Querelles de clochers

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Nombre de sceptiques rationalistes s’opposent dans une guerre sans merci à ceux qu’ils qualifient de « tenants », soit eux-mêmes des sceptiques des « thèses officielles », chacun proclamant unilatéralement détenir la réalité et raillant la crédulité du camp adverse dans un dialogue de sourds interminable. Derrière ce combat pour s’arroger un droit unilatéral de définir le réel d’autrui, il y a nombre d’enjeux qui dépassent les belligérants et qui les animent malgré eux : rapport de domination, autoritarisme, aliénation, réactance, le tout s’entretenant ad nauseam et n’offrant guère de perspective d’une issue quelconque. Les rationalistes partagent leur responsabilité dans cet état de fait, et, l’esprit critique n’étant jamais aussi bien appliqué qu’à soi-même, il leur appartient de se remettre en question pour que les choses s’arrangent.

Reality wars

Ah, la réalité… la question ultime sur la vie, l’univers et tout le reste, sur laquelle des générations de penseurs se cassent les dents depuis l’aube de l’humanité. Le terme est lui même insaisissable et polymorphe, puisqu’il recoupe plusieurs sens (cf La métaphysique des trois mondes de Karl Popper).

Tout d’abord, il décrit l’ensemble des phénomènes indépendants de nous. L’arbre qui tombe dans la forêt sans que personne n’en soit témoin et qui fait inutilement du bruit, cet idiot.

Ensuite, notre perception subjective de ces phénomènes, et notre interprétation non moins subjective de cette perception.

Enfin, le consensus auquel nous arrivons sur ces perceptions subjectives et leur interprétation par le biais de différentes méthodes, autrement soit dit : les discours que nous tenons sur la réalité

La réalité objective

De la réalité en elle-même, nous ne savons, en… réalité, pas grand chose de très valable. Nous avons surtout des axiomes, c’est à dire des partis-pris non démontrés parce qu’indémontrables, sans lesquels il serait impossible de fonder le moindre raisonnement, et on est bien obligés de se baser sur quelque chose si on veut ramener du mammouth aux gamins, et on est bien obligés de ramener du mammouth aux gamins si on veut qu’ils arrêtent de répéter qu’ils ont faim. Nous partons du principe que la réalité est indépendante de nous. Nous partons du principe qu’elle est cohérente, en cela qu’elle ne viole pas les piliers de la logique (principe d’identité, principe de non-contradiction, principe du tiers exclu). Et… c’est à peu près tout. Des partis-pris, qui ne valent que la confiance qu’on leur accorde et l’utilité des déductions qui se basent dessus (en passant sous silence les contradictions embarrassantes que soulève la physique quantique…)

« Halte là, sémillant trublion », m’interpellerez-vous de façon cavalière, « tout ceci va un peu vite en besogne, et tout ce que la science a découvert, alors ? ». Ce que la science a découvert, ce sont des productions intellectuelles, des discours sur la réalité qui sont distincts de la réalité objective : contrairement à celle-ci, ils ne sont pas immuables, et encore moins indépendants de nous, et du contexte social, culturel, historique et politique dans lequel ils sont produits.

La réalité subjective

Sur la réalité-perception, en revanche, on sait déjà beaucoup plus de choses. On sait, notamment, que nos perceptions sont parcellaires, qu’elles ne sont pas le reflet fidèle de la réalité, et qu’elles peuvent nous tromper. Un bipède à base de carbone du nom de Platon en parlait déjà il y a 2300 ans, avec l’allégorie de la caverne, dont les habitants ne perçoivent du monde extérieur que les ombres projetées sur la paroi du fond. Les ombres, ce sont nos perceptions, ce qui les génère, c’est la réalité objective. Nous savons que nous ne percevons qu’une partie infime du spectre électro-magnétique, ce que nous appelons « lumière visible », on devrait d’ailleurs plutôt dire « lumière visible par l’œil humain ». Nous savons que les couleurs elles-mêmes ne sont que la manière dont notre cerveau interprète les fréquences du spectre électro-magnétique visible par l’œil humain. Nous savons que nous ne percevons les sons qu’entre des fréquences de 20 à 16 000 Hz, et que les sons eux-mêmes sont la façon dont notre cerveau interprète les vibrations de l’air. Ce qui répond d’ailleurs indubitablement à la question de l’arbre qui tombe dans la forêt : si personne n’est là pour l’entendre, l’arbre transmet des vibrations à l’air, mais ne produit pas de son si aucun cerveau n’est là pour transformer en perception sonore les vibrations de l’air transmises à des organes auditifs. 

Nous sommes incapables d’imaginer les couleurs dans lesquelles les animaux capables de percevoir l’infrarouge en font l’expérience sensorielle, ou comment le cerveau d’une chauve-souris interprète les volumes de son environnement avec l’écho-location. On appelle cette perception subjective, intime et intransmissible des qualia. Et si on compare notre point de vue avec celui d’un des acariens  astucieusement dissimulés dans les fibres du drap de votre lit qui se repait actuellement de vos squames, résolument sa réalité est bien différente de la nôtre, alors que nous sommes pourtant censés partager la même. 

