A propos d’un article d’Emmanuelle Ducros dans le contexte d’un procès contre Monsanto

Temps de lecture : 10 minutes

(et, accessoirement, de son autrice)

(article provisoire – il reste encore pas mal de taf sur le polissage, notamment, en matière de transitions. Je publie parce que ça fait des siècles que j’ai promis sa lecture à un contact sur Facebook)

Il est peu de questions qui tracent une frontière aussi nette entre écologie et mouvement dit ‘rationaliste’ que la question des glyphosates. Essentiellement parce que le glyphosate a été mis au point par la firme Monsanto, de nombreux écologistes y sont violemment opposés a priori. En réponse, le milieu rationaliste a pris la défense du glyphosate, et (trop) souvent de Monsanto elle-même, sans vraiment chercher bien loin non plus. Il est vrai que les détracteurs comme les défenseurs de la molécule ont tous de quoi piocher dans la presse, qu’elle soit audiovisuelle ou qu’elle soit écrite.

Emmanuelle Ducros, journaliste économique française, travaillant dans le journal helvétique l’Opinion, est une source classique dans le milieu rationaliste, et, y dit-on, une source sûre. Une véritable amie de la Science et de la Vérité, loin de celle qu’elle combat si vaillamment, Elise Lucet, chérie du camp d’en face. Le fait est que les articles et vidéos d’Emmanuelle Ducros respirent le sérieux1, ils sont souvent dotés d’un degré raisonnable de technicité, assez pour montrer qu’elle a bossé son dossier, tout en restant compréhensibles pour le profane sur ce point. Elle parle fort bien cette langue de la clarté qui est dans ce milieu rationaliste un gage de vérité – son style est sobre, professionnel, ses affirmations sont claires, on trouve peu de procédés stylistiques flamboyants, ce qui est déjà un procédé stylistique en soi.

Emmanuelle Ducros a centré son travail principalement autour de la lutte contre les peurs irrationnelles du public face à la Science – le lien peut sembler ténu avec son corps de métier, le journalisme économique, mais il n’en est rien. Il s’agit avant tout d’évoquer ces grands débats concernant la diffusion de techniques industrielles, avec une focalisation marquée autour de la défense du glyphosate – et de la firme qui l’a mis au point, Monsanto – contre les attaques qu’ils subissent, qui sont autant de dénis de Science. Ici donc, la défense de la Science rejoint et se confond avec la défense du Capital, qui est justement son corps de métier; Ses adversaires ont parfois cherché, en vain, à démontrer une corruption quelconque, des intérêts financiers communs avec les grands groupes qu’elle défend. Sa corruption directe (dont les indices ne tiennent qu’aux « ménages » faits ici ou là2, et qui ne diffère pas spécialement de la norme habituelle de la profession – non que ça ne soit pas un problème, mais c’est un problème dans lequel Emmanuelle Ducros n’a rien de particulier) n’est pourtant pas la question, ni la meilleure explication de ses prises de positions. Personne n’a jamais prouvé qu’elle ait été directement rémunérée pour ses prises de position, et ce genre de corruption me semble très peu probable. D’autre part, au-delà de son intérêt personnel, et comme c’est souvent le cas pour les défenseurs de l’industrie capitaliste sous couvert de défense de la Science©, c’est très probable que sa première motivation soit, avant tout, d’ordre idéologique.

Je propose à notre lectorat d’étudier comment la machine à justifier procède, chez Emmanuelle Ducros, en m’appuyant sur un article « dans le contexte d’un procès contre Monsanto », titré « Glyphosate: radiographie d’une intoxication collective », paru dans l’Opinion du 15 mai 2019.

Une conception toute particulière du fonctionnement de la justice

Le premier paragraphe de l’article, titré « les faits », est, sensément, la mise en contexte de la suite. Voyons donc quel est le contexte:

Les faits — La firme Bayer, propriétaire de Monsanto, a été condamnée lundi aux États-Unis à payer la somme record de 2 milliards de dollars de dommages et intérêts à deux personnes atteintes de cancers. Celles-ci attribuent leur maladie à l’usage de l’herbicide Round up de Monsanto, à base de glyphosate.

Nous allons donc parler des procès auxquels fait face Monsanto, pourrait-on penser. Pourtant, il n’est pas question de ce procès dans l’article, et la seule allusion à un procès concerne un procès précédent. Le reste de l’article est un rappel du consensus scientifique autour du glyphosate (présenté d’une manière problématique, mais nous y reviendrons), un rappel de la différence entre danger et risque en toxicologie, deux point fort utiles mais qui ne sont pas directement liés à la question que prétend poser l’article.

