nos valeurs renvoie à un état individuel, alors que l’argumentaire plus général prétend établir la hiérarchisation des options et des valeurs de façon collective, ce qui complexifie très largement le problème. Sur quelles bases décider, pour tous et non plus seulement pour moi-même, ce qui est bon ?

Ouais, ces chiffres n’ont aucun rapport avec le sujet, mais la quantification ça « fait rationnel »

L’argumentaire que je vise ainsi est donc l’argument selon lequel il est non seulement compréhensible mais souhaitable de laisser mourir quelques personnes pour que l’économie reprenne, car la somme des dommages créés par la mort de quelques individus ne suppose pas l’arrêt complet de l’économie. On retrouve cet argument fait explicitement par des économistes professionnels 2 dans la continuité d’un standard de l’analyse coût bénéfice, mais aussi plus largement, et plus insidieusement, dans un large spectre du discours politique et éditorial 3. 4

L’utilitarisme et le problème de la comparaison intersubjective

Le sous-bassement de cet argumentaire est un positionnement utilitariste, c’est-à-dire la théorie philosophique qui soutient que le choix moralement bon à réaliser est celui qui occasionne le plus de bonheur, considéré généralement comme la somme des plaisirs, ce que les utilitaristes modernes ont simplement appelé utilité. Il existe diverses formes d’utilitarisme, parfois contradictoires entre elles, aussi je ne proposerai pas un survol fastidieux des théories utilitaristes diverses 5 mais je me concentrerai sur une version restreinte de l’utilitarisme, à savoir celle qui considère qu’il est possible de faire ce trade-off en termes de valeurs monétaires. Cette version semble être en effet au cœur de l’argumentaire du trade-off, en ce qu’il garantirait un étalon de mesure entre les différentes valeurs prises en considération. Cet utilitarisme est incarné aujourd’hui par le calcul coût-bénéfice, illustré notamment par l’influent philosophe et juriste américain Cass Sunstein, qui a pu soutenir, dans The Cost-Benefit Revolution (2018) les bienfaits de ce type d’approche, menée à partir d’un étalon monétaire permettant de comparer les différents outcomes (résultats) de choix.

Cet utilitarisme particulier, illustré par une forme d’analyse coût-bénéfice, répond à certains problèmes classiques de l’utilitarisme. En effet un des problèmes de l’utilitarisme est celui de la comparaison d’utilité. Si ce qu’on doit chercher à maximiser, c’est-à-dire à rendre le plus grand possible, est l’utilité des individus, alors il faut, pouvoir déterminer quel est l’acte moral qui produit effectivement le plus d’utilité comme conséquence. Or, si certains utilitaristes, comme Bentham ou Edgeworth, ont profondément cru à une échelle physiologique de mesure de l’utilité (l’util pour Edgeworth), cet espoir a depuis été abandonné. Nous n’avons donc pas de base sur laquelle mener des comparaisons interpersonnelles d’utilité, et donc savoir qui retire le plus de plaisir d’une mesure. Prenons deux actions, l’une consistant en une meilleure distribution des richesses (A), l’autre consistant à ne rien faire, voire à réduire la distribution (B). Il est impossible de dire si l’option A est meilleure que B et inversement car nous ne pouvons avoir de base objective sur laquelle  comparer  l’accroissement  d’utilité  occasionné  chez  les  personnes  recevant  plus d’argent vis-à-vis du dommage occasionné à ceux qui en perdent du fait d’une taxation plus importante 6.

Néanmoins les utilitaristes n’abandonnent pas l’analyse coût-bénéfice pour autant. Il est en effet possible de mener cette analyse si on se dote d’un étalon de mesure permettant de comparer objectivement. La monnaie a pu faire office de moyen par lequel mener des comparaisons sans tomber dans les affres d’une recherche d’un fondement psychologique objectif de l’utilité. On peut ainsi dire que le confinement coûte plus cher que ce que le virus coûterait en termes de vie en exprimant ces coûts en monnaie et en les comparant.