Mais il serait trop court de ne parler que de perceptions pour décrire la réalité subjective, parce que ce que nous appelons perceptions fait également passer en contrebande nos interprétations de ces perceptions. Il faut pourtant dissocier les stimuli sensoriels des processus cognitifs qui les identifient et les analysent, car là aussi il y a une « couche » qui nous isole un peu plus de la réalité objective : nous faisons, sans le réaliser, des inférences sur nos perceptions. Nous faisons constamment une analyse sémantique de notre environnement, pour qu’un amas de couleurs sur notre rétine prenne le sens de « chat » dans notre esprit. Pire encore, si nos yeux ont toujours été capables de percevoir la couleur bleue, nous n’avons développé qu’assez récemment la capacité intellectuelle de la distinguer ! Nous faisons des liens logiques, nous avons des idées reçues, des habitudes, qui font qu’on arrête très vite de s’étonner que les objets soient tous attirés vers le sol. Nous sommes, là aussi, victimes de certaines failles. C’est d’ailleurs le fonds de commerce des prestidigitateurs, qui exploitent précisément cette interprétation de nos perceptions pour nous tromper : l’illusion réside majoritairement dans l’interprétation de nos perceptions, et non dans la perception en elle-même. 

La réalité subjective est donc un reflet parcellaire, voire déformé, de la réalité objective, mais elle définit malgré tout la manière dont nous concevons notre environnement et dont nous interagissons avec lui. Ça n’est pas « la » réalité, mais c’est « notre » réalité, celle avec laquelle nous devons composer. Et c’est justement parce qu’on n’a accès qu’à la seconde, et que celle-ci n’est qu’un reflet parcellaire de la première, que nous avons tendance à confondre les deux, ou a minima à parler de réalité par métonymie. On parle par exemple de « réalité augmentée » alors qu’on devrait plutôt dire « perception augmentée ».

Le consensus

C’est en discutant entre nous de nos perceptions, de ce en quoi elles sont semblables et ce en quoi elles diffèrent, qu’on élabore un discours commun sur la réalité, en espérant dépasser la réalité subjective pour se rapprocher de la réalité objective. Ça n’est pas chose facile, entre Bernard Arnault et un Inuit, la réalité subjective est très différente, et chacun manque de recul en pensant être témoin de « LA » réalité : comment peut-il en être autrement, puisqu’elle s’impose à lui ? Il n’est pas rare d’avoir des désaccords sur la réalité, parce que nous ne nous voyons pas la percevoir, nous expérimentons les choses différemment en oubliant que nous avons un point de vue, que nous sélectionnons les choses qui retiennent ou non notre intérêt et notre attention, nous élaborons des concepts simplistes et approximatifs pour permettre à notre entendement d’appréhender quelque chose de la réalité, en oubliant parfois que nos concepts sont eux-mêmes distincts de la réalité, et que celle-ci se moque bien de leur correspondre docilement. Nous avons trop facilement tendance à réifier nos concepts : de la métonymie à la réification, il n’y a pas loin.

Et il y a autant de désaccords que de consensus. Oh, bien sûr, il y a les disciplines scientifiques, mais celles-ci peuvent aborder différents angles d’un même phénomène avec différents outils et aboutir à des conclusions bien différentes entre elles, par exemple, qui a moins tort pour expliquer un comportement humain entre un biologiste, un sociologue, un ethnologue, un historien, un linguiste, un psychologue, ou un neurologue, et comment le déterminer aussi impartialement que possible ? Sans oublier que chacune de ces disciplines nourrit elle-même des désaccords en son sein, et que les consensus d’aujourd’hui seront, au moins pour certains, les modèles abandonnés de demain. Et il n’y a pas que les sciences qui proposent des discours sur la réalité : les arts, la philosophie, la politique, et les religions par exemple le font depuis plus longtemps encore.

Le dissensus

Cette diversité de discours, de points de vue, de désaccords et de consensus, sied mal à la conception d’une réalité universelle et univoque qui s’impose à nous (et pour cause, puisque, bien que celle-ci existe, nous n’y avons pas d’accès direct), et plus encore à ceux qui supportent mal de ne pas avoir de réponse définitive, ni de subir les atermoiements qu’exige le consensus.