Du procès qui sert de base « factuelle » à cet article, nous ne saurons rien, mais comme je le disais plus haut, il est question d’un premier procès contre Monsanto, et le traitement qui est fait à ce dernier mérite qu’on s’y attardât un peu.

Le 30 avril, et malgré la lourde condamnation de Monsanto par la justice américaine à verser 79 millions de dollars à Dewayne Johnson, un jardinier californien atteint d’un cancer qu’il attribue au glyphosate, l’EPA américaine n’a pas cillé devant ce qui est un acte judiciaire, émotionnel, et non scientifique. « L’EPA maintient qu’il n’y a pas de risque pour la santé publique lorsqu’il est correctement utilisé. Il n’est pas cancérogène. », écrit l’agence.

C’est donc du procès du 28 août 2018 dont il est question, rapidement. Monsanto condamné, pour l’autrice, ce soit forcément être le résultat de l’émotion. La condamnation de Monsanto est « un acte judiciaire, émotionnel, et non scientifique », la preuve en est, l’EPA n’a pas cillé – j’imagine que ce doit être la preuve, puisque nous n’en saurons pas plus sur ce qui justifie ce qualificatif d' »émotionnel », du moins pas dans son article. Je lui accorde certes qu’elle a bien compris qu’il s’agissait d’un acte judiciaire et non scientifique, mais en plaçant ce qualificatif d’émotionnel, elle cimente une impression: ce n’est pas seulement une décision non-scientifique, mais elle est également anti-scientifique.

Revenons sur la différenciation entre danger et risque (non sans constater que le journal L’Opinion ne rechigne pas à s’asseoir dessus, puisqu’elle peut reprendre les talking points de Bayer/Monsanto sans relever le fait qu’ils parlent de danger là où ils devraient parler de risque). Cette distinction est tout-à-fait légitime, mais elle ne joue pas en la faveur de la présentation du procès Johnson vs. Monsanto. Elle explique pourquoi le CIRC, qui travaille sur le danger, a classé le glyphosate dans la catégorie des cancérigènes probables, tandis que les autres agences sanitaires ont mis en évidence un absence relative de risque, en utilisant des études de cohortes comparant des utilisateurs de produits à base de glyphosate et des utilisateurs de produits différents ayant une fonction similaire. Le consensus scientifique est donc que le glyphosate est comparativement moins toxique que les autres produits équivalents, mais n’a jamais été que « pendant des décennies, des études indépendantes ont montré que le désherbant le plus largement utilisé au monde était sans danger pour l’homme » (pour citer la manière dont l’Opinion retranscrit les propos de Monsanto ici.

Or l a réalité, c’est que le procès californien a suivi une logique judiciaire tout-à-fait dans les normes de rigueur qui sont celles de la justice en théorie. Sur la vingtaine de questions posées au jury, seules les tout-premières portaient sur le risque encouru par une utilisation correcte du produit, et ces premières questions ne sont là que pour servir de contraste au cœur de l’accusation (le jury a d’ailleurs, évidemment, suivi les recommandations de la cour et répondu dans le sens du consensus scientifique): est-ce que les conditions d’utilisation ont différé des conditions correctes? Est-ce que Monsanto a une responsabilité propre dans une éventuelle conditions incorrectes? Est-ce que cette utilisation incorrecte éventuelle peut être considérée comme pouvant avoir conduit à la maladie du plaignant3? Si les réponses à ces questions étaient toutes positives, alors Monsanto devait être condamné. C’est effectivement ce qui s’est passé, en accord complet avec le consensus scientifique, au procès californien, et on comprend mieux que « l’EPA américaine n’ait pas cillé devant ce qui est un acte judiciaire, émotionnel, et non scientifique »: l’acte judiciaire ne remettait en cause ni ne menaçait le consensus scientifique, et l’on ne voit pas bien ce qui aurait dû les faire « ciller ». Monsanto doit surtout sa condamnation au fait d’avoir sur-vendu la non-toxicité du produit, d’avoir prétendu, comme la firme continue de le faire, que le consensus scientifique avait prouvé que le produit n’était pas dangereux, là où ce que le consensus scientifique a établi, c’est qu’une utilisation du produit dans des conditions normales n’était pas risquée.

Reprenons l’exemple dont Emmanuelle Ducros se sert pour illustrer la différence entre danger et risque:

Pour prendre une image, le danger pour un avion, c’est de tomber. Tous les avions peuvent tomber mais le risque, c’est la probabilité d’être dans un avion qui tombe : il est infime. Pour la toxicologue, « interdire un produit sur la base du danger équivaut à interdire à tous les avions de voler parce qu’ils peuvent tomber. »

Soit, c’est un très bon exemple. Mais quand Emmanuelle Ducros en vient à évoquer la question du procès Johnson vs. Monsanto, il faut bien comprendre comment on peut garder l’analogie encore fonctionnelle. Si Monsanto avait été une entreprise de transport aérien, elle aurait été condamnée, non pour avoir fait voler des avions (ce qui effectivement serait stupide), mais pour avoir surchargé leur avion, conduisant à un crash aérien.