Lorsqu’on exprime que les bénéfices économiques du déconfinement seront supérieurs aux coûts du confinement, exprimé en nombre de vies sauvées, nous nous positionnons donc dans cette perspective qui consiste dans le fait de considérer qu’il y a un trade-off possible, exprimable, au moins virtuellement, dans un étalon de mesure monétaire. On considère alors qu’il est bénéfique de sacrifier des vies pour sauver l’économie d’un pays.

De la difficulté de déterminer les coûts

Comme l’a illustré l’auteure du blog Ce n’est qu’une théorie dans son article « Le Paquebot coule, que faire ? » un autre problème classique de l’utilitarisme découle de la délimitation de ce qu’on doit prendre en compte comme un coût. Quels coûts faut-il prendre en compte dans les deux situations ?

Pour la situation de confinement il faut en effet prendre en compte une multitude de coûts : le ralentissement économique n’est qu’un item d’une longue liste, composée de l’augmentation des violences au domicile, majoritairement contre les femmes et les enfants, la détresse psychologique d’individus cloisonnés chez eux, etc. Les bénéfices sont eux relativement clairs, à savoir le ralentissement, et sur le long terme espérons l’arrêt, de la pandémie. A ces bénéfices recherchés il faut ajouter d’éventuels bénéfices indirects, tel que la baisse de la pollution.

Pour un déconfinement plus ou moins progressif les coûts sont les vies de certains individus du fait de la reprise ou de la continuation de la pandémie, et les bénéfices sont relatifs aux coûts de la situation de confinement, déjà énoncés plus haut.

On voit immédiatement qu’en réduisant la situation à un choix entre vies humaines et économie les modalités sont restreintes. Mais d’autre part il faut ajouter que le choix ici est en situation d’incertitude, à savoir que nous ne nous trouvons pas, au moment où j’écris ces lignes, en possession de connaissances certaines sur l’évolution future du virus et sur son évolution dans la situation où nous adopterions des mesures relâchant le confinement. Dans les situations semblables nous adoptons usuellement un raisonnement probabiliste, pour calculer ce que les utilitaristes modernes appellent l’utilité espérée, qui est égale à la valeur attribuée à un événement multipliée par sa probabilité (par exemple 100 euros avec une probabilité de 0.5 est égal à une utilité espérée de 50 euros 7). Or, dans un cas de pandémie même un cas peu probable (mettons 0.01, ce qui correspond à 1%) peut avoir une utilité espérée suffisante pour faire adopter ce qu’on appelle une stratégie du minimax, à savoir qui cherche à faire en sorte de prendre des décisions de façon à minimiser les effets du pire cas possible. En effet les situations pandémiques sont des cas où les coûts associés à des mondes possibles caractérisés par des probabilités faibles (par exemple notre 0.01), peuvent rendre cette (dés)utilité espérée gigantesque. Imaginons par exemple un cas de reprise de l’économie qui rapporte 10 milliards à la France (les chiffres sont totalement fictifs, ils ne sont pas vraiment importants pour comprendre l’exemple), avec une certitude de 0.9, nous avons alors une utilité espérée de la reprise de l’économie qui est égale à 9 milliards. Si la pire situation à 0.01 produit elle 1000 milliards de dommages nous avons une (dés)utilité espérée à 10 milliards de dollars, donc il faut faire en sorte d’éviter la pire situation plutôt que d’essayer de réaliser la plus probable. Ceci est un exemple de ce que peuvent produire les cas peu probables mais avec des coûts extrêmement importants8.

Ce que prétendent faire les personnes qui tiennent l’argument incriminé dans ce billet c’est de mener ce calcul en montrant que l’économie est plus importante que des vies. Le petit exemple virtuel du paragraphe précédent montre uniquement que, comme pour les choix utilitaristes en général, en fonction de ce qu’on prend en compte ou non dans le calcul, et de la façon dont on attribue des valeurs, le calcul peut mener à des conclusions bien différentes. La façon dont est construite l’analyse coût-bénéfice est fonction des sélections opérées relativement à ce qu’on intègre comme des coûts et des bénéfices. Mais mon but n’est pas de discuter la façon dont on construit une analyse coût-bénéfice, mais d’en interroger la pertinence même dans le cas d’une comparaison entre valeurs économiques et vie humaine.