Des gens qui affirment détenir la réalité, il y en a toujours eu, et logiquement, presque mécaniquement, ils ont toujours été enclins à l’autoritarisme (le simple fait de s’auto-proclamer plus lucide que les autres l’est ‘en soi). Parce que lorsqu’on n’admet pas la légitimité d’un discours différent sur la réalité, on ne transige pas, on ne négocie pas, on ne cherche pas à convaincre, on ne s’encombre pas du douloureux processus d’émergence du consensus, on se contente d’imposer à l’autre ce qui s’est imposé à nous, puisqu’on est de toute évidence plus lucide que lui, un point c’est tout. Tous les autoritaristes se réclament de la réalité, en affirmant que leurs adversaires refusent simplement de la regarder en face, par « dogmatisme », en ignorant qu’ils sont eux-mêmes victimes de leur point de vue.

l’épistémologie selon Elisabeth Lévy…

Des gens comme ça, il y en a eu, il y en a, et il y en aura encore, dans la politique, bien sûr, dans les religions évidemment, mais aussi dans les sciences : positivisme, réalisme épistémologique, scientistes de tout poil, on n’a jamais manqué de gens bouffis de certitudes, y compris chez ceux qui professent l’art du doute (surtout pour les autres). L’ironie du sort, c’est que c’est l’autoritarisme qui crée de la réactance et motive l’émergence de modèles concurrents. Nous faisons tous l’expérience sensorielle de la réalité, et ceux qui s’auto-proclament unilatéralement comme plus lucides font nécessairement subir une aliénation aux autres, en leur niant la légitimité à interpréter leur propre expérience comme bon leur semble. Cette aliénation appelle des actes de rébellion, des affirmations de soi, des barouds d’honneur. Si on applique cette grille de lecture en écoutant réellement ce que dit Mouton Lucide à Samuel Buisseret dans cette vidéo, ça n’en est que plus manifeste :

On aurait bien tort de considérer la réactance comme un effet nécessairement néfaste de la psychologie humaine, puisque c’est elle qui nous pousse à défier l’autorité lorsqu’on la perçoit comme illégitime et injuste, ce qui est au contraire une réaction particulièrement saine. Ça n’est donc pas la réactance qui est en soi le problème, cependant, là où elle devient problématique, c’est quand cette perception d’illégitimité de l’autorité est indue (lorsqu’on est animé par un sens de l’entitlement déplacé notamment). C’est tout le contraire lorsque cette perception est bel et bien justifiée (auquel cas le problème vient bien plus de ladite autorité), et l’Histoire est criblée de rébellions admirables.

Que servent le mépris et les moqueries faciles envers les « tenants » de théories ésotériques ou conspirationnistes ? Dissuader la contamination par l’opprobre sociale ? À l’heure d’Internet, c’est une méthode d’un autre âge. Pour le meilleur comme pour le pire, l’information ne passe plus sous les fourches caudines de cerbères plus ou moins irréprochables, et en dépit des interminables lamentations paternalistes de ceux qui déplorent la fin de cette époque bien inconsidérément, il faut bien prendre acte de cette nouvelle donne : la simple existence de communautés en ligne suffit à légitimer les idées par le fait qu’elles sont manifestement partagées par d’autres, et ceux qui avaient autrefois trop honte pour dire tout haut ce qu’ils pensaient tout bas relèvent la tête et s’affirment, avec parfois autant de mépris, de morgue et de véhémence que leurs propres contempteurs (au petit jeu de s’auto-proclamer plus lucide que les autres, tout le monde se persuade facilement de gagner). Dans ces batailles de qui sera le plus péremptoire et de qui méprisera l’autre le plus fort en se gardant bien de toute empathie et en jetant toute précaution oratoire par dessus bord, et où chacun se pose fort commodément en iconoclaste audacieux des croyances de l’autre bord, il ne reste finalement que des moyens faciles de se regonfler l’ego aux frais du camp adverse, et on ne peut que rester songeur face à la symétrie des attitudes de part et d’autre des lignes de friction.

Les zététiciens autoritaristes, ceux qui méprisent les croyances en s’en prétendant dénués, ceux qui n’ont pas conscience de leur idéologie en se prétendant neutres et objectifs, ceux qui n’admettent pas la légitimité nécessaire d’autres points de vue, ceux qui préfèrent l’impératif au conditionnel, ceux qui fulminent en déplorant le « relativisme » de cet article, ceux là sont la cause même de ce à quoi ils prétendent remédier par la force. Ce sont eux qui fabriquent des vocations complotistes et ésotéristes, en faisant l’impasse sur la nécessaire coopération qu’exige le consensus.

Les scientifiques eux-mêmes ne peuvent plus se contenter de rester cloîtrés dans ce qui est perçu comme des tours d’ivoire, d’autant que la communication de leurs découvertes est souvent fort mal servie par le sensationnalisme atavique des médias : la recherche du consensus doit être étendue au delà de la communauté scientifique, afin que chacun puisse se sentir libre d’en rejeter les conclusions le cas échéant, mais qu’au moins ce soit fait en toute connaissance de cause. Certaines équipes de recherche ont une approche participative, qui fait intervenir les populations concernées de bout en bout de leur démarche, mais ce type d’approche est encore trop rare, et c’est toute la chaîne de la production des connaissances et de leur partage qu’il faudrait revoir…

D’aucuns pensent que l’entretien épistémique offre des perspectives plus optimistes, du moins en apparence : un dialogue empathique et dépassionné, qui fait montre d’un intérêt et d’une écoute respectueux, évacue le conflit et fait en sorte que l’interlocuteur se sente pris en compte. Hélas, nous verrons dans un autre article que celui-ci n’est pas sans écueil, ni sérieux problèmes d’ordre éthique…