Voilà pour le seul moment qui entretient un rapport (ténu, car encore une fois, il n’est pas question du même procès) avec « les faits » épinglés en tête de l’article.

Une interprétation toute personnelle du contenu de la déclaration de Rio

Dans cet article, la manière dont le texte de la conférence de Rio est présentée est un petit bijou de manipulation, et c’est même un des très rares moments où l’article quitte le terrain de la manipulation pour rentrer dans celui du mensonge.

Voilà comment est présenté le texte de la déclaration de Rio par l’autrice de l’article: « »L’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour ne pas interdire », dit en substance le texte.» Donc: la déclaration de Rio prétendrait que même si on n’est pas sûr à 100% de l’innocuité d’un produit, on doit pouvoir l’interdire.Cette citation libre et néanmoins entre guillemets, ce qui déjà en soit est un problème, est une presque-paraphrase du Principe 15 de la Déclaration. Je dis « presque », parce que le compte-rendu ré-utilise une formule de la Déclaration, « l’absence de certitude scientifique absolue », et la structure grammaticale de la seconde phrase dudit Principe. Voyons donc ce texte où une organisation internationale capitaliste livrerait les entreprises pieds et points liés à l’ire populaire:«Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les États selon leurs capacités.  En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement.» Donc: ce n’est pas parce qu’on n’est pas sûr à 100% qu’un produit est nocif qu’on doit attendre pour prendre des « mesures effectives » que la charte ne précise pas (et les possibilités sont très loin de se limiter à l’interdiction, il est possible d’envisager des réglementations diverses : conditions d’utilisation limitées à certains contextes, avec certaines doses, avec des protections spécifiques, avec un permis, etc., ou encadrées par certains types de protection particulières, gants, lunettes, transports escortés). Cette fois, dans la présentation qui est faite de la Déclaration de Rio, on n’est plus dans le défaut (volontaire) de cadrage. La Déclaration de Rio ne dit absolument pas, « en substance » ou littéralement, ce que l’autrice prétend lui faire dire. D’un côté elle prétend que « l’absence de certitude absolue » porterait sur le fait de n’être pas sûr à 100% qu’un produit est sûr qui ne doit pas empêcher d’interdire, de l’autre, la Déclaration parle elle, d' »absence de certitude absolue » à 100% qu’un produit est dangereux qui ne doit pas empêcher de prendre des mesures. C’est fait de manière certes subtile, et je peux saluer l’artiste, mais conchier la personne – l’idéologue.

Que tirer de tout ce merdier?

Est-ce à dire que l’auteur de ces lignes voit d’un œil favorable l’interdiction française des produits à base de glyphosate? Certainement pas, au contraire. Je pense que cette interdiction est une grave erreur, le glyphosate étant le produit phytosanitaire présentant le moins de risque qui soit actuellement disponible.

Un des aspects fascinants de cet article, et, je dois dire, de beaucoup d’autres de cet acabit, c’est la régularité avec laquelle ils se rendent coupable d’exactement le même type de stratégies qu’ils dénoncent, parfois légitimement, souvent non, chez leurs adversaires. Ici, l’article insiste lourdement (et non sans raisons) sur le climat de peur instrumentalisé autour de Monsanto; bon prince il reconnait même que Monsanto n’est pas une compagnie particulièrement sympathique (mais les raisons n’en sont pas évoquées dans cet article), mais il attribue cette focalisation à une stratégie de diabolisation de Monsanto. C’est un trope assez courant dans le milieu, qui est souvent poussé jusqu’au sarcasme – pas ici toutefois, ici nous sommes entre gens sérieux avec l’autrice. Mais si il y a beaucoup à critiquer quant à la focalisation sur Monsanto (puisque l’on se focalise sur un cas particulier là où c’est tout le mode de production qui devrait être l’objet de la critique), c’est, déjà, très compliqué de parler de l’irrationalité des peurs du grand public sur la question écologique, tant en général, que pour la question très restreinte de Monsanto elle-même. Monsanto était une multinationale comme tant d’autres, c’est-à-dire une entité amorale, uniquement centrée sur le profit, irrespectueuse de l’environnement ou de la santé publique. Et il faudrait être con comme un économiste néolibéral pour s’imaginer encore que la raison bricolée par Adam Smith pour ne pas désespérer complètement de l’état du monde, que l’égoïsme individuel soit la source du bien commun, s’applique à ces multinationales. Ce qui permet qu’elles déconnent moins que ce qu’elles voudraient, c’est précisément qu’on s’en méfie, et d’autant plus pour les industriels agroalimentaires et pharmaceutiques que nous sommes dépendants d’eux pour notre survie. Et que parce qu’on s’en méfie, ces entreprises sont surveillées, et j’ajouterais même, probablement pas assez. Ici, l’autrice évoque donc très rapidement que Monsanto n’est certes pas blanc-bleue, mais c’est cette méfiance, qu’elle appelle « peur », qui est le vrai problème. Et, à travers son article, elle contribue à tisser un autre type de peur derrière laquelle s’abriter: la peur verte. Tous ces dangereux écologistes qui freinent la marche du Progrès et ont déjà la main-mise sur les instances politiques internationales, qui se sont laissées manipuler et ont adopté une déclaration dans laquelle il est dit « en substance » que si on n’est pas sûr à 100% qu’un produit est sain, alors on doit pouvoir l’interdire. Ils viennent pour votre glyphosate, ils viendront pour votre portable ou votre connexion internet.