Cet argumentaire possède-t-il un fondement normatif ?

Qu’est-ce qui pourrait nous convaincre que ce type de comparaisons, ayant pour corollaire la possibilité d’un trade-off, est non seulement possible mais aussi et surtout souhaitable ?

Pour que celle-ci soit possible il faut pouvoir évaluer la valeur d’une vie en équivalent monétaire. Cela signifie non pas de passer par une demande à un individu du montant auquel il estime sa vie, chacun donnerait un prix énorme à sa propre vie ou refuserait de répondre, mais de passer par des évaluations externes. Pour déterminer cela on peut passer par une détermination de la valeur statistique d’une vie, à savoir combien chaque individu est prêt à payer pour assurer sa propre sécurité, combien il investit dans une mutuelle, pour sa santé le long de sa vie, quel salaire chaque personne est prête à accepter pour un métier dangereux 9, bref combien chacun est prêt pour réduire le risque de mourir. On aboutirait empiriquement à des résultats bien différents. Bien évidemment la conclusion d’un tel raisonnement serait que les personnes aisées ont une vie qui a bien plus de valeur que celle des personnes non aisées, car les personnes avec des moyens sont capables d’investir plus d’argent pour maintenir leur existence et ont de meilleurs salaires, comprenant généralement moins de risques. Un corollaire de ce type de comparaison est donc le suivant : les vies humaines n’ont pas la même valeur, et la vie des personnes riches est plus importante. Cela ne devrait étonner personne car la comparaison monétaire avantage les personnes aisées à la fois directement – ils sont prêts à payer davantage pour leur vie – et indirectement – étant riches ils possèdent généralement des facteurs de production

Quand on rentre dans le détail…

On voit donc que loin d’être un critère objectif de comparaison cet argument du trade-off entre valeur d’une vie et reprise économique est en réalité fondé sur un point de vue normatif légitimant les inégalités. A ce niveau rien n’empêche, puisque l’on peut tuer une personne – surtout s’il s’agit d’une personne âgée car elle n’est plus productive et donc ne participe moins à la richesse – pour sauver l’économie, d’en exploiter d’autres tout en faisant courir les risques d’un mal – notamment ceux qui ne sont pas aisés.

La légitimité d’un tel principe de comparaison en termes monétaires ne peut se fonder que sur l’idée que l’accroissement de richesse est bénéfique pour l’ensemble de la population, et donc qu’il faut accepter un potentiel sacrifice passé pour un plus grand bien futur. L’accroissement de la richesse calculée en monnaie n’est certes pas identique à la promotion des intérêts de tous immédiatement mais, sur le long terme, elle doit favoriser y compris les plus défavorisés. Or cet argument indirect, qui ressemble fort au très contesté et peu scientifique principe du ruissellement, demande lui-même une démonstration qui lui est propre. Une discussion plus avant de cette justification nous entraînerait trop loin pour ce billet.