  1. Sa présence sur les réseaux sociaux est déjà un peu plus baroque; quand elle ne retweete pas des vidéos ou des tweets climatosceptiques de Laurent Alexandre, elle s’y montre très, disons, combattive, et ne rechigne pas à railler les coupes de cheveux, comme les « cheveux lisses » d’Aurélien Barrau. Combativité qui peut évidemment s’expliquer en partie par le fait qu’elle subit elle aussi des attaques souvent poussives des anti-glyphosate, mais qu’elle étend à l’ensemble de ses adversaires politiques; c’est-à-dire ceux qui attaquent le recours à la Blackface au théâtre (un point supplémentaire pour parler de « bienpensance » et pour reprendre le mythe de la-gauche-qui-veut-tout-interdire. Et pour ceux qui seraient tentés de croire le tweet que Ducros relaie ici, je leur suggère d’aller vérifier si les acteurs portaient effectivement des « masques noirs, pourtant conformes au théâtre grec ». Il se trouve qu’il y a des photos, montrant qu’il faut être journaliste au Figaro comme Marie Estelle Pech pour oser parler de « masques »), ceux qui défendent les mouvements sociaux, ceux qui osent attaquer « notre chère liberté » de taire sa gueule face au sexisme de Charlie Hebdo, les femmes trans, les méchants sociologues qui disent du mal des industries qui créent des emplois, ces universitaires qui osent parler de privilège blanc, ces connards d’handicapés qui osent parler de validisme (celui-ci est vraiment chouette: 1- elle vient en défense du déjà cité et illustre créateur de Doctissimo Laurent Alexandre, 2- en faisant un contresens complet: prétendre qu’une attaque de l’idée de nature est un appel à la nature, chapeau bas, il fallait oser, et 3- en rupture d’arguments, elle finit par évacuer toute la discussion en traitant son interlocuteur de « SJW »). Relever toutes les instances de ce genre de positions finirait par devenir fastidieux. On peut cependant, déjà relever une thématique assez commune, et il n’est pas vraiment étonnant, partant de là, de la retrouver récemment dans les pages de Valeurs Actuelles pour se plaindre des méchants gauchistes, dans un numéro qui fait la part belle aux climatosceptiques.
  2. Elle a notamment été accusé de faire un « ménage » pour le lobby national des pesticides, l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP), ce dont elle s’est défendue en rappelant qu’elle n’avait pas été rémunérée. Libération a vérifié ses dires, et il s’avère que si elle n’a effectivement pas été payé, c’est simplement qu’elle n’a pas réclamé (après qu’elle ait été attaquée pour sa présence à la réunion annuelle de l’UIPP) le paiement qu’elle avait négocié.
  3. Petite remarque sur cette question: il m’a souvent été répliqué que l’on n’aurait pas dû condamner Monsanto si on ne pouvait être certain que c’était bien cette cause qui avait débouché sur cette maladie, ce qu’en termes juridique on appelle une certitude au-delà d’un doute raisonnable (dans le droit américain, « beyond a reasonable doubt« ). Cette norme ultra-restrictive est celle des procès au pénal qui débouchent sur de la prison en cas de condamnation; les procès civils qui débouchent sur des amandes demandent en revanche seulement une conviction raisonnable, en termes juridiques américains, la norme appliquée est celle de la « preponderance of the evidence« . C’est une charge de preuve beaucoup plus simple à atteindre puisqu’il suffit au plaignant de présenter un ensemble de preuves plus convainquant que celui de la défense.