Mais ici le lecteur pourra objecter qu’il est tout à fait possible de défendre l’argumentaire général d’un trade-off sans pour autant accepter l’idée d’une inégalité dans la valeur des vies humaines. Il faudrait accepter que n’importe qui puisse mourir, quitte à ce que cela augmente les gains futurs. Dans cette variante de l’argument – admettons ici qu’elle puisse correspondre à la situation actuelle, ce qui n’apparaît pas être le cas pratiquement – nous avons donc une justification du fait de laisser mourir (et donc de tuer)10 quelqu’un si et seulement si la mort de cette personne permet d’occasionner un gain, exprimable monétairement, plus important. Or il faut bien remarquer que cette comparaison ne peut avoir de sens que si on fixe une valeur à la vie humaine. Pour éviter la conclusion malencontreuse d’une inégalité des valeurs de la vie humaine on peut donc énoncer une valeur identique. Par exemple 100 000 euros pour toutes les vies. Cela signifie ainsi que nous pouvons tuer une personne si la situation qui est la conséquence de notre choix produit plus de 100 000 euros, inversement il faudrait accepter qu’on puisse dépenser jusqu’à 100 000 euros pour chaque individu (par exemple pour empêcher des migrants de mourir dans la méditerranée). Or dans cette situation on verrait qu’il y a également un nombre de cas problématiques qui émergent. Une simple expérience de pensée suffit pour montrer l’indigence de cette conception. Prenons le cas de Bob. Bob a dans son entreprise cinq salariés qu’il fait travailler énormément, en leur faisant peser un risque de mourir important du fait d’un surtravail (mettons un risque de 0.2 par an). Cela signifie que Bob tue, virtuellement, une personne par an, et donc occasionne une perte de 100 000 euros par an à la société. Néanmoins l’activité de Bob, en considérant qu’il est le propriétaire exclusif de l’activité produite par les salariés, produit 150 000 euros par an de bénéfice pur, et donc est considérée comme positive vis-à-vis de son apport social puisqu’elle produit 50 000 de surplus. Nous avons donc autorisé Bob à tuer une personne par an si ses bénéfices sont suffisants pour compenser la perte.

Nous sommes donc amenés à considérer qu’il n’existe pas de droits inaliénables des individus sur eux-mêmes en vertu de ce principe, qui conduit toujours, y compris dans sa forme « faible », à savoir celle qui ne distingue pas des valeurs de la vie humaine, à une valorisation des individus – ou des entreprises – susceptibles de créer de la richesse.

Remarques conclusives : choix neutres et valeurs politiques

Ce billet (qui commence à être long), avait une finalité, au-delà de nous faire réfléchir sur le cas pratique du déconfinement et des fondements normatifs de l’argumentaire portant sur le trade-off entre vie humaine et valeur monétaire. Ces petits exemples nous incitent avant tout à nous interroger sur la nature du « choix » qui nous est présenté, et de la façon dont l’expertise est construite. J’avais commencé le billet en mentionnant qu’intuitivement nous opérons tous des hiérarchisations de principes en fonction des situations. Quoique puissent penser certains moralistes une conception strictement a priori de la morale conduit à des absurdités pratiques. Nous considérons toujours ce qui est le mieux en fonction des circonstances. Mais il y a une grande différence entre ordonner soi-même ses valeurs au moyen d’une délibération interne et ordonner les valeurs de la collectivité en vertu d’un point de vue surplombant qui prétend à l’objectivité. Dans un cas nous décidons pour nous-mêmes, dans le second nous décidons pour les autres.

Non seulement l’incertitude d’une situation, surtout dans les cas où les éventualités extrêmes ont des coûts associés très importants, rend la situation actuelle très difficile à juger, mais cela d’autres l’ont déjà dit mieux que moi ; mais surtout l’étendue de ce qu’une analyse coût-bénéfice, et plus largement une expertise, classe comme l’ensemble des coûts à prendre en compte et des bénéfices à prendre en compte est composé d’une série de choix politiques. Plus encore ces choix sont parfois fondés sur des critères aux implications normatives inacceptables, telles que celle que j’ai illustré plus haut. Toute tentative de décider de la hiérarchisation des valeurs de la société dans son ensemble au nom d’autrui n’est pas un raisonnement instrumental, comme prétend  l’être l’expertise, mais un raisonnement sur les fins que doivent viser les communautés humaines. On remplace ainsi la délibération collective par une prétendue expertise.

Sur ce point comme sur d’autres la forme de l’expertise neutre ne doit pas cacher la nécessité d’une délibération collective sur les fins visées par la société humaine 11


Je tiens à remercier celles et ceux qui ont relu cet article, notamment Etienne, Gaël, Ce n’est qu’une théorie, Stéphane, Arnauld, Antoine, Sylvain, Antoine, Iac et Phil.

  1. Je ne veux pas dans cet article m’appesantir sur l’explication strictement économique de la crise, qui n’est pas le cœur de mon propos.
  2. Par exemple ici, ou on apprend que le prix de la vie humaine est estimé à 3 millions d’euros https://voxeu.org/article/some-micromacro-insights-economics-coronavirus-part-2?fbclid=IwAR2eCPFF7F6smNUHhQ0GQuy4fHv9WlOTcs04e54035tn-rj4WD0JWIAx-i8
  3. Par Cristophe Barbier, qui relaye Nicolas Baverez, selon qui les « coûts du confinement sont supérieurs aux bénéfices »,  https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/l-edito-de-christophe-barbier-ceux-qui-appellent-a-la-reprise-2004-1240521.html
  4. Il faut noter ici que l’argumentation qui suit ne réfute pas toutes les possibilités d’analyse coût-bénéfice, notamment lorsqu’il s’agit de comparer le bilan en terme de vie pour les différentes options. Pour discuter ces positions plus largement il faudrait d’autres arguments que ceux que je vais développer. Néanmoins il me semble important de partir sur les bases saine d’une critique de la quantification monétaire des valeurs y compris pour discuter des autres analyses coût-bénéfice, pour éviter les écueils que je présente par la suite.
  5. Pour les lecteurs curieux, on peut mettre en tension l’utilitarisme de Bentham et celui de Mill, le premier étant qualifié d’hédoniste alors que le second introduit des considérations qu’on rattacherait aujourd’hui à l’utilitarisme des préférences. De la même façon on peut distinguer l’utilitarisme de l’acte et celui des règles, un utilitarisme visant la maximisation directe de l’utilité des individus, de celui qui vise la maximisation de l’utilité de façon indirecte. Il serait injuste théoriquement de mettre toutes ces variantes subtiles sous un même chapeau.
  6. Quelques argumentaires ont été produits néanmoins, par exemple par Pigou qui applique le principe d’utilité marginale décroissante de la monnaie pour justifier les transferts de richesse. Néanmoins philosophiquement rien n’oblige à accepter cette hypothèse d’utilité marginale décroissante.
  7. Je raisonne ici en risque neutre. J’utilise le concept d’utilité espérée ici alors qu’on pourrait aussi parler de gain espéré. Les deux notions sont potentiellement décorrélées dans la terminologie des économistes (entre une loterie A ayant comme gain 100 avec une probabilité de 0.1, et une loterie B ayant un gain de 9 avec une probabilité de 1 on pourra préférer la loterie B si on est averse au risque, et donc lui attribuer une utilité supérieure à A, alors que le gain espéré est supérieur pour A que B). Dans le cas de mon argumentation comme le gain monétaire sert à remplacer la mesure de l’utilité on peut utiliser le risque neutre comme illustration du raisonnement.
  8. Cela a donné naissance à des arguments probabilistes en éthique, chez Michael Huemer par exemple pour défendre le végétarisme.
  9. Pour ce dernier cas imaginons un métier où chaque personne aurait 0.01 de probabilité de mourir par mois tout en étant payé 1000 euros. On supposerait ainsi que l’individu valorise à 100 000 euros sa vie, puisqu’il est prêt à prendre un risque de 0.01 pour un salaire de 1000 euros.
  10. Supposons en effet que ne pas sauver une personne tout en en étant capable soit équivalente au fait de la tuer, ce que nous comparons en effet ce sont des états du monde et non des responsabilités morales.
  11. A voir également sur ce thème http://zet-ethique.fr/2020/03/24/les-gens-pensent-mal-le-mal-du-siecle-partie-6-6-synthese-contre-la-technocratie/ et http://zet-ethique.fr/2020/03/14/les-gens-pensent-mal-le-mal-du-siecle-partie-5-6-les-emotions-et-la-rationalite/.